Je n’ai jamais caché ma méfiance à l’égard de la géopolitique. J’avais publié en 2010 un papier intitulé À bas la géopolitique ! (La Sociale —À bas la géopolitique !) et j’ai eu d’autres occasions de revenir sur le même sujet : ici La Sociale —La Russie et la théorie des camps, ici La Sociale —À propos de la Russie, de Poutine et des « poutinolâtres » ou encore ici : La Sociale —Un anti-impérialisme réactionnaire. La géopolitique se donne pour une science entre histoire, géographie et science politique. Mais elle n’est jamais qu’un point de vue politique sur la marche du monde et les choix que les gouvernements devraient faire. Aujourd’hui, la géopolitique consiste à scruter les failles entre « l’Occident collectif » et le « Sud global ». La création et le développement des BRICS sont souvent analysés comme quelque chose de très positif, par la mise en cause de l’hégémonie des États-Unis et la marche vers un monde « multipolaire » débarrassé du roi dollar.
Ainsi se développe une nouvelle théorie des camps. Jadis, on avait le « camp socialiste » face au camp impérialiste et entre les deux les non-alignés tentaient de trouver leur place. Le « Sud global » est un micmac de puissances émergentes qui veulent assurer leur place au soleil, mais dont les intérêts sont souvent contradictoires. Quant à « l’Occident collectif », il n’est ni très occidental (puisqu’il faut inclure le Japon et les anciennes colonies britanniques comme l’Australie ou la Nouvelle-Zélande, sans oublier Israël. Et surtout il n’a de collectif que le nom, puisque chacun joue sa propre partition, généralement au détriment de l’Europe occidentale.
L’exemple ukrainien
En vérité, nous sommes face à une nouvelle version du bon vieux « concert des nations », c’est-à-dire l’affrontement feutré des grandes puissances, nouant et dénouant des alliances en fonction de leurs intérêts plus ou moins bien pesés. Ainsi le conflit en Ukraine est-il l’affrontement pour le contrôle notamment des terres agricoles, des vastes et riches plaines céréalières et pour conserver au profit des États de l’OTAN du contrôle de la mer Noire ou au contraire son déverrouillage par la Russie. De ce point de vue, nous avons un conflit typique entre puissances impérialistes, entre l’américaine Oceana et l’Eurasia, entre Léviathan et Béhémot ! On peut et on doit se désoler du sort de l’Ukraine et son peuple — qui a déjà largement pris la poudre d’escampette — on doit bien admettre la clique dirigeante ukrainienne n’a que faire de son peuple et que sa politique folle, impulsée par les puissances étrangères mène le pays vers l’abîme. D’un autre côté, les revendications russes visant au dépeçage de l’Ukraine et à la formation d’un « glacis » aux frontières de l’empire bafouent tout droit démocratique des peuples. Que dirions-nous si l’Allemagne exigeait de récupérer l’Alsace-Moselle et interdisait à la France de mener la politique étrangère qui lui semble bonne ? À part des cris impuissants pour la paix, que pouvons-nous faire, nous simples citoyens (et encore, le mot est devenu un peu fort) ? Les partisans de la guerre contre « l’ogre » russe peuvent facilement trouver satisfaction : l’armée ukrainienne peine à trouver la chair à canon dont elle a besoin. Ils peuvent donc cirer leurs bottes, revêtir leurs beaux habits militaires et partir, la fleur au fusil. D’un autre côté, les partisans de la paix restent bien cachés. Si prompts à demander le boycott d’Israël, certains syndicats et groupes de gauche se gardent bien de refuser de fabriquer des canons César et tous ces délicats instruments pour qui il y a toujours des amateurs. Il est vrai que l’armement est la dernière branche de l’industrie française à ne pas être totalement sinistrée.
La victoire de l’un ou l’autre « camp » serait une victoire préfigurant de nouveaux affrontements. Car ce n’est pas la « méchanceté » propre à tel ou tel dirigeant qui commande la guerre, mais la logique de l’accumulation du capital et de son besoin pressant de trouver toujours une base élargie. Les « occidentaux » voudraient démanteler la Russie pour faire main basse sur ses immenses richesses. Les Russes, c’est-à-dire l’oligarchie dont Poutine est le chef, veulent assurer une base à leur propre capitalisme.
Russie et Israël : un parallèle éclairant
Les discours idéologiques des dirigeants ont nécessairement un grain de vérité. Lorsque Poutine affirme que les revendications russes à propos de l’Ukraine ont un caractère existentiel, il faut le croire. Entre 1991 et 2000, le démantèlement de l’URSS a mis la Russie au bord du gouffre. Mais dans les tréfonds de l’appareil soviétique restaient des forces qui, pour leurs propres intérêts ou par patriotisme (ou les deux) ont cherché à redresser l’État et reconstruire l’unité de la nation. La Russie voulait intégrer les institutions de la « mondialisation » capitaliste, mais les portes se sont fermées les unes derrière les autres. Les vieilles puissances des deux rives de l’Atlantique ne voulaient pas manger avec ce diable qui avait une trop grosse cuiller et dont ils convoitaient les biens. Les manœuvres en Géorgie d’abord, en Ukraine ensuite [les fameuses révolutions « orange »] ont convaincu la Russie que l’affrontement était inévitable. Mais ce qui était une simple « opération spéciale » prévue pour durer quelques semaines est devenu une guerre de positions plus compliquée que prévu. Cette guerre a été l’occasion d’un déchaînement de haine des Russes absolument incroyable, montrant que les délicats « occidentaux », civilisés, inclusifs et tout le reste, étaient restés des barbares aussi barbares que ceux qu’ils combattent.
Après le pogrom du 7 octobre, la riposte israélienne, d’une grande violence, est présentée elle aussi comme une question existentielle. Et de fait, les revendications du Hamas, reprises par les manifestants palestinistes du monde entier [« du fleuve jusqu’à la mer »] impliquent ni plus ni moins que la disparition de l’État d’Israël. Le déchaînement mondial d’antisémitisme (souvent rebaptisé antisioniste) ne peut que rappeler la haine des Russes. De même que certains ne veulent même plus écouter la musique russe, ici et là on demande l’expulsion des chanteurs israéliens. Le boycott des sportifs, effectif pour le cas de la Russie, voudrait s’imposer de plus en plus pour les Israéliens. Dans ces deux pays, les dirigeants s’appuient sur un esprit patriotique puissant et les dirigeants reposent sur une alliance avec des courants bien plus extrémistes qu’eux. Les Russes croient (non sans raison) être chez eux dans toute une partie de l’Ukraine (Kiev est le berceau de la Russie médiévale) et les Israéliens croient être chez eux en Judée-Samarie. Les deux nations sont des nations historiques, c’est-à-dire des nations dans lesquelles l’histoire joue un rôle clé dans la conscience des citoyens : l’histoire vit encore, alors que, dans les nations d’Europe occidentale, l’histoire n’est plus qu’un vague souvenir et quelques emblèmes dont on a oublié le sens.
Mais Israël et la Russie dépendent d’alliés qui pourront leur faire défaut quand ils le voudront. La Russie s’appuie sur l’Inde et la Chine (le tiers de la population mondiale), une puissance économique considérable (la Chine est la première nation pour le PIB en parité de pouvoir d’achat et l’Inde occupe la troisième position dans ce classement). Elles utilisent la Russie pour l’approvisionnement en matière première, mais avec ses 150 millions d’habitants, celle-ci ne pèsera pas lourd en cas de retournement de la situation.
Israël est un pays technologiquement avancé, avec une armée aux qualités reconnues et des services secrets qu’on tient encore pour les meilleurs au monde — on gardera en mémoire la manière dont ils ont proprement décapité le Hezbollah. Mais Israël dépend de l’allié américain et cette amitié n’est nullement indéfectible. S’il faut sacrifier Israël, les États-Unis n’hésiteront pas une minute. Et surtout, la position d’Israël dépend de ses alliés arabes : l’Arabie saoudite a prévu d’investir des sommes considérables dans les startups israéliennes à installer dans les territoires occupés. On connaît les liens réguliers entre Israël et le Maroc et s’esquisse une alliance israélo-arabe qui ne pourra se développer qu’une fois la question de Gaza réglée et les Arabes débarrassés de ces maudits Palestiniens. Cette alliance israélo-arabe est la réponse de Riyad aux volontés hégémoniques de Téhéran et Ankara. Les vieux antagonismes entre Arabes et Perses ou Arabes et Ottomans perdurent et font un retour inattendu… La puissance d’Israël (moins de 10 millions d’habitants et un territoire grand comme quatre départements français) découle de cet équilibre des puissances régionales. Un équilibre qui peut basculer.
Les points de ressemblance entre le géant russe et le David israélien devraient nous faire réfléchir. La mode n’est pas à la réflexion, mais à la condamnation. Plutôt que feindre de jouer aux échecs sur le grand échiquier, il me semble en tout cas, plus utile de comprendre la logique interne des nations porteuses d’une histoire. Précisons : je n’aime pas Poutine ni ceux qui le soutiennent et je tiens Netanyahou pour un homme dangereux et dangereux au premier chef pour Israël. Mais la Russie est une grande nation, porteuse d’une culture qui fait partie de la culture européenne, et j’ai beaucoup d’affection pour Israël.
Ni rire, ni pleurer, ni détester…
Aucune grande nation ne mérite d’être haïe. Toutes font partie de l’histoire humaine et expriment, chacune à sa façon, un mode de l’être humain. Nous n’avons aucune raison de haïr la nation américaine, que nous, Français, avons contribué à faire naître. Refuser l’impérialisme américain et sa volonté de dicter sa loi au monde entier, n’empêche pas de reconnaître les vertus du peuple américain et d’apprécier le jazz, la peinture d’Edward Hopper, la littérature et le cinéma, sans oublier la philosophie d’outre-Atlantique… Nous devons une gratitude éternelle au courage des Britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale et Shakespeare, Hobbes et tant d’autres nous importent autant que nos meilleurs esprits français. Les civilisations de la Chine et du Japon, si éloigné de nous culturellement, sont également porteuses de ressources civilisationnelles précieuses. Nous devons résolument observer le monde, non comme un général qui va livrer bataille, mais avec le regard humaniste : rien d’humain ne m’est étranger ! Nous appartenons à la « société générale du genre humain », même si mon cher Rousseau pense qu’une telle chose n’existe pas. Et cette société générale du genre humain est faite de la diversité des nations. Unité de la diversité : voilà ce qui fonde la recherche de la paix perpétuelle selon les grandes lignes qu’en a établies Kant.
Mais la réalité paraît bien loin de l’idéal : ce qui règne, depuis l’établissement des premiers grands États, c’est la guerre de chacun contre chacun. Les « réalistes » pensent que cette guerre est inévitable et que nous ne pouvons espérer qu’une chose : qu’elle ne conduise pas à la destruction de l’humanité. C’est, à bon compte, se résigner au désordre existant, un désordre qui procède de la volonté de puissance des puissants. « La guerre est un massacre de pauvres gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent et ne se massacrent pas », disait Paul Valéry. Et si la guerre menace aujourd’hui, c’est tout simplement parce que les appétits des grandes puissances sont plus aiguisés que jamais avec l’apparition de nouvelles puissances qui, jusqu’à présent, étaient confinées dans un rôle subalterne et réclament leur part du gâteau : Chine, Inde, Turquie, Brésil, Arabie saoudite, Iran, et d’autres qui pourraient se manifester sur la scène internationale — sait-on que l’Indonésie est en 8e position, devant le Royaume-Uni et la France, dans le classement des PIB en PPA ?
La pire des choses serait de croire que notre participation à l’une ou l’autre de ces alliances de brigands, que ce soit l’OTAN, l’UE, les BRICS ou l’organisation de coopération de Shanghai (OCS), serait le garant de la paix ou de la liberté. Défendre la liberté avec la Chine ? La paix avec les USA ? Un gouvernement français, soucieux des intérêts du peuple, devrait sortir de l’OTAN et de l’UE et proclamer la neutralité de France : dans un monde où même la Suisse est de moins en moins neutre, ce serait montrer la voie à suivre pour éviter une conflagration mondiale qui pourrait bien être « la der des ders ». Ni les Russes, ni les Chinois, ni les Américains, ni les Japonais ne sont nos ennemis. Leurs gouvernements, hélas, sont, plus souvent qu’à leur tour les ennemis de leurs peuples.
Se poser les bonnes questions
Les manœuvres des uns et autres, des Trump, des Poutine ou des Xi se situent toutes dans un cadre : assurer la survie et la croissance de puissances fondées sur le mode de production capitaliste. Mais à moyen terme, rien de tout cela n’est tenable. Leur frénésie découle précisément de ce que tous savent que le temps leur est compté. Tous savent que des jours de pénurie nous attendent, notamment de pénurie des matières premières — même le sable manque aux ambitions arabes. [voir à ces sujets le livre Kohei Saïto, Moins, « Moins » par Kohei Saito - La Sociale et mon papier Un socialisme pour les temps nouveaux — La Sociale] D’une manière ou d’une autre, c’est la question du renversement du mode de production capitaliste qui est posée et l’ouverture d’une nouvelle phase dans l’histoire de l’humanité.
Se demander s’il vaut mieux un monde capitaliste multipolaire ou un monde capitaliste bipolaire ou monopolaire, c’est une question sans intérêt. On pourrait même penser qu’un monde coorganisé pour deux grandes puissances serait moins dangereux qu’un monde où chacun fait valoir ses intérêts. La seule question intéressante est de savoir si nous pouvons espérer un monde plus juste pour des humains plus libres. Autour des BRICS sont ralliés des États qui, pour la plupart d’entre eux, ont une conception assez curieuse de la liberté. Je sais bien que Mme Chikirou considère que la Chine n’est pas une dictature. Mais Mme Chikirou appartient à un groupe d’admirateurs de régimes au parti unique (Cuba) ou de partis cleptocratiques (Venezuela, Algérie) et qui adorent le Hamas… Les États-Unis eux-mêmes montrent avec Trump qu’ils peuvent aisément se transformer en un État dictatorial. Bref, l’urgence est de réaffirmer notre attachement à la liberté dans toutes ses acceptions, sachant que là où il n’y a pas de liberté, il n’y a pas de justice sociale et que la liberté est nécessairement la liberté égale pour tous [Voir Denis Collin, Morale et justice sociale – Seuil, 2001].
La paix, sans laquelle il n’y a pas de liberté réelle, suppose que chaque peuple vive selon sa propre complexion. La standardisation du monde, l’uniformisation des humains transformés en producteurs ou en consommateurs tous changeables et tous interchangeables, voilà ce à quoi mène la « croissance » capitaliste et voilà ce à quoi il faudrait mettre un terme. Ce refus de l’uniformisation commence par défendre qui nous sommes ! Défendre notre identité et notre culture, française et européenne. Sans vouloir l’imposer aux autres, sans en tirer des discours de grands seigneurs, mais la défense sans concessions. S’il faut sortir de l’UE, c’est parce que l’UE n’est qu’un mécanisme bureaucratique inscrit dans cette uniformisation capitaliste du monde.
Cette grande transformation qui, selon moi, s’impose est-elle réalisable ? Nul ne peut répondre à cette question. Peut-être est-il trop tard. Peut-être les processus de décomposition morale induits par la mode de production capitaliste sont-ils allés trop loin pour que l’on puisse encore trouver les forces nécessaires pour sortir l’humanité de l’étreinte mortelle dans laquelle elle se trouve. Mais avant de jouer au géopoliticien, avant de redessiner les cartes du monde ; ou de spéculer sur telle ou telle nation, il convient de dire ce qui est nécessaire, ce qui nous semble juste et ce qui devrait orienter nos actes.
Le 19 septembre 2025
