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Théorie du genre et wokisme

mercredi 4 décembre 2024, par Michel PAROLINI

Voilà bien une querelle comme le petit monde médiatico-politique français en raffole. La guerre est à nos portes en Europe, elle fait rage en Ukraine, en Palestine et au Moyen-Orient, elle déplace et décime des populations entières au Soudan. La France, entrée dans une crise politique reconduite de mois en mois a contracté une dette abyssale. La crise économique menace des milliers d’emplois. Le narcotrafic pourrit les grandes métropoles. La crise climatique ne trouve aucune issue ni amorce de solutions dans les COP qui se succèdent mais se terminent invariablement sur un constat cynique d’impuissance... Nonobstant rien ne serait plus urgent que de se déterminer pour savoir s’il faut oui ou non introduire la « théorie du genre » dans les nouveaux programmes d’éducation à la sexualité et à la vie affective de nos chères têtes blondes.

L’affaire a éclaté suite à la déclaration du ministre délégué à l’enseignement, Alexandre Portier, selon lequel il convient d’expurger toute trace de wokisme et singulièrement « la théorie du genre » dans le nouveau programme d’éducation à la sexualité actuellement en discussion. Déclaration qui a fait couac, puisque la ministre en titre, Anne Genetet, s’est inscrite immédiatement en faux et a contredit son jeune collègue. L’argument ? « Il n’y a pas de théorie du genre ! » Circulez, y a rien à voir. C’est également ce qu’avait répliqué avec morgue l’ancienne ministre Najat Vallaud-Belkacem lors d’un épisode précédent, en 2014, à l’occasion des remous suscités dans l’opinion par la mise en place des ABC de l’égalité.
Se remémorant sans doute cet épisode peu glorieux du quinquennat Hollande et l’abandon pur et simple des ABC de l’égalité, l’actuelle ministre veut la jouer plus fine et promet la disparition de l’expression identité de genre qui apparaît pas moins de 17 fois dans un texte de 40 pages. En résumé, la théorie du genre n’existe pas... néanmoins il faut amender le texte parce qu’il y est fait référence à de nombreuses reprises. Comprenne qui pourra.

C’est que ces questions-là sont subtiles. Sur le site de France Info, la journaliste Lucie Beaugé vole au secours de la ministre en butte aux pressions « réactionnaires », « conservatrices voire d’extreme droite » qui pèse sur le texte et nous explique qu’on n’y impose pas mais qu’on définit « les notions de liberté, de respect et d’égalité concernant le sexe, l’identité de genre et l’orientation sexuelle » [1]. En bon français, définir c’est expliciter une notion. C’est donc supposer que ce à quoi elle renvoie existe peu ou prou. Si je définis « l’identité de genre », je suppose que le genre (comme norme culturelle) existe, qu’il est différent et prime le sexe (comme fait naturel). Et, dès lors qu’il n’y a pas de problématisation, dans le cadre d’un acte pédagogique, il s’agit bien d’enseigner une doctrine, vraie ou fausse.
On apprend dans le même article que les concepts de wokisme et de théorie du genre sont des concepts idéologiques, « dénués de tout fondement scientifiques ».

Vraiment ? Rappelons que les wokes (les éveillés) se sont prétendus tels, avant de se raviser — tout comme les tenants de la théorie du genre ont revendiqué ce concept, avant de déclarer que la théorie du genre était une invention de l’extrême droite. Si le wokisme et la théorie du genre ont peu ou pas de base scientifique, leur existence dans la sphère sociale et dans les milieux académiques est avérée, ainsi que leurs effets.
Le wokisme est un corps de doctrines qui s’articule autour de quelques idées principales : d’abord, l’idée du genre bien entendu, c’est à dire l’idée que la conscience que l’on prend de son identité en matière sexuelle prime le fait corporel ; deuxième idée : sur la base de l’effondrement de l’universalisme, une théorie critique de la race — l’antiracisme pose et suppose la race — il n’y a pas d’être humain universel ; troisième idée : l’intersectionnalité, c’est à dire la prise en compte dans les luttes politiques de la situation de victimes qui se trouvent au croisement de plusieurs discriminations ; enfin dernière idée, une critique radicale de la science, qui dénie toute objectivité possible à un discours scientifique, en tant qu’il est, comme récit, situé du point de vue des dominants ou des dominés. Cette dernière thèse a une importance stratégique déterminante, car elle invalide tout discours que l’on pourrait opposer au wokisme. C’est l’équivalent du "D’où parlez-vous ?" dans la critique de l’idéologie du défunt marxisme.
Le wokisme n’est pas à proprement parler une philosophie. C’est une atmosphère, un ensemble de représentations qui colore la perception qu’on peut prendre des réalités sociales et nourrit de nouvelles revendications. L’époque postmoderne se caractérise par l’effacement du Grand Sujet qui prit aux époques précédentes différentes figures : Dieu, le Peuple, la Race ou la Classe [2]. Dans un univers désormais borné par les seules promesses de la marchandise, les petits sujets — les individus minuscules —, seuls sous le ciel vide, rivalisent pour faire reconnaître leurs droits et ne sont pas en manque d’imagination pour en inventer toujours davantage.

Contrairement aux affirmations de la ministre et de ses relais médiatiques, il existe une théorie du genre, dont l’histoire est bien documentée à présent. On se reportera utilement au livre de Jean-François Braunstein, La philosophie devenue folle [3], qui fait un point salutaire sur la question dans sa première partie. Le centre de la doctrine est un effacement du fait corporel. Je puis décider de tout, y compris de ce qui me semble le plus imposé : mon corps et mon sexe déterminés par la biologie. « Nul ne sait ce que peut un corps » faisait remarquer Spinoza. « Nul ne sait ce que peut une conscience » lui réplique le choeur des wokes.
À proprement parler, c’est davantage l’idée d’émancipation qui est devenue folle, plutôt que la philosophie (une philosophie folle est une contradiction). On cite souvent le mot de Simone de Beauvoir : "On ne nait pas femme, on le devient" comme une origine de ce mouvement. C’est très inexact. Il est clair que l’existentialisme sartrien, parce qu’il est une philosophie de la liberté, donnait le primat à la conscience. Mais il y a chez Sartre et dans l’existentialisme une reconnaissance de la facticité. Il y a même dans son ontologie un fort dualisme qui a pu lui être reproché. Au demeurant, le concept de situation fait bien droit à un donné que nous n’avons pas choisi, même si sa signification et les perspectives qu’il ouvre sont de notre responsabilité.

En fin de compte, si l’existentialisme était une doctrine de l’émancipation cohérente, le wokisme est une sorte d’idéalisme déjanté, oublieux des conditions effectives de la liberté des hommes, et singulièrement de leur naturalité. Contredisons Nietzsche : il n’y a pas que des interprétations, il y a aussi des faits. Des auteurs ont pu rapproché le wokisme du mouvement gnostique, marqué également par une invalidation de la réalité matérielle. Si il y a bien une analogie possible avec la structure idéologique du gnosticisme, les conditions objectives d’émergence du wokisme sont plutôt à rechercher du côté d’un univers de la valeur, du capitalisme "absolu", le nôtre, où tout est inversé, où le mort saisit le vif, l’abstraction domine le réel.

La prochaine étape de ce parcours est fort logiquement la promesse du transhumanisme dans laquelle le corps sera définitivement biffé. L’avenir fantasmé par ces gens devient un monde d’anges et de purs esprits, immortels, mais spectres qui n’auront jamais eu la chance de naître un jour.


[2] cf. les analyses de Dany-Robert Dufour

[3] Jean-François Braunstein, La philosophie devenue folle, Le genre, l’animal, la mort, Grasset, 2018

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