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Israël : un État comme les autres ?

samedi 28 décembre 2024, par Denis COLLIN

Israël est né des pires souffrances et de l’entreprise sans doute la plus terrible et la plus criminelle qu’ait connue l’histoire de l’humanité : la planification industrielle de la destruction des Juifs d’Europe, conduite par les nazis, mais avec le concours de nombreux régimes politiques et peuples européens, la France de Pétain, l’Italie de Mussolini convertie à l’antisémitisme après le pacte avec Hitler, la Hongrie du régent Horthy sans oublier la Pologne… Sans ces persécutions, jamais le « foyer national juif » proclamé par la déclaration Balfour de 1917 n’aurait pu s’installer et devenir un État.

Si le sionisme naît comme un mouvement national dans la foulée du « réveil des nations » européennes au milieu du XIXe siècle, il n’est pas majoritaire parmi les Juifs d’Europe, et notamment il est combattu par le parti ouvrier juif d’Europe centrale et orientale, le Bund. L’affaire Dreyfus et le regain de l’antisémitisme allemand au début du XXe siècle montraient que la démocratie ou la démocratisation n’allaient pas de pair avec la disparition de l’antisémitisme. Bien au contraire : l’antijudaïsme traditionnel des milieux catholiques était remplacé par un antisémitisme moderne qui se développait comme le « socialisme des imbéciles » (Bebel) en assimilant le Juif et le Capital et servait de dérivatif aux colères populaires face à la brutale loi du mode de production capitaliste. D’un autre côté, étant donné le rôle éminent joué par les Juifs dans le mouvement ouvrier européen, l’assimilation des Juifs au socialisme et au communisme devint vite un des éléments de la guerre idéologique menée par la bourgeoisie – le fameux « complot judéo-bolchevique ».

Il n’est pas question de faire ici l’histoire d’Israël : le petit « Que sais-je ? » de Georges Bensoussan, Les origines du conflit israélo-arabe (1870-1950), publié en 2023, apporte d’utiles éclaircissements. Rappelons simplement que la création de l’État d’Israël est basée sur une résolution des Nations Unies et que cet État fut reconnu en premier par l’URSS de Staline. Israël bénéficiait de la sympathie d’une large partie de la gauche, à la fois parce que les travaillistes, membres de la Seconde Internationale, en étaient le fer de lance — ils étaient souvent athées et se réclamaient du socialisme — et parce que le nouvel État était la terre des kibboutz, une expérience radicale de communisme. Et surtout Israël était la revanche des « damnés de la Terre ». On sait, par exemple, que Sartre, nonobstant ses positions politiques qui l’amenèrent à soutenir plus ou moins les systèmes staliniens et à servir de caution aux maoïstes, était un ami d’Israël.

Créé sur les décombres de l’empire ottoman et confronté au réveil des nationalismes arabes, l’État d’Israël se trouva tôt être aussi un fait colonial. L’expulsion des Palestiniens ne fut pas seulement le fait d’Israël, mais aussi celui du refus palestinien de cohabiter avec l’État juif. Les pays arabes avoisinants se lancèrent dans une série de guerres contre Israël, guerres toujours perdues qui renforcèrent l’image d’Israël-David contre Goliath. Dans le même temps, Israël était transformé progressivement en rempart de l’Occident et bénéficiait du soutien inconditionnel des Anglo-saxons et de leurs alliés, renforçant l’image de pays colonisateur et impérialiste.

Dans le même temps, les transformations internes d’Israël, avec la dilution des kibboutz, le déclin des travaillistes, la poussée des séfarades expulsés des pays arabes et nettement plus à droite que les ashkénazes, et enfin l’arrivée massive des Russes et des Ukrainiens, pour beaucoup plus ou moins « juifs », ont transformé complètement le champ politique et donné la main au Likhoud et aux fondamentalistes religieux, copies conformes des fondamentalistes musulmans et dont le poids n’a cessé d’augmenter.

Disons clairement les choses : Israël est bien un fait colonial. Mais une fois qu’on a dit cela, on n’est pas plus avancé. Les États-Unis sont un État fondé sur la colonisation et le refoulement ou l’extermination des habitants indigènes. Il en va de même de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, du Canada, etc., et c’est seulement très récemment que les droits des minorités indigènes ont commencé à être reconnus, très timidement et en confinant soigneusement ces indigènes dans des zones de pauvreté. Tous les pays d’Amérique du Sud sont des États coloniaux, souvent racistes (voir le Brésil) et où la démocratie reste très fragile. En fait, les États sont souvent le produit de la guerre, des conquêtes et de la réorganisation des territoires. Il n’y a aucun État « naturel » ! Israël comme les autres… Tout dépend de l’antériorité des conquêtes. Si on y réfléchit bien, on peut aussi estimer que la France reste un État colonial, aux Antilles, en Guyane, en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie ou à la Réunion. On rappellera simplement le massacre de dix-neuf Kanaks dans la grotte d’Ouvéa en 1988. Certes, les citoyens français des TOM-DOM ont généralement manifesté majoritairement leur désir de rester français et on peut arguer qu’ils vivent mieux que les États voisins. Mais de la même façon, une partie des Palestiniens se considèrent comme citoyens israéliens et vivent plutôt mieux et avec plus de liberté que dans les États environnants.

On peut dire que l’histoire ne donne pas de droit. Ainsi, Israël ne peut fonder son droit à l’existence sur l’antique royaume d’Israël détruit par les Romains. De même le droit à l’existence de la France ne nous vient pas des Gaulois, nos prétendus ancêtres, mais d’une longue histoire qui commence vraiment avec la monarchie capétienne et à sa capacité à s’assurer le contrôle de ce qui va devenir la France. Que cela plaise ou non, l’État est toujours le produit de la force. Même les États récents, comme l’Algérie, sont le résultat de coups de force et d’une combinaison singulière des forces politiques internationales. Bref, Israël n’a pas plus de légitimité que les autres États. Ni moins.

Même les annexions successives, après 1948, condamnées par l’ONU, si elles sont juridiquement condamnables, découlent de ce « droit naturel » hobbesien qui s’identifie à la force. Quand il s’agit de la Russie, nombreux sont ceux qui admettent que Poutine avait le droit (naturel) d’engager la guerre contre l’Ukraine, suite aux provocations ukrainiennes contre les régions russophones. Poutine considère qu’il s’agit bien de questions existentielles. Netanyahou pourrait tenir un discours semblable. La neutralisation du Hamas et du Hezbollah est vitale pour Israël et les dégâts « collatéraux » sont ainsi justifiés : qui veut la fin, veut les moyens. Comment peut-on soutenir la légitimité de l’attaque russe en Ukraine et condamner Netanyahou ? Comment peut-on soutenir Netanyahou et condamner Poutine ? Si on prétend argumenter rationnellement, il ne peut y avoir deux poids, deux mesures.

De cet embrouillamini de bonnes et de mauvaises raisons, on peut difficilement sortir. La paix au Moyen-Orient semble plus éloignée de jamais. Les espoirs inconsidérés nés des accords d’Oslo se sont évanouis. D’abord en raison de l’assassinat du principal initiateur de ces accords, Rabin, et de la décomposition de l’OLP, après la mort de Yasser Arafat. Et surtout parce qu’aucune des deux parties ne s’était sincèrement ralliée à ces accords. Ce qui serait nécessaire est connu : reconnaître deux États, un État palestinien et un État israélien, évacuer les colonies israéliennes en Cisjordanie et rétablir la continuité territoriale avec entre Cisjordanie et Gaza. Il faudra aussi sortir Jérusalem du jeu et en faire une ville sous mandat international, protégée par l’ONU. On peut penser que, dans l’état actuel les principaux pays arabes pourraient avaliser un tel accord – après tout les « accords d’Abraham » ont montré la voie. Mais c’est la politique israélienne qui est maintenant la clé du problème. Il faudrait un changement radical, mais peu probable à l’intérieur même d’Israël. La garantie des frontières israéliennes pourrait être une des clauses d’un tel accord, encore une fois sous protection internationale.

Cependant, cela supposerait que les dirigeants, c’est-à-dire les porte-parole des classes dominantes, soient animés du souci du bien des peuples. Ce qui n’est qu’une douce rêverie. En vérité, toutes les parties ont intérêt à la guerre. Fût-ce au prix de crimes contre l’humanité (opération du Hamas du 7 octobre 2023) et de crimes de guerre comme ceux que commet l’armée israélienne à Gaza et au Sud Liban. Qui peut croire que les loups deviendront des agneaux ? On ne peut guère que regarder les événements avec le sentiment d’abattement qui s’empare de nous à la vue de tant d’horreurs, tant de bêtise et tant de moyens matériels utilisés pour donner la mort.

Le 28 décembre 2024