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La stalinisme, cancer du mouvement ouvrier, et ses métastases

lundi 25 août 2025, par Denis COLLIN

On voit périodiquement ressurgir des nostalgiques du stalinisme, des historiens révisionnistes qui affirment que, somme toute, même s’il exagérait, Staline n’avait pas tort et que les accusés des procès de Moscou étaient bien un peu coupables de complicité avec l’ennemi. Ne manquent même pas les historiens (sic) qui font de Trotsky un agent de l’impérialisme. Orwell est traité de « salaud », par des crétins patentés qui regrettent le bon vieux temps de l’efficacité du GPU. Ces faits éditoriaux demandent que l’on revienne sur cette histoire et que l’on mette les choses au point.

Le stalinisme est né de la révolution russe de 1917, commencée comme une révolution démocratique contre un régime autocratique vermoulu et embourbé dans la guerre. Cette révolution était ouvrière (une forte minorité ouvrière traversée par les partis socialistes bolcheviks et mencheviks) et paysanne (très largement). Les « démocrates » qui dirigèrent la première phase de la révolution se révélèrent incapables d’apporter une solution aux problèmes qui l’avaient suscitée. Ni la paix, ni la réforme agraire n’étaient à leur agenda, liés qu’ils étaient aux Français et aux Anglais qui exigeaient qu’ils poursuivent la guerre contre l’Allemagne. En outre les menaces de coups d’État contre-révolutionnaires (notamment la tentative de Kornilov) faisaient craindre le pire. Avec un grand sens de l’opportunité, Lénine saisit l’occasion pour tenter d’imposer une révolution bolchevique. Validée par le congrès des Soviets, la « révolution d’Octobre » fut non pas une révolution populaire mais un coup d’État, qui tôt renvoya le peuple dans ses foyers, dispersant l’assemblée constituante à majorité socialiste-révolutionnaire (populiste) et, face à la contre-révolution, toutes les manifestations d’autonomie (les paysans de Makhno ou les marins de Cronstadt) furent impitoyablement réprimées. Non seulement les partis autres que le parti bolchevik, furent interdits, mais les fractions et tendances à l’intérieur du parti furent également prohibées. Comme Trotski l’avait prévu dans Nos tâches politiques (1904), son impitoyable critique de la théorie de Lénine, s’instaura la dictature du parti sur le prolétariat, la dictature du comité central sur le parti et finalement la dictature du chef sur le comité central.

Le système stalinien qui établit sa domination entre 1924 et 1934 n’est pas un élément extérieur au bolchevisme, comme l’ont répété les trotskistes, mais sa continuation presque naturelle. Le ver était dans le fruit. Loin d’être l’éminente médiocrité que dépeignait Trotski, Staline a saisi tout le parti que lui-même et la caste bureaucratique pouvaient en tirer. La révolution n’a pas été « trahie » car, dès le départ, elle trahissait son fondement prétendu, l’émancipation des travailleurs qui, selon les mots de Marx, devait être l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes. Les bolcheviks ont instauré un système qui n’a rien à voir, ni de près ni de loin, avec ce que Marx entendait par communisme. C’était seulement une nouvelle forme du vieux « despotisme asiatique », mis au service de l’industrialisation et de la destruction de la paysannerie et il est assez facile à comprendre que ce système marchait vers un capitalisme un peu particulier, mais particulièrement féroce. Poutine n’en est que l’ultime avatar et le système poutinien est une mutation du stalinisme sur la base plus stable d’un capitalisme oligarchique d’État.

Longtemps les trotskistes (et j’en ai fait partie) ont voulu voir dans le stalinisme une dégénérescence bureaucratique qui ne pouvait empêcher que l’URSS continuait de garder les bases sociales de la révolution d’Octobre. Il n’en est rien. Des individus comme Boris Souvarine avaient vu plus clair. Au sein du mouvement trotskiste, ceux qui avaient raison sont ceux qui qualifiaient l’URSS de « capitalisme d’État » : Burnham et Shachtman en 1940, le courant de Castoriadis et Lefort qui allait donner « Socialisme ou barbarie », etc. La qualification est discutable, mais l’idée est la bonne.

Les défenseurs de l’URSS avancent deux arguments majeurs. Le premier est que, nonobstant les dégâts du système totalitaire, l’industrialisation et les progrès de l’éducation sont à mettre au crédit de ce « socialisme ». C’est un argument débile. Non seulement les vieilles puissances européennes ont industrialisé et éduqué les peuples, sans l’usage des camps et la persécution généralisée, mais encore on remarquera que les fascismes s’y entendent aussi en matière de modernisation. Mussolini a été un grand modernisateur de l’Italie, il a cherché à éradiquer la mafia – ce qui explique pourquoi la mafia sicilienne s’est mise au service des États-Unis dès le débarquement américain en Sicile – et il a créé un vaste réseau de bibliothèques publiques, avec un coût politique nettement moins élevé que celui du système stalinien. Des pays capitalistes fort nombreux se modernisés, comme la Corée du Sud, l’Indonésie, Singapour, etc., certes en s’asseyant plus souvent qu’à leur tour sur les principes démocratiques, mais sans les massacres de masse et la déportation de pans entiers de la population. On ne fait pas d’omelette sans casser les œufs, dit-on, mais l’omelette soviétique est maigre et n’a pas bon goût…

Le second argument est celui de la lutte contre le nazisme. Ce argument met au crédit du régime le sacrifice des millions de citoyens mobilisés, non pour le socialisme, mais pour la défense de la patrie. Un patrie qui s’est trouvée largement désarmée au moment du péril par les fautes et les crimes de Staline et de sa clique. Les staliniens ne sont d’abord pas innocents de la venue au pouvoir d’Hitler : rappelons qu’ils estimaient que la victoire d’Hitler était une étape vers la victoire du KPD et pour cette raison se sont refusés à tout front commun avec la SPD. En second lieu, Staline a cru jusqu’au bout à la pérennité du pacte germano-soviétique, bien que les agents, notamment Sorge au Japon, l’ait averti bien avant des manigances nazies. Enfin les dernières grandes purges avaient décimé l’Armée Rouge. N’oublions pas que dès les origines et en dépit des proclamations de Lénine sur le droit des nations, le pouvoir de Moscou a asservi les peuples non russes de l’ex-empire. L’Ukraine et la Géorgie en sont des exemples particulièrement sanglants. Les horreurs de la collectivisation de l’agriculture ont pris un relief particulier en Ukraine. Lors du pacte germano-soviétique, l’URSS a agressé la Finlande et la Pologne et annexé brutalement les pays baltes. Tout ceci a grandement favorisé les entreprises d’Hitler si bien que certains peuples soumis au joug soviétique ont pris les troupes nazies pour des libérateurs. Ces sentiments de haine contre la domination russe jouent encore un rôle important aujourd’hui. Enfin, on remarquera que Staline, sorti de la semaine de soulerie où l’avait plongé invasion nazie, a conduit la guerre sans aucun égard pour les soldats soviétiques tenus pour de la chair à canon. Après la guerre, d’ailleurs les officiers qui s’étaient illustrés dans la défense de la patrie furent souvent remerciés par la disgrâce ou la déportation.

Encore une remarque sur ce point : certes, le peuple soviétique a payé le prix fort pour la défaite du nazisme, mais on ne peut tout de même pas oublier l’héroïque résistance des Anglais, les sacrifices des Canadiens et des Australiens ni même celui des Américains. Les décisions de résistance de Churchill et de Roosevelt ont leur rôle (les États-Unis fournissaient l’Union Soviétique bien avant l’entrée en guerre des États-Unis). Bref, la résistance de l’URSS face au nazisme ne change rien à l’appréciation que l’on peut porter sur le régime stalinien.

Non seulement le « bilan globalement positif » de Georges Marchais était une abomination, mais encore il faut réaffirmer que, selon les justes paroles de Trotski, Hitler et Staline étaient des « étoiles jumelles » et si on pouvait croire que Staline avait copié ses méthodes sur Hitler, c’était l’inverse qui était vrai. À certains égards, le stalinisme fut pire que le nazisme. Le nazisme était un ennemi cruel et impitoyable de toute l’humanité, mais le système stalinien fut de bout en bout pernicieux : c’est au nom de la liberté, de l’égalité, de fraternité de tous les peuples que des peuples entiers furent déportés (comme les Tatars de Crimée), que les paysans furent réduits à mourir de faim, que les ouvriers furent soumis à la pire des disciplines capitalistes, que des dizaines de milliers de militants dévoués à la cause furent accusés et avouèrent les pires crimes.

Évidemment, le système stalinien n’est pas le seul fait de Staline et ses acolytes. Il est l’aboutissement de la prise de contrôle du mouvement ouvrier par la petite bourgeoisie intellectuelle, ainsi que Lénine l’avait théorisé dans Que faire ?. Des phénomènes semblables ont lieu et ailleurs et après : en Chine, au Cambodge, à Cuba, etc. J’avais donné les linéaments d’une analyse globale dans Le cauchemar de Marx (Max Milo, 2009). Sans oublier tous les partis qui véhiculent les métastases du stalinisme, comme LFI en France.

Il faut dire les choses avec la plus grande clarté : les complaisances à l’égard du stalinisme, sous toutes ses formes, sont à mettre sur le même plan que les tentatives révisionnistes et négationnistes de ceux qui veulent amoindrir ou excuser les crimes nazis. Cette exigence de clarté s’impose d’autant plus que le stalinisme, cancer du mouvement ouvrier, put tromper des millions de militants et sympathisants sincèrement dévoués aux idéaux « qui nous faisaient combattre et nous poussent encore à nous battre aujourd’hui », comme le chante Jean Ferrat dans « Le bilan ». Du prétendu « communisme du XXe siècle », il n’y a rien à sauver. Il faut nettoyer les écuries d’Augias si on veut qu’un espoir renaisse. Il faut se rappeler qu’il « n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu, ni César, ni tribun » et traquer les canailles staliniennes partout où elles exercent leurs méfaits.

Il va de soi que cela n’entraine aucune « russophobie » : la Russie est un grand pays d’Europe et sa culture est partie intégrante de la culture européenne et nous devons chercher à vivre en paix avec elle, en nous rappelant, d’ailleurs, que, si détestable soit le régime de Poutine, il est bien meilleur que le système stalinien d’avant 1989. Il va de soi aussi qu’il y eut nombre de militants communistes honorables dupés par la perfide machinerie stalinienne et aussi, hélas, nombre de salauds qui trouvèrent dans le système stalinien l’occasion d’assouvir leur désir de dominer les autres. On connaît aussi des partis prétendument antistaliniens qui étaient ou sont encore totalement contaminés par les virus qui ont causé le stalinisme. Le vieux mouvement ouvrier ne renaîtra pas et on ne pourra jamais faire comme si les abominations du siècle passé n’avaient pas existé. Seules demeurent les raisons historiques et morales de la lutte pour le renversement du mode de production capitaliste.

Le 25 août 2025