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La révolution à venir

lundi 27 octobre 2025, par Denis COLLIN

Il en va du mot « révolution » comme du mot « historique » : on l’emploie à tort et à travers. Même un match de football devient « historique » et une mode, un moteur, une musique peut devenir « révolutionnaire ». Je propose qu’on évite d’utiliser le mot « révolution » à tort et à travers. Il faut particulièrement se méfier de ce que d’autoproclamés révolutionnaires appellent « révolution ».

Si l’on sort de l’usage du mot « révolution » en astronomie — Copernic publia un ouvrage majeur intitulé Des révolutions des orbes célestes — il convient d’être parcimonieux dans l’usage du mot révolution en histoire. Avant les temps modernes, on connaît des rébellions, des tumultes, des jacqueries, mais pas de révolution. Les Anglais ont connu une première révolution, celle qui décapita Charles Ier, mais ils n’en sont fiers et qualifient de « grande révolution » les troubles qui aboutissent au Bill of Rights (1689), mais là, c’est un peu exagéré, puisque les monarques se contentent d’avaliser toutes les transformations qui ont été menées depuis deux siècles. Nous eûmes la révolution américaine, cette étrange révolution qui établit l’égalité des hommes, mais entérine l’esclavage. La Révolution française marqua les esprits par sa violence et sa radicalité, mais elle céda bien vite le pouvoir à un empereur, puis à la restauration monarchiste, puis à un épisode révolutionnaire, un nouvel empire, etc. et parfois on se dit « tout ça pour ça » ! Je laisse de côté laisse les multiples mouvements révolutionnaires du XXe siècle, à propos desquels on pourrait aussi dire pas mal de choses et dégonfler quelques baudruches.

Ce qui caractérise toutes ces « grandes révolutions » dont on s’est tant glorifié, c’est que, généralement, elles changent les classes, sous-classes et castes au pouvoir, des nouveaux remplacent les anciens, les hyènes et les chacals prennent les fauteuils des lions et des guépards — comme le dit si bien le prince Salina dans Le guépard — mais demeure le pouvoir et la domination et les petites gens continuent de servir par leur sueur les appétits des grands.

Les révolutions réelles, celles qui changent radicalement le cours de l’histoire, sont rares et demandent beaucoup de temps, des millénaires ou des siècles. La grande révolution dans l’histoire d’homo sapiens et peut-être même d’homo tout court fut la révolution néolithique : le chasseur-cueilleur se sédentarise, pour de bon, il devient aussi cultivateur et éleveur. Il va bientôt maîtriser l’usage des métaux et… le tout se termine par la domestication des humains et l’édification des États. On va cultiver les céréales, parce que c’est facile à conserver à compter et le prélèvement de l’impôt peut se faire. Il faut de millénaires pour en arriver là, des millénaires sur lesquels nous ne sommes pas bien documentés ! Mais le résultat est le même en Chine, en Égypte, en Mésopotamie, mais aussi sur le continent américain, avec un peu de retard. La « civilisation » se déploie avec une cruauté raffinée, une barbarie de chaque instant et un sens généralisé de l’esclavage.

La deuxième grande révolution est celle des temps modernes : révolution des rapports sociaux de production qui aboutit à la domination totale du capital, révolution des sciences et des techniques. L’homme n’est plus seulement asservi à l’homme, il est maintenant asservi ses propres créations, aux machines qui s’emparent de lui. Il va pouvoir travailler nuit et jour et soumettre toutes les dimensions de la vie humaine à la loi de la marchandise. Le néolithique commence avec l’holocène. Les temps modernes inaugurent une nouvelle ère que certains appellent l’anthropocène, mais qu’il vaudrait mieux appeler « capitalocène ».

L’humanité subit de telles secousses que les premiers penseurs du socialisme, et le plus génial d’entre eux, Karl Marx, voient déjà se profiler la nouvelle grande révolution : celle qui réconciliera l’homme avec la nature, le travailleur avec les moyens de production, et qui enfin permettra l’épanouissement des plus larges potentialités contenues dans la nature humaine. La Commune de Paris de 1871 a donné l’esquisse de cette révolution. Mais la Première Guerre mondiale, en 1914, mit un terme, sans doute définitif, à cette puissance révolutionnaire. Le XXe siècle fut l’agonie de la révolution qui devait déboucher sur le communisme.

Mais la vieille taupe chère à Marx creuse toujours. On dit parfois que l’histoire avance toujours par le mauvais côté. Le mode de production capitaliste ne peut fonctionner que par l’accumulation illimitée du capital. Or cette accumulation illimitée rencontre évidemment des obstacles formidables : l’épuisement des ressources de la planète, l’épuisement démographique bien avancé en Europe et en Asie du Sud-est, la pollution et l’effondrement de la biodiversité, etc. C’est Walter Benjamin qui faisait cette remarque : « Marx avait dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire mondiale. Mais il se peut que les choses se présentent tout autrement. Il se peut que les révolutions soient l’acte, par l’humanité qui voyage dans ce train, de tirer les freins d’urgence.  » Tirer les freins d’urgence, c’est qui va imposer la révolution qui vient, une révolution qui commencera par le mot d’ordre « moins ! » (voir le livre du Kohei Saïto, traduit en français sous ce titre). Cette révolution se fixera comme objectif de renouer le lien (le métabolisme) de l’homme et de la nature et remettra au premier plan les communautés humaines, organisations de base de la production des conditions matérielles d’existence et donc de la vie elle-même.

Le communisme à venir sera non pas un communisme prométhéen comme le fut le communisme historique du XXe siècle, mais un communisme véritable, puisqu’il mettra comme premiers besoins la communauté et le travail. À l’encontre de l’humanisme abstrait qui s’est trop accommodé de la déshumanisation galopante de la société moderne, il s’agira de promouvoir un « humanisme réel », pour reprendre encore une expression de Marx.