Vers une nouvelle phase de destruction forcenée
La situation internationale semble à la plupart des gens assez incompréhensible. Les retournements des États-Unis, la marginalisation accélérée qui n’est même plus invitée à la table des négociations sur l’Ukraine, sans oublier le chaos au Proche-Orient : on ne sait plus à quel saint se vouer. Après avoir soutenu la « résistance » du Hamas, l’extrême gauche (NPA et tutti quanti) appelle à continuer la guerre en Ukraine. Comme d’habitude, ces gens sont prêts à se battre jusqu’au bout, pourvu que ce soit les autres qui se battent et meurent.
En réalité, comme on a eu l’occasion de le dire assez souvent sur ce site, nous assistons à un grand chamboulement du système capitaliste mondial, un « système national/mondial hiérarchisé », selon l’heureuse définition donnée jadis par Michel Beaud (voir le livre éponyme, La Découverte, 1987). L’affaissement relatif des États-Unis, la puissance industrielle et technologique chinoise, l’émergence de puissances capitalistes à vocation impériale à un niveau régional plus ou moins vaste, autant de signes d’un nouveau partage du monde qui bouleverse radicalement la donne et qu’il est impossible de comprendre avec des schémas du siècle dernier.
Ce qui produit ce chaos est, en revanche, assez connu : le mode de production capitaliste ne peut se survivre qu’en se révolutionnant sans cesse pour permettre la poursuite de l’accumulation du capital, accumulation sans fin et sans mesure : s’il s’arrête de pédaler, le cycliste va tomber et le capital ne peut survivre qu’en pédalant toujours plus vite. La fin du siècle dernier et les premières décennies de ce siècle ont vu l’entrée massive dans le grand cirque mondial de nations qui étaient « sous-développées », qui appartenaient au « tiers-monde » et maintenant sont dans les têtes de classe de l’expansion capitaliste. Au cours du siècle passé, le capital s’est survécu à lui-même au prix de deux guerres mondiales, de destructions massives des « forces productives » qui ont permis l’émergence de nouvelles techniques, de nouveaux rapports de production, de nouvelles forces sociales. Pour l’heure, il ne semble pas que, les fantoches européens mis à part, quelque grande puissance ait la tentation d’une nouvelle guerre mondiale. À part les crétins qui dirigent ce pays qui s’appelait la France, les dirigeants des puissances nucléaires savent que les puissances nucléaires ne peuvent pas se faire la guerre, sauf à enclencher la mécanique d’une suicide global. Chacun veut gagner. Mais si tous meurent, personne n’aura gagné ! Tous veulent une nouvelle croissance du capital, afin de permettre aux capitalistes d’accumuler encore plus et d’éponger, en douceur, les montagnes de dettes, c’est-à-dire de capitaux fictifs sur lesquelles reposent le système.
Ce qui se met en place, ce sont de nouvelles perspectives de production réelle, c’est-à-dire de production de marchandises. La « transition énergétique », la « crise climatique », tout cela visait à dégager de nouveaux champs pour un « capitalisme vert », l’exemple le pire étant peut-être la voiture électrique qui est en train de faire un gros flop, sauf pour l’automobile chinoise… Dans le temps où l’on parle d’économies d’énergie et d’énergie renouvelables, on apprend pourtant que jamais la production de charbon n’a été aussi importante ! Tous les records sont battus en 2024. Pour le pétrole et le gaz, tout va bien. Il semble qu’il y ait pas mal de gaz au large de Gaza, pétrole et gaz en Arctique, pétrole au large des côtes de l’Afrique de l’Ouest. Pompons encore ! Et de l’énergie, il va en falloir. Non seulement les compagnies aériennes tablent sur une augmentation importante du trafic aérien, mais le nouvel El Dorado de l’Intelligence artificielle est un gros gourmand. Certains secteurs du réseau électrique des États-Unis sont très fragilisés par les requêtes de chatGPT. L’IA, ce sont des data centers et des puissances de calcul phénoménale. Un accord entre la France et les Émirats arabes prévoit 50 milliards d’investissement avec des data centers énormes (on parle de 1200 ha réservés par le gouvernement français) et une consommation proportionnelle (1 Gigawatt). Et, nous dit-on , ce n’est qu’un début. Il faut aussi fabriquer les machines, produire les composants. D’où la bataille sur les terres rares qui éclaire d’un jour nouveau la guerre en Ukraine et les revendications de Trump. Et il faudra encore plus de pétrole et plus de gaz pour faire fonctionner cette machinerie, plus de matières premières et de minerais, plus de tout.
Selon Philippe Bihouix – dont on doit lire la très instructive BD Ressources – dans les 30 prochaines années on extraira du sol de notre planète plus que pendant toute l’histoire de l’humanité. Le réchauffement climatique est une bénédiction : le Groenland n’est pas venu par hasard dans l’agenda de Trump. Les voies maritimes (Panama, mais aussi une voie par le pôle Nord avec le dégal de la banquise, la bataille pour les terres arables qui pourraient devenir cruciale avec le réchauffement et la poursuite de la désertification), tout cela est en jeu et d’ores et déjà les niaiseries écolos sont balayées.
À quoi cela conduit-il ? On le sait. À l’effondrement général de la civilisation humaine. Dans son livre Effondrement, Jared Diamond a été étudié comme certaines communautés humaines ont disparu par surconsommation des ressources et incapacité à faire face aux changements climatiques – il donne justement l’exemple des implantations scandinaves au Groenland. Il concluait en soulignant que la communauté fermée, aujourd’hui, c’est l’humanité ! Toutes les mesures d’économie ne servent d’ailleurs à aggraver le mal. Ainsi l’isolation des habitations n’a produit aucune économie d’énergie, maus seulement une augmentation de la température des pièces d’habitation. Plus un chose devient facile d’accès et plus on en consomme !
La santé des humains a commencé à pâtir de tout cela : l’explosion des cancers chez les moins de 30 ans, l’invasion des microparticules de plastique dans les corps, l’empoisonnement général avec les pesticides en tous genres, la baisse drastique de la fécondité, tout cela combiné avec la paupérisation des classes populaires des pays riches conduit bien à une situation d’effondrement. Tu joues les Cassandre, dira-t-on. Mais Cassandre annonce les malheurs qui arrivent réellement. Et si on veut éviter le pire, il faut être catastrophiste – voir J.-P. Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Seuil.
Que faire ? Premièrement, alerter. Dénoncer les discours des technophiles fous et de tous ceux qui croient que la technique permettra s’affronter tous les défis auxquels nous sommes confrontés. Deuxièmement, montrer qu’il est nécessaire et l’un ne va pas sans l’autre, d’organiser la fin de la croissance, et un changement radical de société. Moins, dit Kohei Saïto : moins pour un communisme de la décroissance adapté à l’âge de l’anthropocène.
Denis COLLIN - Le 23 février 2025
