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Vous avez dit « producérisme » ?

dimanche 26 octobre 2025, par Denis COLLIN

Le producérisme est l’idéologie prêtée aux « classes moyennes » séduites par le vote dit « populiste » (comme le vote RN), un vote qui trouverait ses arguments dans la dénonciation des « parasites » en haut et en bas – c’est-à-dire dans la dénonciation de l’assistanat.

La critique du producérisme est la dernière invention des « sachants » pour dire du mal des « mal pensants », les « ploucs » de la France périphérique qui ne votent plus à gauche mais du côté de Marine Le Pen. Les intellectuels qui prennent la défense, toute théorique, n’exagérons pas, des « assistés » maquillent ainsi l’énorme opération de destitution des travailleurs, opérée depuis plusieurs décennies – disons depuis 1982/1983 et le passage du mitterrandisme au tapisme.

Pour ceux qui, comme moi, se sont mis à l’école de Marx, la question centrale est celle de la production des conditions matérielles d’existence et donc de production de la vie elle-même. Si les ouvriers peuvent être pensés comme sujets historiques, ce n’est pas parce qu’ils sont pauvres ou surexploités, mais parce que ce sont eux qui rendent possible la vie sociale. Aux ouvriers, on joint aussi les travailleurs indépendants qui produisent eux aussi la vie sociale et avec eux les petits patrons travailleurs. Les paroles de l’Internationale sont claires : « Ouvriers, paysans nous sommes/ le grand parti des travailleurs/ La terre n’appartient qu’aux hommes/L’oisif ira loger ailleurs. » Ou encore « Producteurs sauvons-nous nous-mêmes/Décrétons le salut commun ! »

Depuis les années 1980, la gauche a remplacé les travailleurs par les pauvres, les sujets éventuellement révolutionnaires par les objets de la charité étatique. Exit le producteur ! Place à l’assistanat conçu comme le nec plus ultra de la justice sociale. Cette transformation idéologique correspondait pleinement aux propositions en faveur de la « société duale », avec la séparation entre ceux qui seraient « in » et ceux qui seraient « out ».

Il y a quelque chose de profondément sain dans la critique du parasitisme et l’assistanat. C’est précisément l’opposition à ce grand renversement, cette destitution de la figure du travailleur opérée par la gauche. Personne ne réclame le droit à l’assistanat ! Ce que proclame le préambule de la constitution, c’est le droit au travail. Que le travailleur soit dépendant ou indépendant, cela importe peu. Dans la « France périphérique », la séparation entre les deux catégories est très poreuse. Les salariés se mettent à leur compte quand ils le peuvent et les indépendants deviennent salariés quand ils y sont poussés par quelques difficultés structurelles ou accidentelles de leur métier. Mais ce qui unit les deux catégories, c’est précisément le rapport au travail, parce que le travail est ce qui conserve la fierté du travailleur. « Je voudrais travailler encore, forger l’acier rouge avec mes mains d’or », chantait Bernard Lavilliers. C’est, au demeurant, une dimension centrale de la « common decency » d’Orwell. C’est aussi pôur cette raison que les travailleurs, s’ils savent bien reconnaître la malheur de celui qui est privé de travail, malheur dont ils perçoivent aussi la menace, sont aussi parfaitement aptes à détecter le « tire-au-flanc » (Ruffin parle de ça très bien dans les premières pages de son Je vous écris une lettre du front de la Somme, quand il s’adresse à ces travailleurs qui votent RN, dont l’un dit que son fils est un « branleur » qui vote donc LFI…

« En décrétant qu’on le lui rende, le peuple ne veut que son dû », dit encore l’Internationale. Tel est le fondement des revendications sociales. Il y a déjà un certain temps, un documentaire répugnant de Pierre Carles, Volem rien foutre al pâïs, glorifiait les paresseux et montrait qu’on peut vivre des minima sociaux. La gauche de l’assistanat à détruit le gauche du travail et le concept de producérisme n’a pas d’autre fonction que donner une sanction philosophico-sociologique à cette trahison.

Denis COLLIN – 26 octobre 2025