Quand on me demande ce que je propose, quelle alternative je vois à la situation actuelle, je réponds souvent « faire sécession ». Non pas monter à l’assaut de la forteresse capitaliste médiatique politicienne, forteresse imprenable en l’état des choses, mais se retirer du jeu et organiser, partout où c’est possible, sa vie autrement, en collaboration avec tous ceux qui, à un moment donné, veulent, eux aussi, sortir d’un jeu absurde et mortel.
La forteresse capitaliste médiatique politicienne est imprenable et on l’a vu lors que mouvement des Gilets jaunes. Ils ne reculent devant rien : la répression sauvage contre les gens ordinaires, les condamnations distribuées à tour des bras par une magistrature (y compris son flanc-garde de gauche, le « Syndicat de la magistrature ») effrayée devant ce peuple inconnu, celui que toutes les belles gens ont invisibilisé ou caricaturé (les beaufs et les ploucs). La voie politique est une impasse. Pour ceux qui ne l’avaient pas compris (l’auteur de ces lignes n’en est pas exempt), le mitterrandisme et ses avatars, mélenchonisme inclus, ont apporté des éléments concluants. La voie syndicale ? Les syndicats sont vidés de leur base et leurs appareils sont intégrés au fonctionnement de la machinerie capitaliste médiatique politicienne. On ne peut compter que sur ses propres forces et sur les forces de l’amitié, des réseaux informels ou plus formels qui permettent aux gens ordinaires de vivre.
Faire sécession : c’est d’abord faire tout ce que l’on peut pour sortir de cette prison des peuples qu’est l’UE. Aucun des partis représentés au Parlement, aucun des candidats présumés testés par les sondeurs ne propose la sortie. Les uns et les autres promettent toutes sortes de merveilles dans le cadre de l’UE, mais tous savent que leurs propositions resteront lettre morte (sauf celles qui visent à resserrer encore plus les cordes qui nous lient. Donc sécession de l’UE et, ce qui va avec, de l’OTAN. Si on peut encore voter pour quelqu’un, c’est pour celui ou ceux qui proposent cette sortie nette et sans bavure de la machinerie européiste. Cette sortie présentera incontestablement des inconvénients, mais elle nous laissera libres de notre destin.
Faire sécession, c’est aussi se retirer du jeu politique classique. Depuis des décennies, les élus ne sont pas ceux qui représentent le peuple, mais ceux qui ont échappé à la détestation générale parce qu’on les a choisis pour faire « barrage » à « pire mal ». Plus fondamentalement peut-être, ce qui doit être remis en cause, c’est le système des partis et la démocratie représentative qui n’a de démocratique que le nom, puisque le peuple, le démos, y est convié à se défaire de son pouvoir au profit de professionnels de la politique qui usent de ce pouvoir comme ils l’entendent. La seule démocratie réelle est la démocratie directe, à la condition que la délibération vise à atteindre un consensus et non que 51 % établissent leur tyrannie sur les 49 %.
Faire sécession, c’est sortir progressivement du système capitaliste marchand qui fait de la consommation la valeur suprême. On peut faire sécession quand on commence à remplacer les rapports marchands par l’entraide qui permet à chacun de donner selon ses capacités et savoir pouvoir compter sur les autres en cas de problème. Un coup de main, un outil, des choses à donner, mille et un petits détails de ce communisme du quotidien dont parle David Graeber. Boycotter les produits toxiques de la société de consommation, aussi bien ceux qui sont toxiques pour la santé que ceux sont qui sont toxiques pour l’intelligence, voilà encore une manière de faire sécession. Il faut aussi voir un peu plus grand : privilégier le coopératif, les coopératives ouvrières, les coopératives de producteurs agricoles, l’informatique « libre » (pourvu qu’elle le soit réellement). Dans tous les cas, il faut refuser le guerre de chacun contre chacun, l’individualisme égoïste, et la compétition de petits coqs qui rendent si souvent la vie pénible.
On peut se dire que tout cela ne changera pas le monde et que l’homéopathie n’est décidément pas la bonne médication. Mais c’est une erreur : chaque personne qui s’engage dans cette voie, ne serait-ce que pour faire un pas ou deux, peut en entraîner d’autres et modifier en profondeur la vie sociale. Inversement, si on n’est pas capable de ce « communisme du quotidien », peu coûteux, comment peut-on prétendre qu’on va tout changer en détenant le pouvoir politique. On sait comment tout cela se passe : le grand soir débouche immanquablement sur une nouvelle tyrannie. La lutte politique privilégie les « triple A » (avides, agressifs, accumulateurs) [1]et élimine impitoyablement les braves gens ou les transforme en salopards. Simone Weil n’a pas tort de prôner la dissolution générale des partis, en se situant ainsi dans la filiation de Jean-Jacques Rousseau.
Les révolutions réelles ne sont pas d’heureux coups de main où on prend les Palais d’hier et où, quelques années plus tard on ouvre les camps de travail. Les révolutions réelles sont des transformations en profondeur qui impliquent une réforme morale, hors de laquelle on retombe toujours dans la même fange.
Denis COLLIN — 2 décembre 2025
