Lénine a inventé une des idées les plus aberrantes qu’ait inventées la théorie politique, l’idée de « révolutionnaire professionnel », c’est-à-dire de l’individu dont le métier est de préparer et de faire la révolution. Le révolutionnaire professionnel est, selon Lénine, le porteur de la conscience de classe, celui qui détient, en tant que membre du parti révolutionnaire, la vérité et seul peut ainsi dire ce que le prolétariat pourrait exprimer s’il n’était pas victime de son aliénation et enfermé dans son étroite pensée « trade-unioniste ». Le révolutionnaire professionnel a donné le coup de grâce à un mouvement ouvrier déjà largement encrouté dans la bureaucratie et la domination des « sachants », intellectuels bourgeois en tous genres. On devrait d’ailleurs reprendre, là où Édouard Berth l’a laissée, l’analyse des Méfaits des intellectuels.
Le révolutionnaire professionnel n’est au fond qu’une variante du politicien professionnel et propose sa candidature pour entrer dans l’élite dirigeante. Mais de révolution réelle, il n’y en a pas. La domination change de mains, mais elle reste la domination. L’aristocratie se renouvelle, mais elle reste l’aristocratie. Le moujik russe a tôt appris qu’il y avait à peine l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre le boyard et le commissaire du peuple. Le seul parti du peuple russe, le parti populiste devenu « socialiste révolutionnaire », à peine avait-il gagné les élections à la constituante qu’il fut balayé par les bandes armées des bolcheviks.
Toutes les variétés de révolutionnaires professionnels qu’on a pu connaître au cours du dernier siècle ont suivi le même chemin : Mao et sa longue marche, Castro et ses barbus, et tous les autres de la même farine n’ont rien fait d’autre qu’établir, sur la force des baïonnettes, un nouveau capitalisme, rebarbouillé en rouge. Les révolutionnaires professionnels qui n’ont pas suivi cette voie sont restés des marginaux (comme les groupes trotskistes), ou ont sombré dans le terrorisme (Brigades rouges, RAF, etc.), ce qui est le pire qui pouvait advenir. À la fin du film Nada, adapté d’un roman de J.-P. Manchette, le personnage principal conclut : « Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons. » Que le terrorisme serve toujours la domination la plus cruelle, soit directement, soit indirectement, le Hamas en donne encore un exemple. Les groupes terroristes parvenus au pour se muent aisément en mafias.
Tout cela n’a rien d’étonnant, car il n’y pas grand-chose de plus idiot que de vouloir « faire la révolution ». Les révolutions adviennent parfois, mais ce n’est jamais parce que quelqu’un a décidé de les faire. Elles sont le précipité d’une crise qui, en elle-même ne produit, sinon un chaos dont les petits malins tireront profit, quels que soient les motifs de ces petits malins. Si les hommes étaient raisonnables, il n’y aurait jamais de révolution, mais seulement des réformes voulues par tous les gens de bonne volonté… Mais les hommes ne sont ni tous ni toujours raisonnables et c’est ainsi qu’adviennent les catastrophes.
Le révolutionnaire professionnel est celui qui ne parvient à convaincre de la justesse de ses propositions et tient donc ceux qu’il ne parvient pas à convaincre pour des espèces d’idiots. Il faudrait plutôt se demander pourquoi les idées révolutionnaires restent toujours minoritaires et souvent ultraminoritaires. En fait les individus ne se mettent jamais en mouvement pour réaliser une idée préconçue, mais seulement pour défendre les « acquis ». Les révolutions sont faites par des conservateurs. Les ouvriers étaient bien plus révolutionnaires quand ils venaient juste d’être arrachés à la paysannerie et regrettaient leur liberté passée.
L’échec du révolutionnaire le conduit généralement à chercher des substituts. Les théories les plus extravagantes sont mobilisées, quitte à contredire la cause. Ainsi, on a vu des féministes révolutionnaires soutenir des gens qui tiennent la femme pour la moitié d’un homme, des homosexuels venir au secours de « sympathiques » combattants qui balancent les homosexuels du haut des toits des immeubles. En fait, la cause elle-même finit par ne plus avoir aucune importance, car seule compte la possibilité d’imposer aux autres sont propre pouvoir, seule compte la jouissance insurpassable de la libido dominandi.
Denis Collin
