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Enjeux démographiques

vendredi 15 août 2025, par Denis COLLIN

Il y a des faits significatifs et qui, pourtant, ne font pas la une de l’actualité. Les données démographiques sont au nombre de ceux-ci.

Voici une courbe intéressante.

En dépit de ce que chacun

peut voir au premier coup d’œil, nous avons un organe qui publie le tableau sous le titre : « La fécondité est stable depuis 40 ans en France »… Comprenne qui pourra. On voit bien la fin du « baby boom » au début des années 1960, puis une vague stabilité jusqu’en 2010 et ensuite une nette baisse.

La fertilité indique les potentialités d’avoir un enfant. Sa baisse mesure les difficultés croissantes qu’ont de nombreux couples pour avoir l’enfant qu’ils désirent avoir. Un couple sur huit consulte pour des raisons d’infertilité. C’est l’infertilité des femmes, notamment depuis le COVID, et celle des hommes dont la qualité du sperme s’est nettement dégradée. Les causes « environnementales » sont souvent évoquées, mais il y a peut-être des évolutions plus profondes. On constate donc une baisse de la fécondité (établie à partir des naissances constatées. Avec à peine plus de 1,5 enfant par femme, la France se rapproche du « standard » européen : 1,38 pour l’ensemble de l’UE avec au bas du classement Malte [1,06] et en haut la Bulgarie [1,81]. Aucun pays d’Europe n’assure le renouvellement naturel de sa population.

Une question mondiale

La tendance est générale. Elle touche massivement le Sud-est asiatique, notamment la Chine [dont la population baisse], le Japon et la Corée du Sud qui bat tous les records avec 0,8 enfant pas femme. Les pays du Proche et Moyen orient sont sur la même tendance : 1,7 en Iran, 1,73 au Qatar, 1,2 pour les Émirats. Même si dans de nombreux pays la fécondité permet de poursuivre la croissance de la population, la tendance générale est à la baisse y compris en Afrique subsaharienne. Il y a peu de temps encore, les prévisionnistes annonçaient un explosion démographique pour 2100 [15 milliards d’humains sur Terre], mais aujourd’hui la tendance s’est renversée : on se dirigerait plutôt vers une stagnation globale à 10 milliards en 2100. Mais certains chercheurs prévoient une décroissance : dans un article publié dans la revue The Lancet, des scientifiques de l’université de Washington ont par exemple remis en question ces prévisions. Selon leur scénario de base, la population devrait culminer en 2064 à 9,7 milliards d’habitants, avant d’amorcer un déclin. D’ici 2100, ils supposent que la planète pourrait ainsi héberger entre 6,3 et 8,8 milliards de personnes — donc potentiellement moins qu’en 2022. Ces chercheurs concluent que la survenue et le rythme du déclin démographique seront liés à la vitesse de réalisation des objectifs mondiaux de développement durable, notamment dans les domaines de l’éducation des filles et de l’accès à la contraception.

On sait que la prédiction est un art bien difficile et que les comportements reproductifs des humains sont particulièrement difficiles à prévoir. Mais la tendance est si nette qu’on n’hésite plus à invoquer la perspective d’un « hiver démographique ».

Et la France ?

La population française, en raison de l’inertie propre aux phénomènes démographiques, va continuer d’augmenter encore pendant un certain temps, mais sa stagnation et sa baisse sont maintenant à l’ordre du jour. Certes :

Contrairement à celui de la plupart des autres pays européens où il est négatif [21 pays sur les 27 de l’UE] [1], le solde naturel [différence entre les naissances et les décès] est positif en France, bien que faible [47 000], de même ordre de grandeur qu’en 2022 [51 000]. Il contribue à la croissance de la population. Le solde migratoire [différence entre les entrées et les sorties du territoire], également positif et estimé à 183 000 en 2023 par l’Insee, contribue de façon plus importante à la croissance de population que le solde naturel [pour 4/5 en 2023]. [« La France, toujours une exception démographique en Europe ? » in Population et sociétés, mars 2024]

Mais on aurait tort de chanter « tout va très bien, Madame la Marquise ». En effet, le phénomène du vieillissement est nettement engagé. Si la fécondité reste au niveau actuel, le solde naturel de la population deviendra négatif en 2030, sur fond de vieillissement accéléré ! Cette perspective soulève d’énormes problèmes. Certains sont bien connus, comme celui du financement de la protection sociale, non seulement des retraites, mais aussi de l’assurance maladie — les personnages coûtent nettement plus cher que les jeunes en bonne santé ! On peut repousser l’âge de départ ne retraite : ce ne serait que reculer pour mieux sauter. On ne mettra pas les centenaires au travail. L’explosion du nombre de centenaires et de supercentenaires depuis le début des années 2000 est remarquable et la France pourrait dépasser 250 000 en 2070. Mais ils n’auront pas une santé de jeunes femmes et de jeunes hommes. L’espérance de vie en bonne santé stagne globalement ou n’augmente que très légèrement. Il faudra soigner des cohortes de grabataires — c’est peut-être pour éviter cette perspective qu’a été adoptée la loi médicalisant le suicide, c’est-à-dire l’euthanasie… Si on ne veut pas mettre en œuvre la méthode radicale de Un bonheur insoutenable de Ira Levin — on pique les gens quand ils atteignent 64 ans — il faudra bien repenser de fond en comble notre organisation sociale. Pour l’heure, nos gouvernants sont plutôt sur la ligne dystopique, à ceci près que les riches pourront se voir garantir le permis de vivre vieux.

Le vieillissement de la population a d’autres effets globaux au regard du dynamisme de la nation, de sa capacité productive, de son goût de l’innovation. Mais ceci n’est particulièrement ennuyeux que si on reste dans le mode de production capitaliste soumis au principe de rendement, alors qu’il pourrait favoriser la tendance à la décroissance dans la ligne de Moins de Kohei Saïto.

Un autre problème se pose. Celui du recours à l’immigration pour pallier la baisse de la population. C’est déjà largement le cas : un solde migratoire positif de 180 000 par an, cela donne près de 10 millions d’immigrés à l’horizon de 2070. Si on ajoute à cela qu’il y a un différentiel de fécondité important entre les Français depuis plusieurs générations et les immigrés ou les Français de fraîche date, on risque bien d’assister à une transformation en profondeur de la population. « L’extrême droite » [Renaud Camus] et l’extrême gauche [LFI] partage le même diagnostic, les uns pour s’en effrayer et les autres pour s’en réjouir, les uns pour dénoncer « le grand remplacement », les autres pour appeler de leurs vœux une « nouvelle France » « créolisée ». Les premiers sont des trouillards qui jettent le manche avec la cognée et les seconds de dangereux irresponsables qui préparent la guerre civile. Là encore, les défis sont immenses et nécessitent un changement radical d’organisation de la société.

Un pays laissé à vau-l’eau

Que l’on se comprenne bien. Il serait absurde de prêcher une nouvelle croisade nataliste. Une population stagnante n’est pas forcément une mauvaise chose, globalement, mais une population stagnante dans le mode de production capitaliste, c’est une crise formidable qui se prépare et nous ne savons que trop comme le capital règle ses comptes en temps de crise structurelle. Là encore, il est impératif de reprendre à nouveau frais la question de l’émancipation nous libérant des liens du mode de production capitaliste.

Or, nous sommes, au moment présent sans aucune perspective. La dislocation de toute communauté humaine étend chaque jour un peu plus ses ravages. Le nihilisme progresse et, au lieu de se préparer à affronter les défis, de toutes parts on accélère le mouvement. Que des jeunes femmes se retrouvent sous le mot d’ordre « No kids », « pas d’enfants », c’est déjà plus qu’inquiétant. Que la dernière réforme constitutionnelle ait consisté à inscrire le droit à l’IVG dans la liste des droits constitutionnels, c’est encore plus grave. On avait chanté les louanges de la « révolution sexuelle » [prétendue], mais un peu partout on observe une baisse de l’activité sexuelle des jeunes pour qui, semble-t-il, « la chair est triste » alors qu’ils sont loin d’avoir lu tous les livres ! La vie de famille, dans les faits, compte de moins en moins — même si tel ou tel sondage dit que le bonheur en famille est une chose essentielle. Le capital détruit toutes les communautés pour ne garder que l’individu nu et sans appartenance. Il détruit les nations, mais aussi la famille. Marx avait dit tout cela, mais une fois de plus les faits lui donnent raison.

Toutes les politiques gouvernementales ne font qu’aggraver ce processus général. Les irresponsables de LFI apportent leur eau à ce moulin. L’école comme institution républicaine est à l’agonie [voir l’article de Fabien Schang sur notre site]. « Les hommes avaient perdu le goût de vivre et se foutaient de tout, leur mère, leurts frangins, leur nanas… », chantait Serge Reggiani dans une fable sur l’invasion nazie. Les loups ne viennent plus des Carpates ou de Germanie, mais ils sont déjà entrés dans Paris. Allons-nous retrouver l’amour et la fraternité comme dans la chanson ?

Denis Collin — le 16 août 2025