Présentation [1]
Eloge du vide
Et si, pour introduire à l’idée de laïcité, la meilleure approche était celle proposée par un... rabbin ? Le rabbin Delphine Horvilleur, cité par Catherine Kintzler déclare : « Je me sens profondément attachée à la laïcité, parce qu’elle est un cadre qui permet qu’aucune conviction ne sature l’espace public dans lequel je vis. La laïcité est une garantie d’oxygénation permanente parce qu’il y a toujours un espace autour de moi qui reste vide de ma croyance et de celle de mon voisin. »
Cette idée d’un espace vide est naturellement une abstraction, un idéal-type au sens wéberien du terme. Mais elle est fondamentale. Elle signifie qu’à l’origine de la loi en régime laïque, il n’y a ni thèse, ni dogme, ni même un système de valeurs aussi rationnel et justifié moralement soit-il, mais un vide, un pas de côté, une déprise.
Nous l’avons déjà relevé, l’idée de laïcité rend possible la liberté politique. Elle est la condition sine qua non d’une autonomie véritable.
Mais, comme dans tout acte de liberté, il convient de distinguer plusieurs moments. D’abord, la liberté s’éprouve et s’expérimente comme négativité, rupture. Un peu sur le modèle cartésien, il faut commencer par suspendre son jugement. Mais rien ne serait plus erroné que de figer la liberté dans ce premier moment comme seule négativité, pur pouvoir de dissolution. Vient nécessairement ensuite un second moment où l’on reconstruit. C’est encore Descartes qui nous en avertit : la liberté d’indifférence est le plus bas degré de la liberté ; la rencontre du vrai ne limite en aucune manière ma liberté, mais ouvre à son accomplissement.
Appliquons ce raisonnement en philosophie politique. Après avoir suspendu mon jugement, après m’être dépris de mes adhésions immédiates qu’elles soient culturelles, philosophiques ou religieuses, vient le temps du débat rationnel et du dialogue pour établir des normes communes et fixer la loi. Alors la loi n’est plus dogme [hétéronome], mais loi civile [autonome] qui, comme toute loi, s’impose à tous et garantit la liberté de tous.
Il nous a semblé que le débat autour du « vide » et du « plein » qui court tout au long du dialogue entre Catherine Kintzler et Quentin Bérard pouvait s’éclairer à la lumière de cette distinction entre deux moments, ou deux degrés, d’une liberté humaine en acte.
Ce faisant, Catherine Kintzler a parfaitement raison d’insister sur l’importance du premier moment, tout négatif, de cette liberté. Car il conditionne le second. Pour qu’il y ait liberté par la loi, il faut d’abord qu’il y ait liberté pour la loi. Il faut cet espace vide initial qui encore une fois ne se rencontre peut-être jamais à l’état pur dans la pratique législative, qui est peut-être un simple concept, mais qu’il est néanmoins nécessaire de maintenir comme condition logique et principe régulateur.
Quelques conséquences
1. Tolérance et laïcité
Première conséquence, nous voilà autorisés, et ce n’est pas rien, à distinguer laïcité et tolérance et, corrélativement de pointer la faiblesse et l’inconsistance de la seule tolérance. Avec la tolérance, on n’a pas encore quitté le domaine des faits où ce sont des rapports de forces qui se manifestent et non le droit. On ne tolère guère que ce que l’on ne peut empêcher. La tolérance ne peut aboutir, au mieux, qu’à un modus vivendi que l’histoire peut défaire puisque l’histoire l’a fait. Exemples historiques : les juifs chassés de la très catholique Espagne en 1492 ; la révocation de l’Edit de Nantes par Louis XIV et l’exil des protestants de France en 1685. Le modèle communautariste est fondé tout entier sur cette idée de tolérance. S’y agrège en molécules disparates une collection bigarrée de toutes les options idéologiques possibles et l’organisation de leur coexistence. Or, la tolérance qui se présente sous le visage de l’ouverture et de la générosité couve in fine la guerre en son sein. Elle ne peut fonder aucun droit et d’ailleurs ne s’en soucie pas. Certes, l’armistice a pour avantage de faire cesser les hostilités. Mais ce n’est qu’une demi-mesure. Et si la paix, qui ne peut venir que du droit, promulgué et accepté comme tel par toutes les parties, n’est ni déclarée ni construite, la guerre reprendra.
2. D’abord la méthode
« Ce que l’on découvre de plus précieux est toujours ce que l’on découvre en dernier. Mais les découvertes les plus précieuses, ce sont les méthodes [2]. »
Il est très remarquable que Catherine Kintzler n’épargne pas même le laïcisme athée militant dans ce mouvement de dégagement qui établit le vide sur lequel s’instaure le principe de laïcité. C’est qu’avec le principe de laïcité, on ne s’intéresse pas d’abord au contenu, mais à la méthode pour élaborer tout contenu possible. Ainsi sont invalidés d’emblée tous les discours bien pensants et souvent creux sur les valeurs de la République inventés pour défendre la laïcité et dont on nous rebat les oreilles. Il n’y a pas a opposer valeurs contre valeurs. D’abord, au nom de quoi, depuis quel point de vue surplombant ? Ensuite, c’est inefficace, et le prêchi-prêcha agace davantage qu’il ne convainc ; enfin et surtout une telle démarche est contradictoire car cela revient à nouveau à confondre le droit et la force, en mettant la pédagogie au service d’une propagande, fut-elle la mieux intentionnée du monde. A l’inverse, répétons-le encore une fois, le principe de laïcité et son vide constitutif permet de sortir du problème de l’éternelle confrontation, de la guerre des Dieux pour parler comme Max Weber, par le haut. Délaissons un moment nos dogmes, nos préjugés, nos habitudes culturelles, notre religion si nous en avons une, et dialoguons entre hommes et femmes de bonne volonté. Faisons confiance en notre raison. « Sapere aude ! » Ose savoir !, principe des Lumières, et condition posée à l’homme pour sortir de la violence et de son état de minorité.
3. La question de l’école
Ce qui conduit à poser finalement la question de l’école. Dans la première partie de l’entretien, Catherine Kintzler avait indiqué que le problème de la laïcité avait fait irruption dans le débat public sous son aspect plus difficile, la question scolaire. L’idée de laïcité engage une conception de l’école et une conception de l’enfant. Il y a des gens qui considèrent que l’enfant naît citoyen. Actuellement il y a un débat au Royaume-Uni et aux Etats-Unis pour savoir si, oui ou non, on doit accorder le droit de vote non seulement aux enfants, mais aux... bébés ! [3] Il y a aussi des gens (peut-être les mêmes) qui considèrent que l’école est un service comme les autres, les élèves des usagers, et que, service pour service, le service que rend le professeur de mathématiques en enseignant le théorème de Pythagore n’est pas, par essence, différent du service que rend le cuisinier en nourrissant les élèves. À la limite, le service du professeur, comme celui du cuisinier, pourra être délégué à une officine privée, plus compétitive et plus efficace. Air connu.
Contre cette conception, le modèle républicain affirme que l’école n’est pas un service, pas même un service public, mais un élément organique de la République. L’homme — et la femme — ne naissent pas spontanément adultes. L’enfance est ce temps de formation où l’humanité mûrit dans l’enfant et où les savoirs des générations précédentes sont transmises. Que l’enfant naisse comme personne au sens juridique, nul ne le conteste. Mais la personne n’est pas encore le citoyen. L’enfant ne sera citoyen qu’au terme d’une période de formation. Pour que cette formation soit possible, il faut dégager l’école de la société. Elle est et doit rester cet espace de respiration, séparé, protégé du bruit et les disputes du monde social. L’interdiction des signes religieux à l’école ne vise pas à imposer une doctrine, mais à libérer l’école de toute doctrine pour qu’elle puisse faire simplement son travail.
L’échange avec Catherine Kintzler
Pour faciliter l’écoute, nous proposons les repères temporels suivants :
0’29" Générique Laïcité et tolérance. Ce n’est pas de "l’interconvictionnel" la laïcité. La non appartenance n’est pas une variante inverse de l’appartenance, mais sa condition. Elle assure la possibilité d’un jeu (au sens mécanique) à partir duquel chacun peut se déterminer.
4’37" Les adhésions irréfléchies. Rôle de l’école. Le modèle "tolérant" La laïcité n’est pas une collection de croyance pleines, mais un vide de principe (donc une abstraction) à partir duquel peuvent s’articuler une croyance, ou une non croyance. L’image de la bibliothèque.
9’17" Citation du Rabbin Delphine Horvilleur ... La laïcité, un cadre qui permet qu’aucune conviction ne sature l’espace public. Souvenirs personnels.
12’54" Le problème du vide. Autonomie et hétéronomie.
15’03" Plein et vide. Faire le vide de ses adhésions immédiates. Suspension du jugement. Construire l’association politique. En ce sens il y a du « plein ». Mais ce « plein » est problématique, il est critique.
19’40" L’espace « zéro ». Le zéro est imposé au citoyen en tant qu’il est législateur. Le principe de laïcité est limité au champ d’application de la puissance publique.
20’59" Laïcité et athéisme. La laïcité n’a rien à voir avec un athéisme au sens habituel du terme, ce n’est pas une doctrine. L’athéisme est une adhésion. La puissance publique installe un dispositif a-thée. Je fais l’économie du moment d’adhésion préalable, quel qu’il soit.
27’21" « Ce n’est pas un athéisme institutionnel ? » (Quentin Bérard) Débat. Pas du tout. Le problème des multiples croyances. Le cas de l’Alsace Mozelle.
30’17" Organisation des événements religieux. Actes contraires à la loi. La sanction intervient non parce qu’il s’agit d’actes religieux, mais parce qu’il s’agit d’actes contraires à la loi. La puissance publique peut intervenir pour régler les problèmes pratiques liés à l’exercice du culte. En revanche, on n’a pas à demander leur avis aux représentants des cultes pour élaborer telle ou telle réglementation à dimension sociétale (exemple de la loi sur la fin de vie)
32’02" Laïcité et principe de laïcité. Le régime de laïcité ne comprend pas seulement le principe de laïcité. Il accueille aussi tout ce qui n’est pas laïque. Nous avons une dualité qui protège d’un régime totalitaire. L’agent public comme agent public et comme citoyen.
34’22" Problème du voile islamique. Toutes les musulmanes ne le portent pas. Ce qui est permis n’est pas forcément respectable. Il est licite de porter le voile. Mais il est licite également de dire tout le mal qu’on en pense.
36’27 Compromis ou distinction des principes ? « Pour un militant islamique, la laïcité est un compromis provisoire qui lui permet de s’exprimer en attendant de conquérir la totalité de l’espace public. » (Quentin Bérard)
39’29" Islam et appartenance. « Le religieux, une question anthropologique ? » (Quentin Bérard) La laïcité n’est pas l’addition de toutes les convictions. La crise que nous vivons met en lumière que nous vivons sur des évidences qui n’en sont pas.
42’11" L’affaire du gîte d’Epinal. La propriétaire d’un gîte voulait empêcher des femmes voilées d’accéder à son gîte. Bien sûr qu’elles pouvaient porter leur voile. On est dans le domaine de la société civile. Le principe de laïcité est limité. Son champ d’application est limité.
46’49" « Le surinvestissement de la question laïque n’est-il pas un refuge identitaire ? » (Quentin Bérard) Le dispositif laïque repose sur une dualité. On perd la laïcité si on efface l’un des pôles du dispositif : soit en interdisant toute manifestation du religieux dans l’espace public, soit en investissant la puissance publique par l’idéologie religieuse. Chacun est pris (ou repris) par la communauté à laquelle on considère qu’il doit appartenir.
50’01" L’école. Pourquoi demander aux élèves une discrétion qui s’apparente au principe de laïcité ? « N’arrivez pas comme vous êtes ! » C’est le principe inverse du MacDo. Vous avez besoin de prendre une certaine distance. Pourquoi ? L’école n’a pas pour mission "d’intégrer des valeurs", de substituer à une adhésion une autre adhésion. L’école introduit les élèves à la « République des lettres », c’est à dire à un corpus de ce que l’humanité a fait de plus beau, de plus vrai, d’universel. On n’est pas obligé d’y adhérer. Il n’y a rien de plus laïque que le moment du savoir. Les penseurs de l’instruction publique au XVIIIème siècle avaient analysé que tout pouvoir est naturellement ennemi du savoir. Le contenu de se savoir peut bien sûr se discuter. Les socialistes lorsqu’ils sont arrivés au pouvoir au début des années 80 ont subverti ce principe en assignant à l’école la mission d’adapter les élèves à la société. L’école n’a pas à endoctriner, à faire du prêchi-prêcha.
58’37" Molière et le Bourgeois Gentilhomme. L’expérience la plus haute de la liberté.
