Crise économique et sociale
La France dégringole dans tous les indicateurs de prospérité économique. Ainsi on apprend que le PIB par habitant de l’Italie a rejoint celui de la France, non que les Italiens se soient beaucoup enrichis, mais les Français se sont appauvris relativement. Le commerce extérieur français est dans un état catastrophique avec un déficit de 100 milliards pour 2024. Les coûts de l’énergie y sont pour quelque chose, mais c’est surtout l’industrie qui est sur le chemin d’un déclin prononcé. Entre 2000 et 2022, la production automobile en France a chuté de 59 % ! Dans l’électroménager seul surnage le groupe SEB (petit électroménager). Lafarge est suisse, Alcatel est mort, Alstom démantelée par Macron… la liste est interminable. Aujourd’hui la part du PIB réalisée dans l’industrie est inférieure à 10 %.
Même l’agriculture est dans une situation difficile. Hors boisson, le solde agroalimentaire est négatif. Heureusement qu’il y a l’eau minérale et le cognac ! Le secteur de la viande excédentaire jusque dans les années 2000 est aujourd’hui déficitaire. La dégringolade des soldes français est liée aux déficits accumulés dans les pays de la zone UE et n’est pas compensée par les excédents vers les pays hors zone UE.
L’endettement abyssal de la France permet d’alimenter les « marchés financiers » internationaux et sert de prétexte pour s’en prendre aux travailleurs (deux jours fériés en moins) et aux retraités (ô les vilains qui dévorent la richesse du pays et ruinent nos pauvres 500 familles). L’endettement est d’autant plus grave que, à la différence de l’Italie ou du Japon, l’État français n’est pas endetté envers les citoyens français, mais envers les institutions financières internationales. Bien que nombre d’économistes « de gauche » considèrent que la dette n’est pas un problème, elle est un problème sérieux en raison de la place croissante du service de la dette dans les dépenses publiques. C’est une vieille tradition : la bourgeoisie financière louis-philipparde se nourrissait de la dette publique et l’État était sa « vache à lait ».
On sait par ailleurs que l’État, directement ou par des dégrèvements fiscaux, a apporté en 2024 212 milliards d’euros aux entreprises. On s’étonne que la presse aux ordres ne dénonce pas le « socialisme rampant » que désignent ces subventions étatiques. Cette somme correspond en partie à des actions légitimes, en partie à une compensation de la concurrence « libre et non faussée » que subit l’économie française dans un marché mondial où tous les coups sont permis et enfin une aide directe aux actionnaires qui s’en mettent plein les poches. L’Observatoire des inégalités note que « Le patrimoine cumulé par les 500 plus gros propriétaires d’entreprises et leur famille a été multiplié par 9,3 entre 2003 et 2023. Il atteint 1 200 milliards d’euros en 2021. » Le même site ajoute : « Les grandes fortunes ne connaissent pas la crise. Ni le krach financier de 2008, ni le ralentissement économique dû à la pandémie de la Covid-19 n’ont entamé ces immenses fortunes. Les valeurs boursières de certaines entreprises du luxe ou de l’industrie pharmaceutique ont même bénéficié des circonstances sanitaires. Le niveau de la fiscalité française non plus ne fait guère d’ombre aux grandes fortunes. »
On peut penser, avec Peter Turchin (voir Le chaos Qui vient — élites, contre-élites, et la voie de la désintégration politique, Le Cherche Midi, 2024) qu’une telle situation de sur-enrichissement des élites et d’appauvrissement de la masse conduit immanquablement à une crise politique majeure. Mais ce qui sortirait d’une telle crise est parfaitement imprévisible.
Crise politique
Le gouvernement de Bayrou incarne parfaitement l’état de délabrement des institutions. Minoritaire dans l’opinion et institutionnellement, ce gouvernement ne tient que parce ses prétendus opposants le tiennent à bout de bras, en s’entendant pour refuser de voter la censure proposée par un autre parti (RN et LFI excellent dans ce rôle) ou en passant des accords pourris avec le Premier ministre ainsi que le fait le PS. Les institutions de la Ve République sont vermoulues précisément parce que le président qui se veut tout-puissant ne peut rien faire quand il a perdu la majorité dans le pays. Et cette situation découle elle-même de l’affaiblissement intellectuel et moral de la classe politique. Il y a bientôt 20 ans, Jean-Paul Brighelli dénonçait les réformes de l’école en la décrivant comme La fabrique du crétin. Aujourd’hui, nous en avons la conséquence : le gouvernement des crétins. L’absence de toute visée politique, le relâchement de la langue et l’obstination de nos politiciens à caricaturer leurs propres caricatures ne cessent de nous étonner. Qu’une députée et dirigeante de parti puisse publiquement dire qu’elle « n’en a rien à péter » devrait scandaliser tout citoyen, indépendamment que l’opinion que l’on peut former sur le sujet dont elle « n’a rien à péter ». Le style, c’est l’homme. Le style langagier et vestimentaire dit exactement ce que valent ces nullités contentes d’elles-mêmes. Le chef des nullités, c’est Macron, créature de la haute fonction publique, du capital médiatique et de quelques gourous de droite (Minc) ou de gauche (Attali), Macron, Le traître et le néant. Macron qui casse tout comme un enfant capricieux casse ses jouets. Macron encore qui veut « emmerder les Français ». Macron qui est incapable de se tenir correctement en public. Bref le pire président qu’a connu cette République décatie.
La décomposition n’atteint pas le mouvement gazeux du président de la République. « Tous n’en mourraient pas, mais tous étaient frappés » de la peste sénile de la Ve République. Les prétendus « fascistes » du RN se sont rogné toutes les dents. Ils sont devenus européistes, favorables à la guerre contre la Russie et réclament même une armée européenne. L’ancien parti de Nicolas Sarkozy a explosé entre ceux qui rejoignent Marine Le Pen et ceux qui sont phagocytés par le macronisme. Le PS est un fantôme tiraillé entre LFI et Macron. Le PCF est à peu près insignifiant. Les EELV apparaissent de plus en plus pour ce qu’ils sont : une armée de fous puisant ses idées dans l’arsenal du gauchisme décomposé. Quant au mouvement LFI, on a assez dit tout le mal qu’il en fallait penser pour n’avoir pas à y revenir.
La crise des partis est la crise du système institutionnel, mais aussi la crise de la représentation. La recomposition politique qui s’opère « en bas » n’a pas trouvé la voie qui permettrait aux nouveaux clivages de s’affirmer. La lutte sourde entre les métropoliens et les périphériens (pour reprendre les analyses si pertinentes de Guilluy) est encore largement engloutie sous le brouhaha organisé par la classe politico-médiatique.
Le mouvement d’en bas, le mouvement de ceux qui se lèvent tôt pour travailler et font vivre le pays est un mouvement lent et souvent imperceptible aux yeux des observateurs qui ont les yeux braqués sur le « spectacle ». Des intellectuels intelligents dénoncent le « producérisme » qui serait l’idéologie du RN affirmant la défense de ceux qui produisent contre les parasites… Ce producérisme serait typiquement l’idéologie de l’extrême droite qui sévit comme chacun sait chez les périphériens. Rappelons à tous ces incultes que « producteurs sauvons-nous nous-mêmes » et « l’oisif ira loger ailleurs » sont des paroles de l’Internationale, sans doute une chanson producériste inventée par un certain Marx qui proposait de remplacer le mode de production capitaliste par l’association des producteurs… Que ce mouvement d’en bas soit tâtonnant, qu’il y ait des scories comme dans tout mouvement social et que le RN cherche à en tirer parti, nul n’en disconvient. Mais l’histoire du mouvement ouvrier quand il était révolutionnaire — c’est-à-dire avant qu’il ne soit domestiqué par les intellectuels bourgeois baptisés « socialistes » — était tout aussi confuse et pouvait choquer les belles âmes, comme les Communards ont choqué l’immense majorité des belles gens du monde littéraire de gauche.
Les Gilets jaunes ont été vaincus par la mitraille macroniste et par le mur sanitaire dressé par les partis et syndicats dits ouvriers. Mais ils ont dessiné le contour du mouvement futur, alliant ouvriers, salariés, travailleurs indépendants et intellectuels prêts à se mettre au service du peuple dans la meilleure tradition populiste. Mais nous n’en sommes pas encore là.
Crise morale
La crise est aussi morale. Notre société est devenue complètement indécente. Non seulement la corruption s’étale au grand jour, mais encore toutes les mœurs des sociétés décadentes ont envahi l’espace public. Le sens du travail, le goût du travail bien fait, l’honnêteté, cela disparaît à tous échelons. Les citoyens sont perdus dans les méandres d’une bureaucratie proliférante cachée derrière les sites, plateformes et applications informatiques. On apprend que des centaines de milliers de personnes ne touchent pas leur retraite complète parce qu’elles se sont égarées dans les obscures administrations de gestion des caisses de retraites. Pendant ce temps, l’hôpital public craque de partout et on se précipite vers les trusts des hôpitaux privés, avec les dépassements d’honoraires qui vont avec.
Si une société libre, « libérale » au bon sens du terme, ne s’intéresse pas à la vie intime des citoyens et admet que tout ce se passe en matière sexuelle entre deux adultes consentants ne regarde ni la police ni la justice — au fond tout cela est déjà dans le Code civil, en revanche l’exhibition de l’intime sur la scène publique est indécente. La littérature et l’art en général suffisent à faire sa place à l’érotisme sous toutes ses formes. Autant il était justifié d’exiger que cessent les persécutions des homosexuels, autant nous n’avons pas, nous ni nos enfants, à subir une véritable propagande « homosexualiste » qui tend à présenter les gens qui ne sont pas homos comme des anormaux ou des gens « d’extrême droite ». L’enseignement de la sexualité et du délire transgenriste dès l’école primaire est un pur scandale, que condamne l’immense majorité de nos concitoyens, mais qui tient parce que la minorité des classes favorisées en a fait son cheval de bataille.
Il faudrait revenir aussi sur la crise démographique, mais ce sera pour une autre fois. En tout cas, la crise ébranle les fondements anthropologiques de notre société.
Crise migratoire
On parlera faute de mieux de crise migratoire, mais c’est une crise qui un double aspect. D’une part une pression migratoire soutenue avec près de 350000 nouveaux titres de séjour chaque année, un afflux de réfugiés en tous genres, produit à la fois des crises dans le monde (Syrie, Afghanistan, etc.), mais aussi de l’attrait qu’offre via les médias le monde « riche », sans oublier les appels réguliers des classes dominantes qui veulent maintenir « l’armée industrielle de réserve » si utile pour faire pression sur les salaires et liquider les acquis sociaux. L’UE, officiellement, réclame 50 millions d’immigrés pour les années à venir. Savoir respecter les droits humains élémentaires et les devoirs que nous avons envers les personnes en détresse est une chose. Considérer que tout migrant à le droit de venir s’installer « chez nous », et de bénéficier des droits sociaux en est une autre.
Il y a un deuxième aspect qui n’est pas migratoire, mais concerne l’intégration des immigrés et de leurs enfants ou, même, petits-enfants. La croissance de la pauvreté en France ; la montée en puissance d’un narcotrafic qui pousse certains à affirmer que la France devient un « narco-État » comme le Mexique ou la Colombie ; l’action subversive systématique des groupes islamistes qui font de plus en plus régner une version particulièrement intégriste de l’islam : autant de facteurs qui constituent aujourd’hui un cocktail explosif. L’ancien maire de Lyon et ancien ministre Collomb avait prédit que les deux France qui sont côte à côte pourraient bien devenir deux France face à face, et il avait parfaitement raison. La place qu’occupe le RN dans notre vie publique découle de ce fait : il donne des réponses, bonnes, mauvaises ou discutables à de vraies questions toujours balayées sous le tapis par les coalitions de belles gens qui nous gouvernent.
La montée de la sauvagerie
Le dernier aspect que je voudrais aborder concerne la montée de la violence non dans les rapports sociaux. C’est particulièrement dramatique quand on voit baisser l’âge des responsables d’homicides et quand on voit monter le nombre des homicides. Nous ne sommes pas encore le Mexique ou l’Afrique du Sud, mais nous sommes sur la mauvaise pente.
Ce qui est en cause, ce n’est pas le « sentiment d’insécurité », mais insécurité réelle qui vient s’ajouter à l’insécurité sociale alimentée par le précariat, les licenciements et la pauvreté galopante. Que les matchs de football ou la fête de la musique deviennent des occasions de pillages et d’affrontements avec les forces de l’ordre, c’est gravissime. Certes, les classes dirigeantes, qui vivent dans les beaux quartiers des centres-ville huppés n’ont pas le même « sentiment » de ces choses-là. Mais, bien que l’idéologie dominante affirme que le réel est l’idée qu’on s’en fait, rappelons avec Lacan que le réel est ce contre quoi on se cogne.
Conclusion
L’abîme est devant nous et la France est sans doute l’homme malade de l’Europe. La solution, s’il y en a une, ne peut venir que d’en bas, du peuple, à la fois le peuple des citoyens et le peuple des « basses classes ». Saurons-nous ressaisir notre destin ? Personne ne peut l’affirmer. Le morcellement de la France, son « archipellisation », comme le Fourquet ne porte pas à l’optimisme. Une seule chose est à peu près certaine : on ne fera pas marche arrière et on ne reviendra pas au vieux conflit droite/gauche, aux vieux schémas classiques et faussement rassurants. Nous devons résolument regarder devant nous et essayer de discerner un chemin.
Le 18 juillet 2025
