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Mieux vaut moins, mais mieux

samedi 22 mars 2025, par Denis COLLIN

Lénine n’avait sans doute pas prévu l’usage que l’on pourrait faire de sa brochure de 1923, Mieux vaut moins, mais mieux. Brochure frappée au coin du bon sens : « Il est temps de devenir raisonnable. Il faut se pénétrer d’une méfiance salutaire envers un élan inconsidéré, envers toute espèce de vantardise, etc. ; il faut songer à vérifier les dispositions que nous proclamons à chaque heure, que nous prenons à chaque minute et dont nous démontrons ensuite à chaque seconde la faiblesse, le caractère inconsistant et inintelligible. Le plus nuisible, ici, ce serait la précipitation. » Combien il a été peu entendu, l’histoire l’a dit suffisamment. Mais aujourd’hui, c’est l’humanité tout entière qui devrait écouter l’avertissement de Lénine.

Moins, tel est le titre français de la traduction du livre de Kohei Saïto, paru d’abord en langue japonaise 人新世の「資本論」, Hitoshinsei no « Shihonron », « Le Capital dans l’anthropocène ». Si la logique du capital, la logique de l’accumulation est « toujours plus », Kohei Saïto lui oppose une pensée de la décroissance : « moins ». Il y a plusieurs constats qui fondent la thèse de Kohei Saïto.

(1) la poursuite de l’accumulation illimitée du capital est impossible, sauf à détruire les deux sources de la richesse que sont la terre et le travail et donc l’humanité elle-même.

(2) la crise « écologique » ne peut être résolue dans le cadre du mode de production capitaliste. Le développement durable et les autres gadgets inventés par les économistes et politiciens capitalistes (« verts » inclus) ne servent qu’à endormir le peuple.

(3) Les ressources sont limitées et le seront de plus en plus. Tant les ressources énergétiques que les ressources en matières premières (minerais, etc.). Il faut, de toute façon apprendre à vivre en étant économe.

(4) Les solutions possibles dégagées par Kohei Saïto, sont : a) la barbarie – chacun pour soi ; b) un système autoritaire « vert », maoïsme vert, dit Kohei Saïto ; c) un fascisme « vert » et d) un communisme égalitaire et autogestionnaire, fondé sur la décroissance.

On peut facilement se convaincre que ce sont là les données fondamentales du problème. À des degrés divers les solutions a, b et c sont déjà plus ou moins mises en œuvre. La question la plus utile à discuter est de savoir si, comment et sous quelles conditions la solution d) qui a la préférence de Kohei Saïto (et la nôtre), pourrait être mise en œuvre.

Comme dans la théologie négative, commençons par dire ce qui n’est pas la solution. Il va sans dire (ou presque) que la « dictature du prolétariat » (même en changeant de nom) et l’organisation centralisée d’une économie bureaucratique impliquant « la dictature sur les besoins » ne saurait convenir. Les nostalgiques du système stalinien devraient enfin sortir de leur torpeur. Quand l’économie « communiste » à la sauce tartare réussit, cela nous donne le capitalisme le plus sérieux d’aujourd’hui, à savoir la Chine dite encore « communiste », on ne sait trop pourquoi.

En ce qui concerne le « socialisme libéral », c’est-à-dire une forme ou une autre de keynésianisme, la messe est dite aussi. Le capitalisme régulé est l’opium de certains nostalgiques de la vieille gauche et eux aussi doivent sortir de leur sommeil et arrêter de fumer de l’opium. J’ai suffisamment écrit sur ce sujet sans qu’il soit nécessaire de reprendre tout le propos.

Les solutions techniques proposées avec tant d’insistance ne solutionneront aucun des problèmes que nous avons à résoudre. Le « technosolutionnisme » n’est qu’un moyen de continuer comme avant : l’exemple du « tout électrique » le montre clairement. Le problème, c’est la technique elle-même devenue sans frein et sans mesure. Les mobilités douces, les énergies renouvelables, les vêtements durables, voilà autant de slogans markéting : les énergies renouvelables ne font que s’ajouter aux non-renouvelables dont la consommation ne cesse d’augmenter – le record de consommation de charbon a été battu en 2024. L’agriculture « raisonnée » ne met aucun limite réelle à l’usage des pesticides et des engrais chimiques et les mobilités douces encouragent la fringale de déplacements, car dans « mobilités douces » est réaffirmé l’impératif de mobilité.

Il est inutile d’essayer ruser avec le réel. Il faut consommer moins, produire moins, limiter drastiquement l’artificialisation des sols, faire durer au maximum les biens d’usage. On pourrait tenter d’imposer tout cela autoritairement, façon GOSPLAN à l’envers. Mais cela serait voué à l’échec. L’impératif premier qui commande la décroissance est la démocratie. La démocratie permet d’abord de s’assurer des choix de la masse de la population et des problèmes qu’entrainent ces choix. Elle permet aussi de compenser les restrictions de la consommation par un surcroit de pouvoir et de relations sociales.

En second lieu, le périmètre des décisions doit être délimité. Il y a en toutes choses une question de taille. La tendance naturelle, héritée de la logique capitaliste est 1) plus c’est gros mieux c’est et 2) plus c’est gros plus, c’est efficace. Voilà longtemps que l’aberration de cette pensée technocratie a été montrée. Dans Small is beautyful (1973), Ernst Schumacher avait bien mis en évidence l’importance des « déséconomies » d’échelle et la nécessité de retrouver une société à taille humaine. Beaucoup de mesures peuvent être décidées et mises en œuvre à l’échelon local, le plus évident pour entraîner l’implication des citoyens. Certes, les questions d’approvisionnement énergétique demandent généralement une échelle plus large et de même les infrastructures de transport. On pourrait imaginer des fédérations de collectivités locales traitant de ces questions. On aurait ainsi quelque chose comme une association de type proudhonien. On objectera que cela serait peu efficace : justement, c’est inefficacité serait un avantage, les décisions étant mûrement réfléchies, on sortirait de la frénésie de la croissance. L’inefficacité démocratique aurait d’ailleurs un avantage, celui de la robustesse des solutions mises en œuvre.

Une telle organisation démocratique favoriserait les revendications égalitaires. On peut accepter de se serrer la ceinture si la loi est la même pour tous ! Les privilèges ruinent l’esprit public et le sens du bien commun. L’égalité démocratique ne signifie pas que tout le monde bénéficie des mêmes revenus. Nous avons assez de théories de la justice démocratique pour imaginer comment on pourrait procéder (de Rawls à Dworkin en passant par Sen, il existe un vaste éventail, fourmillant de bonnes idées).

La démocratie égalitaire exige le recul de la propriété privée qui pourrait sans dommage être limitée à l’habitation et au jardin, voire à l’atelier de l’artisan ou l’échoppe du commerçant. Au-delà devrait s’imposer le modèle coopératif, celui de la coopérative ouvrière de production ou celui des coopératives de distribution. Tout cela ne devrait pas être trop compliqué à mettre en œuvre car nous disposons d’une vaste expérience et de structures déjà toutes prêtes. C’est exactement le communisme tel que l’entendait Marx, l’association des producteurs dont il trouva aussi des modèles dans les communautés agraires archaïques.

Pour que vive un tel modèle communautaire, il est impossible de le concevoir à l’échelle mondiale. Les communautés sont des communautés de vie et de destin qui supposent que l’on communique facilement : il y a une unité linguistique minimum qui n’est pas figée – le modèle suisse ne fonctionne pas si mal ! Il faut aussi une culture commune, le partage d’une histoire, de traditions, de rituels. Il faut rompre une bonne fois pour toutes avec les utopies mondialistes, et donc « démondialiser », ce qui suppose d’admettre que chaque peuple vit et d’organiser selon son propre naturel et que personne ne peut dire aux autres comment ils doivent faire. Entre ces peuples libres, il y aura nécessairement des frictions qui pourraient trouver un cadre de règlement légal dans une « société des nations ».

Les grandes lignes esquissées ici supposent une rupture profonde non seulement avec le capitalisme, mais aussi avec la pensée révolutionnaire à l’ancienne. Le communisme est défini par la priorité de la vie commune et du bien commun, l’internationalisme par la paix et le refus de l’ingérence dans les affaires et autres, et à la place d’une république universelle des conseils ouvriers, un association de petites républiques libres et jalouses de leur indépendance.

Ce n’est qu’un début. Continuons la réflexion.

Denis Collin, le 22 mars 2025.