Conservateur, réactionnaire, fasciste : en finir avec les amalgames et les confusions
Il n’est pas très bon d’être qualifié de conservateur. Le mot commence mal en français… Les partis de droite ne sont plus des conservateurs, mais des partis de la « réforme » et, de fait, ils ne veulent pas conserver grand-chose de ce qui a fait notre pays.
Disons d’abord que les conservateurs ne sont pas des réactionnaires. Les réactionnaires veulent revenir en arrière. Joseph de Maistre et Louis de Bonald étaient des réactionnaires qui vantaient les bienfaits de l’Ancien régime. Les réactionnaires d’aujourd’hui, pas très nombreux, regrettent le passé, le temps où les femmes devaient obéir à leur mari, et ces réactionnaires se concentrent essentiellement chez les partisans de l’islam le plus rigoriste, salafistes et frères musulmans ou dans des groupuscules de « cathos tradis » plutôt folkloriques.
Les fascistes ne sont ni des réactionnaires, ni des conservateurs. Les fascistes sont des révolutionnaires qui veulent abattre l’ordre ancien pour lui substituer un « Ordre nouveau », un ordre inégalitaire, autoritaire et qui ne soit plus soumis, tant aux « préjugés démocratiques » qu’aux préceptes altruistes du christianisme, notamment catholique. Les conservateurs et les réactionnaires aiment la paix sociale et une société aux valeurs stables, alors que les fascistes sont des partisans fanatiques du mouvement. Le fascisme italien est largement issu de mouvements révolutionnaires et les squadristi avaient adopté en 1919 un programme nettement plus radical que l’extrême gauche de notre époque ! Lors de l’établissement de l’éphémère « république de Salò », de nombreux dignitaires du régime attribuaient à l’embourgeoisement du mouvement la chute du régime fasciste à Rome et tentèrent de renouer avec leur jeunesse en y ajoutant, pour plaire à leurs protecteurs nazis, une bonne dose d’antisémitisme. La premier nazisme avec les SA de Röhm se voulait anticapitaliste et le régime d’Hitler voulait transformer l’humanité de fonds en combles. Pas une once de conservatisme ni de réaction dans tout cela !
On trouvera sans doute toutes sortes de mouvements et de régimes « impurs » qui mélangent des éléments d’un conservatisme réactionnaire de fascisme : pensons au Portugal de Salazar et à l’Espagne franquiste qui ne furent jamais à proprement parler des régimes fascistes – ainsi le franquisme a triomphé comme dictature militaire appuyée sur la hiérarchie catholique, mais le mouvement fasciste de la « Phalange » de Primo de Rivera a été marginalisé et dissout par Franco.
Notons qu’il n’existe aujourd’hui ni en Europe ni aux États-Unis de mouvement fasciste. Il existe des conservateurs ou des réactionnaires, mais de fascistes point. Les gouvernements qu’on a qualifiés en leur temps de fascistes ne l’ont jamais été – souvenons-nous de l’arrivée au pouvoir en Autriche des partisans Jorg Heider… Giorgia Meloni avec ses Fratelli d’Italia n’est ni plus fasciste, ni plus réactionnaire que Macron.
Les bourgeois sont-ils conservateurs ?
Les bourgeois et leurs partis sont généralement tenus pour des conservateurs au sens où ils veulent conserver l’ordre existant qui garantit leur position sociale. Tous les progrès sociaux leur semblent des abominations. Il faut d’ailleurs noter que, si une chose ne change pas à travers les siècles, c’est le discours patronal. Chaque revendication ouvrière est un crime contre l’économie. Dans le livre I du Capital de Marx, on peut lire ceci : « Ainsi voyons-nous, par exemple, au début de 1863, 26 firmes propriétaires de verreries étendues dans le Staffordshire, et parmi elles J. Wedgwood et fils, réclamer dans un mémoire ’l’intervention autoritaire de l’État l). Ils prétendent que la concurrence avec d’autres capitalistes ’ ne leur permet pas de limiter d’eux-mêmes le temps de travail des enfants, etc. ’Tout en déplorant les abus cités plus haut, il nous serait toutefois impossible de les empêcher par un accord quelconque passé entre les fabricants… Tout bien considéré, nous sommes convaincus qu’une loi coercitive est nécessaire ’. (Children’s Emp. Comm.Rep. 1, 1863,p. 322). » On pourrait citer des dizaines d’exemples de genre et les comparer aux récriminations du patronat de nos jours.
Les bourgeois, cependant, ne sont pas conservateurs par principe. Ils sont prêts en même temps à la révolution permanente. Comme le notaient Marx et Engels dès leManifeste du parti communiste(1848) :« La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l’homme féodal à ses ’supérieurs naturels’, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du ’paiement au comptant’. Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l’exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages. La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n’être que de simples rapports d’argent. »
Le conservatisme bourgeois se résume en réalité à une seule même obsession : la conservation du capital, ce qui exige non des coffres-forts ou des bas de laine, mais l’accumulation illimitée. C’est pourquoi le bourgeois puritain est prêt à devenir un libertin dévergondé s’il y a du fric à faire. À moins que ce ne soit l’inverse : un des magnats des médias a bien commencé sa fortune dans le « Minitel rose ».
A certains égards, les furies « trans » de notre temps ne sont pas motivées que par l’appât immédiat de la bonne affaire. Elles permettent aussi de promouvoir un nouveau genre d’humanité, une humanité composée d’individus tous semblables et tous remplaçables, que ce soit comme producteurs ou comme consommateurs. Le formatage des esprits est pris en charge par internet, les réseaux sociaux et autres attrape-nigauds qui remplissent les poches des rois de la « tech ».
Révolution et conservatisme
Le mode de production capitaliste produit sa propre négation dans le prolétariat. Marx avance cette idée qui devient l’un des principes du marxisme. Malheureusement l’affaire est plus complexe qu’elle n’en a l’air. Être exploité ne fait pas de vous un révolutionnaire sinon l’histoire n’aurait connu que des révolutions d’exploités, esclaves antiques, serfs et paysans du Moyen âge, etc. Les classes dominées, par définition, sont dominées et ne possèdent pas les moyens de renverser les classes dominantes. Marx finit par saisir cela et il montre que c’est le capital lui-même qui s’abolit dans son propre mouvement, en rendant complètement parasitaire la classe capitaliste et en créant un « intellect collectif » unissant tous les employés, du travailleur non qualifié au directeur d’usine. L’expropriation des expropriateurs est le mouvement immanent du capital ! On peut dire que Marx s’est bien « planté » sur cette question, mais pas totalement. Il n’a été trompé que par son optimisme fougueux, même dans ses vieux jours.
Les ouvriers n’ont pas renversé d’un coup le capital, ils ont cherché à faire quelque chose de plus modeste : le ronger de l’intérieur en imposant la limitation de la journée, la réglementation du travail des enfants et finalement son interdiction, en contraignant les républiques bourgeoises (comme en France ou en Italie) à se proclamer « républiques sociales », garantissant le droit au travail, le droit à la santé, le droit à la retraite et les conventions collectives pour empêcher que les travailleurs ne se fassent concurrence entre eux pour vendre leur force de travail.
Mais le capital ne peut accepter durablement cette situation qui signe son arrêt de mort à terme. D’où cette incessante guérilla entre capitalistes et prolétaires, une guérilla qui commence toujours par « la défense des acquis ». Les ouvriers ne veulent pas « faire la révolution », ils veulent simplement vivre décemment et conserver leurs droits. Et c’est ainsi que commencent toutes les révolutions. Non à partir d’un projet, non à partir des fantasmes radicaux, mais parce qu’on n’en peut plus !
Donc les ouvriers ne deviennent révolutionnaires que par conservatisme. Et ce conservatisme inclut les acquis sociaux (les salaires, les retraites, la sécu), la possibilité d’élever décemment leurs enfants, mais aussi le fait de se sentir quelque part « chez soi », en sécurité. L’anarchiste bourgeois Brassens [1]pouvait brocarder « les imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». Seuls les riches qui sont partout chez eux peuvent se permettre ce mépris. Les prolétaires n’ont pas de patrie : c’est ce que veulent les capitalistes partisans du nomadisme. Mais les prolétaires qui n’ont rien tiennent à leur patrie, à leur région, à leur ville et à leur rue ou leur lotissement. Le FN/RN qui avait compris cela avait fait de « on est chez nous » son slogan, slogan évidemment vilipendé par les belles gens, ceux qui sont toujours et partout chez eux – comme ce M. Glucksmann qui avouait se sentir plus chez lui à New-York qu’en Picardie.
Populisme décent
La « mondialisation » est, pour les ouvriers, les employés, les habitants de la province industrieuse une gigantesque opération de liquidation. Le bras armé de cette « mondialisation » n’est rien d’autre que l’Union européenne, ces institutions forgées pour soumettre l’Europe au règne américain et pour mettre les vieilles nations à la portion congrue.Les usines ont fermé, les ouvriers ont été mis au rebut et pour terminer des politiques dégoûtants et leurs sbires représentants friqués des classes parasitaires les ont traités de « boomers privilégiés ».Comment ne pas comprendre qu’ils voient dans la nation et les frontières leur ultime protection ?
Les cités, qui furent des quartiers ouvriers ne le sont plus. Pour beaucoup, elles sont devenues des zones de non-droit contrôlées par les narcos. Les partisans de la bienveillance accueillante se gardent de bien de vivre dans ces quartiers, mais parlent d’un ton condescendant du « sentiment d’insécurité ». Leurs enfants éviteront soigneusement de fréquenter les mêmes écoles que la racaille. Du reste, les immigrés intégrés (et ils sont nombreux) en font autant dès que c’est possible.
Les ouvriers ne détestent pas les immigrés en tant que tels. Ils sont eux-mêmes assez souvent des descendants d’immigrés, polonais, italiens, marocains, algériens dans les régions ouvrières, dévastées aujourd’hui, et les bassins miniers fermés ou transformés en musées. Mais ils savent, d’expérience, que l’immigration est une arme patronale contre les salaires, fameuse armée industrielle de réserve dont parlait Marx (voirCapital,livre I, ch. XXIII). Ils attendent aussi des nouveaux arrivés qu’ils soient « comme eux », partagent les repas, l’apéro, etc. Les belles gens qualifient tout cela « populisme » et d’« extrême droite ».
Ce populisme pourtant n’est rien que la volonté de rester quelque chose, de ne pas être emporté dans le grand maelstrom de la mondialisation qui a détruit les industries et jeté les gens au chômage. Ce populisme est celui qui refuse les conséquences ravageuses de l’intégration dans l’union européenne. Ce populisme est celui de la décence commune : on vit de son travail, on n’est pas des voyous et on essaie de conserver nos traditions de convivialité, de ce fameux « vivre ensemble » dont les intellectuels à moitié décérébrés se gargarisent.
Les ouvriers (au sens large) ne suivent plus la gauche parce que celle-ci serait insuffisamment radicale (comme le pensent tous les gens se pensent à la gauche du PS), mais tout simplement parce qu’elle ne les écoute plus et les méprise et ceci vaut autant pour les LFI, le PCF, les Ruffin-Autain-Corbières et tutti quanti ou le PS. Ils sont sourds parce qu’ils ne veulent pas entendre ce que les ouvriers, les employés, les gens ordinaires leur crient haut et fort depuis des décennies maintenant. Et comme leur surdité semble irrémédiable, leur perte est assurée.
Si existait dans ce pays un parti des travailleurs, un vrai « parti ouvrier » et syndicats ouvriers sérieux, ils prendraient au sérieux les revendications concernant l’immigration, la sécurité, la protection de la nation, le refus de la « créolisation », c’est-à-dire de la décomposition sociale et morale. Et écouter avec attention ces revendications, c’est la seule voie pour mettre un coup d’arrêt à l’offensive du capital contre les classes populaires. En ce sens, le socialisme pour les temps sera conservateur !
Le 26 septembre 2025
