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Audiovisuel public : le destin tragique d’un joyau devenu une « danseuse » de la Ve République finissante

jeudi 10 juillet 2025, par Pierre DELVAUX

Le projet de réforme de l’audiovisuel public donne lieu à toutes sortes de commentaires hasardeux tant de la part des chroniqueurs que des politiques, en particulier en ce qui concerne la télévision dont les véritables enjeux sont en grande partie escamotés dans le débat. Il est vrai que les médias ont du mal à évoquer leurs propres conditions d’existence.

Au-delà des strictes considérations éditoriales auxquelles s’attachent la plupart des commentaires (les positions « progressistes » et même crypto-wokistes depuis 2015), la télévision publique est confrontée depuis quelques décennies (et au gré des alternances politiques) à un empilement de stratégies erratiques au conséquences financières et sociales désastreuses. Hélas, ces évolutions et leurs conséquences en interne semblent visiblement ignorées par les politiques en charge du dossier. Et c’est pour une bonne part la source du problème : après Pierre Desgraupes (Antenne2, 1981-1984), la télévision publique fut confiée non plus à des gens du métier mais à des technocrates vagabondant d’entreprises publiques à d’autres. Et si Jean-Pierre Elkabbach était, comme Pierre Desgraupes, un journaliste à part entière (moins la dimension de réalisateur de son prédécesseur), sa politique managériale de France 2 est à marquer d’une pierre plutôt noire : en l’occurrence une pierre néolibérale ouvrant toutes les vannes à la sous-traitance par des sociétés de production privées avec, entre autres, les fameux « animateurs-producteurs ». Cet usage amical des deniers publics devenu un peu trop voyant entraîna, d’ailleurs, la démission de JP Elkabach en 1996.

En 2000, Marc Tessier inaugure la holding « France Télévisions » lancée en 1998 par Jospin (regroupant France 2, France 3, la Cinquième, la Sept-Arte et RFO). Au prétexte de concurrencer les chaînes privées, l’État pose les fondations d’un mastodonte technocratique qui ne va cesser d’engloutir l’argent public et de broyer ses employés. Avant cette date fatidique, chaque chaîne existait pleinement en tant qu’entreprise publique de plein exercice, gérant chacune sa propre production avec son propre budget dans une dimension raisonnable, humaine, de proximité. Comme le disent nos cousins anglo-saxons : « small is beautifull ! ». Pourtant, le pire était encore à venir avec la création d’une multitude de chaînes qui, là encore, seraient censées concurrencer le privé sur la TNT (télévision numérique terrestre). La plupart des syndicats eurent beau alerter sur la pertinence et le financement de tous ces canaux supplémentaires… sans parler de l’organisation du travail qu’ils voyaient se profiler pour en assurer l’effectivité : les salariés d’une chaîne pouvant être sollicités pour travailler sur une autre sans consentement ni rémunération particuliers.

En 2010, les diverses sociétés regroupées par la holding France Télévisions se virent fusionnées en une entreprise unique. La plupart des syndicats accompagnèrent le mouvement (au premier rang desquels la CGT voyant là la résurrection de l’ORTF) et se félicitèrent de la suppression de la publicité après 20h, ce qui privait la télévision publique d’un tiers de son financement. Ce manque à gagner (malgré un certain rattrapage par l’État) constituait la justification paradoxale d’appel à des sociétés de production privées initiée auparavant par Jean-Pierre Elkabbach et reprise depuis par Patrick de Carolis et, aujourd’hui, Delphine Ernotte (avec, parmi les principaux gagnants : Mediawan, Banijay et Brut).

Cette injonction paradoxale de faire « une BBC à la française » (puisqu’on le disait déjà) dans une restriction financière entraîna pendant tout le mandat de Rémy Pflimlin une dégradation continue des conditions de travail avec incitation (bien peu convaincante) de départ auprès des salariés. Et ce contexte ne fit que se renforcer à partir de 2015 avec la (trouble) nomination de Delphine Ernotte par le CSA concomitante à la création de France Info TV. À ce titre, on peut se demander si l’exécutif hollandien du moment ne chercha pas alors à faire d’une pierre deux coups : disposer d’une chaîne d’information peu défavorable au potentiel Président-candidat et placer à la tête de France TV une manageuse ayant fait ses preuves chez France Télécom en matière de « réduction de la masse salariale ».

France Info TV, la chaîne publique d’information que personne ne regarde est à elle seule un concentré des vicissitudes de l’actuelle télévision publique, prétextant des « nouveaux usages » des consommateurs d’information pour proposer une télévision au rabais reposant essentiellement sur une mutualisation et une polyvalence exacerbées des moyens humains et techniques. Sans oublier, par ailleurs, de faire une place à des amis du privé. On doit pouvoir retrouver dans les archives de BFM la rencontre (fortuite ?) entre les jeunes gens de Brut et Emmanuel Macron en 2017, les premiers lui faisant valoir leur couverture de sa campagne et le second leur laissant entendre qu’il saurait s’en souvenir…

Mais d’autres dossiers ont marqué France Télévisions ces dix dernières années (pour l’infortune de ses salariés) Par exemple, la gestion erratique des chaînes consacrées aux outremers qui entraînent des drames humains dissimulés sous le boisseau. Ou, encore, la refonte des matinales des stations locales de France 3 (rebaptisée « ICI » !?...) consistant à faire de la radio filmée entrecoupée d’improbables plans aériens de zones industrielles. Effectivement, cela coûte beaucoup moins cher que de faire de la vraie télévision. Et puis, il-y-eut la catastrophe industrielle « SALTO », plateforme de streaming dans laquelle l’argent public de France Télévisions venait opportunément combler les manques des deux autres actionnaires TF1 et M6. Lancée avec 135 millions, cette plateforme s’effondra inexorablement face à Netflix qui avait été, elle, lancée avec 17 milliards. La perte commune pour les trois actionnaires fut de 85,6 millions.

Ces chantiers successifs lancés à chaque fois au nom de la compétitivité et de l’économie ont surtout augmenté l’empilement technocratique et la complexité de la fabrication des programmes pour des salariés à qui il est demandé toujours plus d’agilité et de polyvalence quand on ne les pousse pas tout simplement vers la sortie… Et, au final, l’économie ne semble pas au rendez-vous avec un budget 2025 en déficit (41,2 millions).

Et pourtant, semblant ignorer les conséquences de ces chantiers démultipliant les strates administratives et les mutualisations improbables, l’État veut lancer la holding France Médias qui regrouperait France Télévisions, Radio France et l’INA : l’ineffable « BBC à la française » !... Pour les salariés de France Télévisions qui se souviennent des années de négociation d’une nouvelle convention collective suite au regroupement de leurs regrettées chaînes-entreprises d’origine en 2010, il-y-a de quoi cauchemarder. Le scénario est ici le même à encore plus grande échelle : supprimer des centaines d’emplois dans les vrais métiers de l’audiovisuel pour en créer d’autres centaines dans la bureaucratie et le management (qui complexifient la production, le beau travail basé sur le savoir-faire). (1) 

La tragédie continue donc de par l’impéritie, l’inculture et l’opportunisme des exécutifs successifs considérant l’audiovisuel public comme une « danseuse », le dernier des ministères que l’on confie à ceux dont on ne sait pas quoi faire lors d’une composition de gouvernement.

Pierre Delvaux
Le 09.07.2025

(1) : On pense à Jean Pratt, le réalisateur des PERSES qui mit fin à ses jours, dégoûté d’avoir vu ses collègues renoncer à leur statut public par appât du gain et dont son ami Yvan Audouard avait dit : « Il est mort de voir agoniser sous son regard impuissant une télévision atteinte de la plus longue, de la plus cruelle des maladies : la médiocrité ».

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