Trump va-t-il mettre fin à la mondialisation néolibérale ?
Depuis son élection en tant que président des Etats-Unis, Donald Trump n’a cessé de dénoncer les effets de la mondialisation sur l’industrie américaine, les accords de libre-échange et la montée du déficit commercial des États-Unis. Il veut prioriser les Etats-Unis“America First”et promet un retour à la grandeur économique. Pour cela, il assume la mise en place d’un protectionnisme économique. Mais s’agit-il d’une véritable rupture avec la mondialisation néolibérale ? Ou seulement d’une stratégie au sein de ce même cadre pour simplement faire pression sur ses partenaires commerciaux ?
Un protectionnisme d’inspiration libérale
Le protectionnisme de Donald Trump s’inscrit dans une inspiration libérale remontant à Friedrich List (1789-1846) ou, plus récemment, à Maurice Allais (1911-2010). Ces économistes libéraux ont défendu un protectionnisme pragmatique par la mise en œuvre de barrières douanières visant à protéger l’économie nationale face à une concurrence étrangère jugée déloyale et déséquilibrée.« Le véritable fondement du protectionnisme, sa justification essentielle et sa nécessité, c’est la protection nécessaire contre les désordres et les difficultés de toutes sortes engendrées par l’absence de toute régulation réelle à l’échelle mondiale »affirmait Maurice Allais [1].
Comme ces derniers, Trump considère que l’industrie nationale doit être protégée pour se développer et retrouver sa puissance économique. Il déploie pour cela des droits de douane massifs et un relèvement général des barrières tarifaires à l’entrée des produits étrangers, notamment vis-à -vis de la Chine et l’Union Européenne. Il vise à réduire le déficit commercial abyssal des États-Unis, en forçant les entreprises à produire sur le sol américain ou à payer cher l’importation.
Cette stratégie pourrait, en théorie, avoir un effet mécanique : en réduisant les importations, les sorties de dollars diminuent, ce qui pourrait avoir un effet sur la place du dollar dans le commerce mondial. Aujourd’hui, le dollar reste la principale monnaie de réserve et de transaction internationale, permettant aux États-Unis de vivre au-dessus de leurs moyens. Si le déficit se réduit, la circulation internationale de dollars pourrait se contracter, affaiblissant leur statut. C’est un dilemme qu’Emmanuel Todd résume biendans une interview donnée à Fréquence Populaire :les États-Unis devront choisir entre leur privilège monétaire et la réindustrialisation [2].
Cependant,le protectionnisme trumpiste reste fondamentalement libéral. Il ne s’accompagne ni de nationalisations, ni même d’un soutien public massif à la production nationale. Contrairement à Joe Biden, qui adéployédes subventionsmassivesvia l’Inflation Reduction Act, Trump ne propose pas de politique industriellesimilaire. Aucun contrôle des investissements étrangers n’est mis en place. Aucune loin’a été prévuepour privilégier les produits américains dans les marchés publics. Et surtout, aucune restriction à la libre circulation des capitaux n’est envisagée.
Autrement dit, il ne s’agit pas d’une rupture avec le capitalisme mondialisé, mais d’un ajustement tactique : protéger certains secteurs pour mieux renforcer lacompétitivité américainedans le cadre du marché global. En cela,le ’libéral-protectionnisme’ de Trump ne remet pas en cause les fondements de la mondialisation néolibérale – il en change seulement les règles du jeu au profit des États-Unis.
Le protectionnisme de Trump : la raison de la rupture avec Musk ?
Dans ce contexte, la rupture entre Trump et Elon Musk prend tout son sens. Le milliardaire transhumaniste avait été des plus fervents soutiens de Donald Trump lors de sa campagne présidentielle. Pour le remercier, Trump l’avait nommé au sein du gouvernement américain pour diriger le ’Département de l’efficacité gouvernementale” (DOGE). Sa mission était officiellement de réduire la bureaucratie et de diminuer les dépenses fédérales, mais en réalité, était un prétexte pour mettre la pression sur les fonctionnaires en les obligeant à démissionner ou facilitant leur licenciement.De nombreuxrecoursont été exercés aux Etats-Unispar des fonctionnaires virés de l’administration fédéralecontre ces licenciements massifs, et cette politique devenue impopulairea fait dire à Donald Trump qu’« il fallait plutôt utiliser un scalpel et pas une hache pour réduire les effectifs des fonctionnaires » [3].
Mais c’est sans doute leur désaccord sur le commerce international qui constitue le véritable point de rupture entre les deux hommes. Tandisque le premier veut dresser des barrières douanières, le second défend une visionglobaliste [4]{{}}du commerce mondial. Musk a récemment plaidé pour unezone de libre-échange entre les États-Unis et l’Europe,qui n’est pas sans rappeler le projet initial du TAFTA,à rebours du discours trumpiste. En effet, l’opposition de Musk aux barrières douanières de Donald Trump reflètela craintedu milliardaireque ces mesures freinent les activités économiques de ses entreprises, telles que Tesla, et nuisent à leur compétitivité à l’échelle mondiale.
Une occasionà saisir pourse défaire du néolibéralisme
Ce qui peutparaître étonnant, c’est de voir unemajeure partiede la gauche défendre aujourd’hui les principes du libre-échange au nom de l’ouverture, de la coopération ou de l’anti-trumpisme primaire.Mais doit-on vraiment être surpris, lorsqu’on constate qu’elle a progressivement abandonné ses fondements ?Ainsi la gauche est passée de la souveraineté nationale au fédéralisme européen, de la lutte des classes à la défense des minorités, de la socialisation des moyens de production à la redistribution des richesses [5].Plutôt que de saisir l’opportunité de défendre une vision alternative du monde, en dehors du néolibéralisme,les hommes politiques et militants de gauche préfèrent encore soutenir le libre-échange, par simple opposition binaireà unpseudo-fascismeimaginaire projeté sur Donald Trump.
Or, si le programme économique de Trump ne remet pas en cause la domination duCapitalsur la production et nos modes de vie, il pourrait involontairement ouvrir des brèches.En effet,l’annonce par Trump de l’augmentation des droits de douane a provoqué unvéritable séismesur les marchés boursiers mondiaux, avec une chute des indices financiers, symbolisant la peur d’unretour àdes économies nationales plusprotégéesetdes flux commerciaux mondiaux moins ouverts.
En affaiblissant le dollar comme monnaie mondiale, il pourrait permettre à d’autres pays de se libérer du joug monétaire américain.Parle retour au protectionnisme, il pourraitinciter les pays européens à mettre en œuvre des politiquesde relocalisation industrielle.
Ce protectionnisme, occasionné par Donald Trump, devrait nous permettre de saisir l’occasionafinde se défaire définitivement de la parenthèse néolibérale et de proposer une alternative face à ce dilemme entre libre échange dérégulé et protectionnisme libéral.Cette troisième voie pourrait être celle duprotectionnisme solidaire.Il ne s’agit nid’instaurer une politique commerciale agressive en vue defavoriserdes élites nationalesni de dérégulerl’économie mondialeau profit des multinationaleset des marchés financiers, mais de mettre en place des barrières sélectives pour protéger les biens communs, relocaliser l’économie, et garantir des conditions sociales et écologiques décentes. Ce protectionnisme-là ne vise pas àentrer dans une guerre commerciale, mais àreconquérir notresouverainetéproductivetout en améliorant la coopérationinternationale.Au lieu de caricaturer bêtement Trump en invoquant un antifascisme d’opérette, il vaudrait mieux défendre cette vision, au-delà des faux clivages,si l’on veut réellement sortir de la mondialisation néolibérale.
Nicolas Maxime
