Essayons d’introduire un peu de réflexion philosophique dans la question de la guerre en Ukraine. De toute part, nous sommes pressés de « prendre parti ». Même des sexa et septuagénaires revenus de tout ressortent la vieille injonction : « choisis ton camp camarade ! » « Tu dois condamner l’impérialisme grand-russe », « tu dois soutenir la juste lutte du peuple ukrainien » qui mènerait une « guerre juste » contre l’agression « injuste » du nouveau tsar. Mais à peine ai-je entendu ces propos guerriers que, de l’autre côté, on me rapporte que la guerre de la Russie est aussi « juste » : c’est « existentiel » pour la Russie soumise depuis le démantèlement de l’URSS à toutes sortes de stratégies états-uniennes visant à couper la Russie de l’Ukraine, et, à plus long terme, éventuellement faire exploser la Russie avec le même art consommé que celui qui fut employé pour faire exploser la fédération yougoslave et même créer un État-croupion au Kosovo en utilisant des « bombardements humanitaires » sur Belgrade.
Finalement, chacun est sommé de juger et chacun juge selon son propre naturel ! Au nom des grands principes, nous sommes invités à nous lancer à la tête des assiettes et des noms d’oiseaux. Querelles d’opinions : voilà ce qui reste des arguments pompeux des uns des autres. Pour ne pas parler d’invectives d’ivrognes !
Pas de guerre morale
Il n’y a pas de guerre morale : nous avons avec cette expression un oxymore suspect ! La guerre consiste à faire trancher les différends entre humains ou entre États par la force. Comme si le plus fort avait moralement raison ! Il a « raison » tant qu’il est le plus fort et tort s’il devient le plus faible. Si je tue celui qui veut m’assassiner, je me suis défendu « légitimement », mais ce n’était pas un acte « moral ». Il était certainement de « bonne guerre » de bombarder les populations civiles des grandes villes allemandes à la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais ce n’étaient pas des actes moraux. Quant à ceux qui ont décidé et exécuté les bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki, ils ont dû se morfondre d’avoir accompli ce crime épouvantable. S’ils étaient des êtres moraux, on suppose qu’ils en ont perdu le boire et le manger jusqu’à la fin de leurs jours. On me dira : « oui, mais les nazis... » : les crimes abominables du nazisme ne peuvent justifier ceux de leurs adversaires.
L’admirable film L’armée des ombres, de Jean-Pierre Melville, nous colle sous le nez tous les dilemmes moraux des résistants. Ils se battent pour une juste cause, mais ils doivent se salir les mains. À un moment du film, quand le groupe va exécuter le personnage joué par Simone Signoret qui était susceptible d’être aux mains des nazis, l’ingénieur (Lino Ventura) s’adresse au chef du réseau (« saint Luc », joué par Paul Meurisse) et lui dit : « monsieur, que venez-vous faire dans cette voiture de tueurs ? » Les résistants n’avaient pas le choix, mais leur groupe était un groupe de « tueurs ». On peut et on doit parfois se salir les mains, mais cela ne peut jamais être moral.
La seule position morale est le renoncement à la violence, inconditionnellement. Si, pour des raisons diverses, on abandonne cette position de non-violence, alors il faut savoir qu’on va faire le mal et on ne doit pas chercher à camoufler ce choix derrière du baratin moralisateur. L’expérience confirme que, dès lors qu’on a déterminé une cause juste pour laquelle on est prêt à employer la violence, alors le pire arrivera. Encore fois, il est des situations où la position non-violente est impossible à tenir ou du moins semble impossible à tenir et on peut pragmatiquement user des moyens de la guerre. Mais de grâce n’appelons pas cela une guerre moralement justifiée.
Pas de guerre juste
Kant a dit ce qu’il fallait dire des prétendues « guerres justes ». Pour qu’il y ait justice, il faut mettre fin à la guerre, et, pour cette fin, il faut 1) une loi internationale, reconnue comme telle et 2) une instance apte à prononcer de quel côté se trouve la justice dans un conflit. À quoi il faudrait ajouter 3) une force apte à faire appliquer le droit. Celui qui dit « ma guerre est juste » n’est jamais très différent de ces chevaliers teutoniques qui menaient leurs pillages et leurs massacres sous le bannière « Gott mis uns », « Dieu est avec nous ».
Ce qui serait juste serait d’arrêter la guerre, de se mettre autour d’une table et d’aboutit à un accord. Mais comme personne ne peut imposer cet arrêt des combats se poursuit une guerre qui ne peut sous aucun rapport être juste, sauf si on estime que chacun est habilité à faire triompher sa propre justice, à la manière des envahisseurs européens en Amérique qui pensaient que le révolver est le meilleur ami de l’homme.
On peut estimer que la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine est injuste, mais la Russie actuelle la tient pour juste. Son déclenchement est lié à l’absence de volonté, notamment de l’OTAN et ses séides, d’aboutir à un accord général de paix avec la Russie au moment de l’explosion de l’empire soviétique. Des promesses verbales avaient été faites à Gorbatchev, mais rien n’avait été gravé dans le marbre. Les uns comme les autres peuvent se dire justifiés dans leur prétention. Mais il n’est aucune instance qui permette de départager.
On n’a pas à s’ingérer dans les conflits extérieurs
Dans un conflit, un État extérieur au conflit peut proposer ses bons services pour mettre fin au conflit. Mais les ingérences ne peuvent aller au-delà. Le prétendu « droit d’ingérence » et même le « devoir d’ingérence » inventé par le chevalier Kouchner et son fidèle BHL (à moins que ce soit l’inverse) sont seulement des mots pompeux pour justifier le « droit » d’un État à se mêler des affaires des autres. On connaît les résultats catastrophiques de la politique internationale revue et corrigée par ces zozos corrompus qui se sont voulus les chevaliers blancs du nouvel ordre mondial. En général, ces ingérences aggravent les maux qu’elles prétendent soigner.
Ajoutons que l’ingérence est à géométrie très variable. Le double standard est la règle. Les mêmes qui nous pressent d’intervenir aux côtés du gouvernement Zelensky soutiennent le gouvernement israélien dans ses projets de nettoyage ethnique. Pour ne rien dire de l’indifférence totale avec laquelle ils traitent des conflits qui font des millions de déplacés, des centaines de milliers de morts et provoquent des famines, dès lors que les intérêts de leurs commanditaires ne sont pas en cause.
Fondamentalement, le « droit d’ingérence » supposerait qu’il existe une sorte de gendarme mondial chargé de faire régner l’ordre et la paix. On peut le regretter – ce n’est pas à regretter – mais ce gendarme n’existe pas. Il n’y a pas d’instance à la fois neutre et assez forte pour ramener à la raison les belligérants. Le mieux que l’on puisse faire n’est pas de rajouter de la guerre à la guerre, mais de faire prévaloir les méthodes de la diplomatie. L’engagement dans l’OTAN de pays jadis neutres comme la Suède ou la Finlande est, de ce point de vue, une très mauvaise nouvelle, puisque précisément les pays neutres peuvent servir de passeurs dans le règlement des conflits.
Conclusion
Dans la guerre qui a cours en Europe et que certains voudraient voir monter de quelques crans, la seule position raisonnable est le non-engagement, une neutralité active sur le plan diplomatique, mais en réaffirmant que ce n’est pas notre guerre. Occupons-nous déjà de nos affaires et nettoyons nos propres écuries d’Augias avant de vouloir jouer les justiciers planétaires.
Le 17 mars 2025
