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Israël dans le piège du temps - de l’inversion morale du 7 octobre à Gaza

samedi 4 octobre 2025, par Renaud VEECKMAN

Le 7 octobre 2023 n’était pas une guerre : c’était une attaque. Un acte de terreur précis, signé, borné dans le temps et l’espace. Le Hamas a frappé avec une violence cruelle, tuant plus de 1 200 civils, enlevant 251 otages, transformant en cibles des familles entières. L’événement, d’une clarté atroce, ne souffrait aucune ambiguïté morale. Ce fut un crime - un crime total - qui rendait la riposte d’Israël légitime, nécessaire.

Mais une attaque, même d’une brutalité inouïe, n’est qu’un instant. Ce qu’Israël a déclenché en retour, c’est une guerre. Et une guerre, elle, dure. Deux ans plus tard, Gaza n’est plus un territoire : c’est un rythme. Selon les données croisées de The Lancet, de l’OCHA et des relevés satellitaires, plus de 62 000 morts, 150 000 blessés, et près de 80 % des bâtiments détruits ou rendus inhabitables. La guerre, ici, n’est plus un moment : c’est une litanie.

Cette transformation du choc en durée constitue le cœur du piège. Le Hamas a agi dans l’instant, Israël dans la répétition. Le premier a voulu une sidération ; le second s’est enfermé dans la persistance. Le 7 octobre fut un crime spectaculaire ; Gaza est devenue une ruine lente. Et c’est cette différence de temporalité qui, silencieusement, a renversé la perception du juste et de l’injuste. L’événement initial avait figé la compassion ; la durée l’a dissoute. Le massacre a ému ; la guerre a lassé.

Dans les sociétés de flux et d’images, le temps n’est plus neutre : il juge. Chaque jour de bombardement supplémentaire déplace la ligne de tolérance, puis la renverse. Ce que le monde accepte dans l’urgence, il rejette dans la durée. Le droit de se défendre s’use, l’émotion se dégrade, la légitimité s’érode. Il existe un seuil moral de la durée ; ce point où la guerre cesse d’être perçue comme un acte de survie pour devenir une mécanique d’écrasement. Israël l’a franchi.

Ce seuil n’efface pas le crime du Hamas. Mais il le déplace. Car la mémoire ne fonctionne pas selon la justice, mais selon la chronologie. Le 7 octobre appartient à l’événement ; Gaza appartient au temps. Et c’est le temps qui, lentement, requalifie tout : la défense devient domination, la légitimité devient obstination, la survie devient punition.

Le monde contemporain, saturé d’images et d’informations, semble ne plus juger plus les guerres uniquement sur leurs causes, mais sur leur persistance. La mémoire collective n’est pas morale, elle est temporelle : elle pardonne la fulgurance, elle condamne la durée.

Et c’est là, sans doute, la défaite la plus profonde d’Israël : avoir transformé un droit légitime à la défense en une guerre illisible. La victoire militaire n’a plus de sens quand elle détruit le cadre moral qui la rendait possible. Le Hamas a été repoussé, affaibli, mais il a atteint son objectif : enfermer Israël dans un temps sans issue.