L’Europe a fait une première tentative de suicide, presque réussie, en août 1914 on ne rappellera jamais assez l’étendue des atrocités de cette guerre qu’on a un peu oubliée et que seuls les monuments aux morts des villes et villages de notre pays viennent rappeler. Cette guerre ne s’est pas terminée en 1918, mais s’est prolongée dans l’accouchement de deux monstres européens, le nazisme et le stalinisme, et dans une nouvelle guerre mondiale qui a surpassé à peu près tout ce qu’on avait pu connaître jusqu’alors.
Bien que les raisons d’être de la « construction européenne » (CECA, marché commun, UE) aient été fondamentalement les intérêts stratégiques de la superpuissance américaine dans sa confrontation avec l’URSS, et donc avec la volonté de domination totale du capitalisme des USA, le projet européen n’a recueilli l’assentiment de larges fractions de l’opinion publique que parce qu’il semblait le moyen de sauver l’Europe et de conjurer ses pulsions suicidaires. Paix, prospérité et liberté, voilà ce que promettait la construction européenne, du traité de Rome au traité de Maastricht. Aujourd’hui, on doit bien constater que ces promesses se transforment en leur contraire : à la place de la paix, nous avons le spectre d’une nouvelle guerre ravageant le continent, et rappelant comme l’a dit le secrétaire de l’OTAN, ce qu’ont connu nos grands-parents et nos arrière-grands-parents. À la place de la prospérité, nous avons la décadence irrémédiable des industries et agricultures européennes et la paupérisation accélérée d’un grande partie de ces « classes moyennes » censées mettre fin à cette abominable « lutte des classes ». À la place de la liberté, nous avons la cage d’acier d’un édifice bureaucratique qui met en coupe réglée la liberté des peuples et les libertés individuelles tout court, en instituant un véritable « ministère de la vérité » qui décrète souverainement ce qu’on a le droit de dire et de penser et ce qui est interdit au nom de la défense des intérêts supérieurs de la machinerie européiste. Les sanctions prises par un comité de l’ombre contre le colonel Jacques Baud et contre le Français Xavier Moreau constituent un pur scandale qui aurait dû voir la mobilisation de toute l’opinion démocratique… mais rien !
Le suicide européen a un nom : « union européenne ». Et les moyens de ce suicide sont 1) la liquidation des souverainetés nationales, 2) le dogme du libre-échange, 3) le gouvernement par les normes, 4) l’imposition de la pensée unique et 5) la liquidation de l’héritage de la culture européenne.
La liquidation de la souveraineté nationale.
L’Europe s’est historiquement construite contre les empires. Elle est née de la décomposition de l’Empire romain et de l’affirmation des États-nations, comme la France, l’Espagne, l’Angleterre et plus tardivement de l’Allemagne et de l’Italie, qui ne sont nées qu’avec la fin du « Saint-Empire romain germanique ». L’année 1848 doit être marquée d’un pierre blanche : c’est celle du « printemps des peuples ». La liberté, c’est d’abord être maître chez soi, ne peut pas être soumis à une puissance étrangère, obéir seulement à la loi qu’on s’est donnée collectivement. Initialement, la construction européenne ne se voulait pas supra-nationale, mais se limitait à un ensemble de traités entre nations qui décidaient de mettre certaines compétences en commun. C’était, en théorie, une « Europe des nations » selon les vœux du général de Gaulle qui pensait qu’une Europe supra-nationale n’était qu’une chimère dangereuse – pour lui, cette Europe des nations était aussi, potentiellement une Europe « de l’Atlantique jusqu’à l’Oural ». Une confédération d’États-nations souverains et liés entre eux par un « traité de paix perpétuelle », dans l’optique de Kant, voilà qui aurait constitué un progrès humain considérable, un exemple pour les autres continents et, en même temps, la réalisation des idées des Lumières ou des grands penseurs comme Victor Hugo.
À la place, nous avons vu se mettre en place un système rabotant toujours plus les compétences nationales et réduisant les organismes démocratiquement élus à de simples chambres d’enregistrement des directives européennes. Le dogme de la concurrence libre et non faussée s’est imposé contre tous les principes démocratiques. Le passage à la monnaie unique, l’établissement des frontières de Schengen, l’acceptation pour chaque nation des normes européennes et le transfert progressif de la défense et de la politique étrangère entre les mains des sorcières bruxelloises, tout cela détruit les nations qui ne résistent que partiellement – comme Orban en Hongrie ou Fico en Slovaquie – au moment où l’UE dicte de plus en plus ouvertement ce que doivent être les résultats des élections (on pourrait revenir ici sur le cas roumain).
L’Union fait la force dit-on. Mais dans le cas d’espèce l’Union dévitalise ses composants et fait la force des ennemis de l’Europe.
Le dogme du libre-échange
L’UE repose sur un dogme, déjà au centre du traité de Rome, le dogme de « la concurrence libre et non faussée ». C’est un dogme presque religieux et il ne souffre évidemment aucune contestation. Qu’il n’ait aucun rapport avec le réel n’a pas d’importance – cette rupture avec le réel est d’ailleurs le propre des dogmes religieux. La sidérurgie européenne est déjà morte de ce dogme et bien d’autres secteurs ont suivi ou vont suivre. Rien de plus normal, le dogme exige des victimes sacrificielles. Le dogme doit s’appliquer coûte que coûte, y compris et surtout quand il produit des aberrations évidentes comme dans le cas du marché européen de l’énergie ou la mise en concurrence des entreprises sur le réseau ferroviaire.
Le dogme du libre-échange pour s’imposer ne peut que multiplier les normes. Les normes visent essentiellement à affaiblir les activités productives en Europe et à favoriser la concurrence extérieure. Ainsi la signature du traité de libre-échange avec le Mercosur a pour seul but de vendre des grosses berlines allemandes aux riches sud-américains et tout en fourguant du bœuf aux hormones aux Européens qui, par la même occasion, seront débarrassés de la puanteur de l’élevage et de ses gaz à effet de serre… Quand vous décidez de réglementer l’importation des « m...s » chinoises de Temu ou Shein, il suffit de passer par la Pologne pour qu’elles se retrouvent purifiées à l’eau bénite européiste.
Le dogme du libre-échange est une arme de destruction massive des communautés humaines. Voilà pourquoi l’UE l’adore.
Le gouvernement par les normes
Le gouvernement par les normes est une conséquence du dogme, on vient de le voir. Déjà Karl Polanyi avait montré que le libre marché en Grande-Bretagne avait nécessité une intervention massive de l’État et de la réglementation. Quand les habitudes, les mœurs, les rapports personnels ou la confiance réciproque ne peuvent plus garantir les échanges, il faut de la norme et, ce qui va avec la norme, le pouvoir de sanctionner.
Ainsi, contrairement à ce que proclament les idéologues, le libre-échange va avec la croissance monstrueuse de la bureaucratie (on trouve sur ce sujet des remarques pertinentes dans le livre de David Graeber, Bureaucratie). Le gouvernement par les normes suppose aussi que les marges de la décision démocratique soient sans cesse rognées. « La démocratie ne peut aller contre les traités », avait tranché l’inénarrable Juncker.
Le bureaucratie vise naturellement à s’étendre et à envahir tous les domaines. Elle s’occupe de la taille des chasses d’eau des lieux d’aisance, mais elle n’a pas encore déterminé de quelle main on devait s’essuyer. Elle se veut également indépendante du contrôle de l’opinion publique. Quand Mme von der Leyen négocie avec Pfizer un accord pharamineux sur la fourniture de vaccins (à l’efficacité discutable), elle peut refuser de publier les courriers échangés et être renommée à la tête de l’UE… La bureaucratie est à elle-même sa propre norme. Elle n’est pas un moyen de l’administration de l’État, mais sa fin ultime.
L’expérience soviétique aurait pu servir de leçon. Mais non. L’UE finira tout aussi lamentablement – l’affaire du tout électrique en 2035, sonne comme un avertissement. Mais les responsables ne seront pas coupables et les peuples, comme toujours, paieront les folies des puissants, qui, à l’instar des bureaucrates soviétiques sauront prendre l’oseille et se tirer à temps.
L’imposition de la pensée unique
Tout par le marché, rien en dehors du marché, rien contre le marché. Le mot « marché » remplace celui d’ « État », mais la structure formelle du principe est exactement la même que dans le fascisme. Le marché total et l’État total sont au fond la même chose : le totalitarisme moderne. Progressivement le contrôle des « mauvaises pensées » s’est étendu. Le tribunal administratif de Hambourg, dans une décision écrite datée du 10 juillet 2025, a affirmé que les enseignements de Karl Marx peuvent être incompatibles avec l’« ordre fondamental libre et démocratique » de la République fédérale d’Allemagne… Il n’y a aucune raison de s’arrêter en si bon chemin ! Contester le dogme du libre-échange est de fait impossible dans le domaine des sciences économiques et même une association française d’universitaires en « sciences économiques » avait demandé que tout ce qui contredit l’économie néoclassique soit exclu des enseignements scolaires et universitaires. Freud est également dans la ligne de mire des défenseurs de la juste ligne du parti de l’UE – les TCC nord-américaines et la chimie valent tellement mieux… La liberté d’exprimer des opinions différentes de la ligne officielle se rétrécit chaque jour un peu plus, le contrôle des grands médias par les européistes étant à peu près total.
Plus insidieusement encore, les directives et règlements de l’UE imposent une nouvelle façon de parler, une novlangue très proche de ce que George Orwell avait imaginé. La bienveillance indique que l’on va être impitoyable avec tous les dissidents qui ne peuvent même plus trouver de moyens légaux pour se défendre, ainsi que le montre l’affaire Jacques Baud. L’inclusivité justifie l’exclusion massive de ceux qui regimbent à suivre la ligne générale. Et bien évidemment, la guerre, c’est la paix comme le montrent les événements d’Ukraine, pendant que l’antifascisme consiste à apporter un soutien inconditionnel à des groupes militaires arborant la croix gammée.
Liquidation de l’héritage de la civilisation européenne
Sur tous les plans, l’UE est l’anti-Europe. Dissoute dans les eaux glacées du calcul égoïste produit par la concurrence libre et non faussée ; la civilisation européenne est à l’agonie. Les arts, la littérature et la philosophie se portent au plus mal. Les langues européennes qui furent les langues des cultures européennes sont dissoutes dans un volapuk à base d’anglais mal digéré, la langue des affaires et de l’informatique, c’est-à-dire une langue purement utilitaire, unidimensionnel, parfaitement adaptée à la non-culture dominante.
Tous les moyens sont bons. Sous couvert d’une campagne de communication sur le thème du « vivre ensemble » (encore une expression de la novlangue qui s’impose précisément parce qu’il s’agit de briser toutes les communautés humaines), l’UE a ainsi financé des affiches faisant l’apologie du voile islamique, tout en apportant force subsides à toutes sortes d’associations qui ne sont que les faux-nez des Frères Musulmans. L’extrême gauche n’est pas en reste qui multiplie les actions pour propager l’islamisme et dénoncer la culture de l’homme blanc. La photo où l’on voit Manon Aubry, chef de file des LFIstes, embrassant Mme von der Layen pour la féliciter de sa reconduction à la tête de la Commission dit mieux que cent discours la réalité de ces complicités sourdes entre la droite européiste, la gauche européiste et la gauche dit radicale : tous unis contre « la vieille Europe ».
L’hystérie anti-russe est un autre exemple de la destruction de la civilisation européenne. Elle touché de plein fouet le monde de la culture. Des représentations de pièces d’auteurs russes, des concerts de musiciens ont été annulés au motif qu’ils étaient russes. Tchaïkovski, coupable parce que russe. Que la grande culture russe fasse pleinement partie de la civilisation européenne, cela ne semble même pas effleurer l’esprit (?) des idiots qui gouvernent.
La médiocrité patente du personnel politique européen, les Macron, Merz, Starmer et tutti quanti n’est que l’expression de cette décomposition profonde des structures politiques et intellectuelles de l’Union européenne et, donc, des nations qui se sont laissé embarquer dans cette voie funeste.
Refuser l’euthanasie
L’Europe n’est pas détruite de l’extérieur par des puissances plus fortes qu’elle. Ce ne sont pas les « barbares » dont la poussée disloque l’empire romain. L’Europe est détruite de l’intérieur par ses propres dirigeants, fonctionnaires aveugles du mode de production capitaliste, qui ressemblent si souvent aux « somnambules » qui ont précipité la première guerre mondiale. Les dirigeants de l’UE sont depuis longtemps acquis à la manière américaine de voir le monde, ils ont été formés dans des séminaires US, genre Young Leaders, et ne pensent plus en Européens. Leur âme (s’ils en ont une) est vouée au culte de l’argent et les choses de l’esprit leur sont étrangères. L’épouvantable cérémonie d’ouverture des jeux de Paris en 2024, entre une dernière Cène grotesque et la vulgarité répugnante d’Aya Nakamura est un condensé de cet décadence.
On peut regarder tout cela avec fatalisme et se dire, avec Paul Valery, que nous savons maintenant que les civilisations sont mortelles. Mais, de même que je suis opposé à la légalisation de l’euthanasie, je n’ai aucun goût pour euthanasier la civilisation dont je suis issu, d’autant plus que les Européens n’ont aucune raison d’avoir honte de leurs accomplissements. Les crimes immenses des conquérants européens (les classes dominantes) sont indiscutables, mais personne ne peut leur jeter la première pierre, ni les Arabes, ni les Ottomans, ni les différents royaumes africains dont la contribution à l’esclavage reste à un niveau inégalable. Pour les massacres, Gengis Khan et Tamerlan tiennent la corde. La grosse différence, celle qui permet encore de ne pas désespérer, c’est que c’est d’Europe qu’est venue l’abolition de l’esclavage, c’est d’Europe qu’est venue la condamnation des colonisations, c’est d’Europe qu’est venu l’exigence du respect des peuples et de leur culture et c’est l’idée européenne de l’universalité du genre humain qui porte la plus grave condamnation des crimes perpétrés par des gouvernements européens. Je ne suis pas certain que les Chinois ou les mahométans chéris par la gauche reprennent ce flambeau.
Le 29 décembre 2025
