Quand l’histoire syrienne vire à la farce [2]
Karl Marx écrivait ceci : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. » [3] Le 6 mars 2025, la tragédie s’est abattue sur la côte syrienne, fauchant la vie de centaines, si ce n’est des milliers de civils. Dommages collatéraux de la fin de la guerre disait-on alors souvent. Même si ces crimes furent commis par des sortes d’escadrons de la mort, les partisans du nouveau pouvoir et de nombreux médias occidentaux enjoignaient le public à se méfier des apparences et à se défier des illusions qui auraient été produites et entretenues par les partisans de l’ancien régime.
Pourtant, des exécutions furent bien mises en scènes par leurs auteurs eux-mêmes, filmées puis diffusées sur les réseaux sociaux, non par gratuité, mais dans une visée de persuasion presque pédagogique, car comme dit l’adage : vaut mieux prévenir que guérir. Au menu pédagogique figuraient les actes suivants : obliger les victimes, avant leur mise à mort, à aboyer, brayer, ramper, embrasser les bottes et jouer à la mule. Mais aussi, ces-jours-là, on kidnappa et viola de nombreuses femmes, crimes dont, jusqu’à présent, il semble que personne n’ait parlé de manière à en saisir la véritable ampleur.
La farce, quant à elle, s’est déroulée le 13 juillet à Soueïda, dans le sud de la Syrie, avec une répétition quasi parfaite, à la lettre, de l’épisode sur la côte : faire aboyer, brailler, ramper, embrasser les bottes, se soumettre comme une bête, kidnapper et violer des femmes. Le summum de cette farce, qui n’a rien de comique, réside dans la scène d’enlèvement de femmes et d’enfants, filmée en direct par Al-Araby [4], chaîne qatarie fondée par Azmi Bishara, théoricien influent de la transition démocratique, du Printemps arabe et fidèle conseiller de l’Émir qatari. Dans cette séquence, le reporter stoppe un véhicule quittant Soueïda et interroge ses passagers, parmi lesquels se trouvent deux miliciens de tribus soutenant Hayat Tahrar Al Cham (HTC) [5], trois femmes druzes et deux enfants. Le reporter donne la parole à l’un des deux miliciens, qui exprime son indignation face à la manière dont les miliciens druzes ont traité les femmes bédouines. Il insiste, en revanche, sur le fait que, pour leur part, le traitement réservé aux femmes druzes est fondamentalement différent : « Demandez-leur comment nous les avons traitées, comment nous les avons soustraites de la zone de combat ! » s’exclame le milicien. Le reporter, prenant la parole, se dirige alors vers l’arrière du véhicule et pose quelques questions à l’une des femmes, la plus âgée :
- Bonjour Madame.{}
- Bonjour fiston.{}
- Vous êtes d’où ?{}
- Du village d’Al-Tira{}
- Depuis combien de jours étiez-vous assiégées [confinées] chez-vous ?{}
- Depuis une semaine{}
- Alors, pourquoi êtes-vous allées vous livrer aux combattants ?{}
- C’est eux qui sont venus nous chercher... [silence] c’est eux qui sont venus nous chercher.{}
- C’est eux qui sont montés jusqu’à chez-vous [jusqu’au village] ?{}
- Euh… oui.{}
- Alors, comment vous ont-ils traitées ?{}
- Euh… bien.{}
- Bon Qahtan (en s’adressant au caméraman) … euh… en fait, peut-être que nous pourrions couvrir l’évolution des combats… (Brouhaha)… [le reporter, prenant conscience de la situation, reprend] : Oui, si tu me permets, Qahtan, il me semble que la situation n’est pas convenable pour poursuivre cette interview, je crois euh …{}
A première vue de cette répétition, à l’identique, des violations flagrantes des droits fondamentaux, on aurait cru qu’Al-Charah, en tant que figure historique majeure de notre époque, soit atteint d’un brin de marxisme en répétant l’histoire en un temps record, ce succès — il faut le reconnaître — est compté à son actif, transformant ainsi la tragédie en farce. Mais fort heureusement pour l’humanité, il nourrit une foi inébranlable dans les principes du « monde libre » dont Trump et ses homologues européens, turc, saoudien et qatari portent fièrement la bannière en ces temps éprouvants que traverse notre monde. Une croyance due, semble-t-il, au séjour d’Al Charah – qui se faisait appeler alors Al-Jolani - à Abou Ghraib, lieu sinistre en Irak où les Américains commirent de multiples exactions et sévices à l’encontre des prisonniers. L’ancien Al-Jolani semble donc à ce jour un moderne à qui tout est permis, puisqu’il est « inclusif » et acquis au principe du marché libre et de l’État de droit, contrairement à son ancien chef et camarade à l’esprit « internationaliste », Al-Bagdadi, le premier calife autoproclamé dudit État islamique qui voulait en finir avec le concept de l’État-nation et abolir les frontières entre l’Irak et la Syrie.
Cela témoigne, une fois de plus — une fois de trop — de la clairvoyance pénétrante des éminents dirigeants susmentionnés d’avoir misé sur ce cheval gagnant qu’est Al-Jolani. En effet, il n’a guère tardé à afficher son adhésion à l’axe du Bien en libérant l’économie et licenciant des centaines de milliers de personnes, après seulement quelques jours de règne, tout en promettant une restructuration synonyme, comme il est de coutume, de suspension de toute sorte de subventions étatiques. La farce se poursuit à travers tout le pays, dans toutes ses institutions et dans les méthodes pré-étatiques de gouvernance imposées, démontrant sans l’ombre d’un doute, qu’elles ne peuvent en aucun cas résulter du hasard. À ce stade, on pourrait même se lancer dans des prophéties et prédire que jamais deux sans trois, quatre, cinq … tant ces bavures monumentales semblent soigneusement méditées et destinées à se répéter, comme une politique probablement structurelle du nouveau pouvoir.
Et à tous ceux qui, une fois de plus, seront choqués, bouleversés et tenteront de rationaliser l’irrationnel, rappelons-leur : Errare humanum, perseverare diabolicum.
