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L’Occident et les autres ?

samedi 10 janvier 2026, par Denis COLLIN

Une discussion s’est engagée sur Facebook entre Stéphane Rozès et moi. J’ai pris le parti de la prolonger ici.

Mon post

L’Occident n’existe pas.

Il y a un pays de barbarie et de grossièreté *high tech*, les USA, et les lambeaux de la vieille Europe agonisante.

Trump a l’avantage d’avoir fait craquer le vernis de civilisation américain pour donner libre cours aux chasseurs de primes et aux bandits sans foi ni loi, ceux pour qui le meilleur ami de l’homme est son révolver. Entre Trump et Poutine, on a du mal à départager le pire.

Face à cette Amérique qui donne si souvent la nausée, il y a, je n’en doute pas, une autre Amérique, mais cette autre Amérique trop « européenne » risque de sombrer comme nous-mêmes sommes en train de sombrer.

L’Amérique de Trump est l’expression sans fard du capitalisme (d’ailleurs les barons de high tech se sont ralliés à lui). Le capital est venu au monde, suant par tous ses pores la boue et le sang, disait Marx. Le capital agonisant sue lui aussi la boue et le sang.

La réponse de Stéphane Rozès

L’existence de l’Occident, comme pour toute civilisation, a un fondement culturel, une façon de voir le réel qui diffère d’une civilisation à une autre. Justement, l’imaginaire occidental, parce que prométhéen et universaliste, le mésestime.

C’est pourtant ce que nous enseignent toutes les civilisations du Sud global.

Dans leurs diversités, elles veulent se moderniser sans s’occidentaliser.

Et en Occident même, il y a de grandes différences entre les peuples américain et européens, et, sur notre continent, au sein même de ces derniers.

Le capitalisme est un support de déploiement des peuples. Leurs représentations et leurs intérêts s’y déploient de façon d’autant plus pérenne que ses formes, variables dans l’espace et le temps, sont élastiques aux imaginaires communs de chaque peuple et à la diversité des intérêts de leurs composantes.

Les évolutions géopolitiques résultent, en dernière instance, de ces variables.

Trump entérine la fin du néolibéralisme, qui demeure dans l’Union européenne, et ouvre l’ère éphémère des nations impériales, au détriment des États-nations. De son point de vue, comme Poutine et Xi Jin Ping ; il ne reconnaît que des peuples, éventuellement constitués en États-nations, que colonisés ou vassalisés. Trump pense ainsi casser le Sud global qui se constituait en alternative à l’Occident et aux USA autour de la Chine.

Précisions et réponse à Stéphane Rozès

En vérité, je n’ai pas de divergences fondamentales avec Stéphane Rozès. L’importance de l’imaginaire des peuples me semble peu discutable. On pourrait appeler cela « Volksgeist », l’esprit du peuple, ou reprendre les développements de Castoriadis sur l’importance de « l’institution imaginaire de la société ». Et il est vrai qu’entre les peuples d’Europe, ces différences d’esprit sont très importantes. Les Allemands ne sont pas des Français qui parlent allemand ! Il y a aussi un facteur important, lié au précédent, le facteur religieux : les catholiques ne sont pas des protestants et, à certains égards, ils sont plus proches des orthodoxes que des protestants, surtout dans la variante puritaine. Et cela n’a rien à voir avec des questions théologiques ! Les catholiques sont plus volontiers communistes que les protestants ! Cette loi souffre de nombreuses exceptions, liées au contexte historique spécifique (exemple : la Pologne).

Mon éventuel désaccord avec Stéphane Rozès porte plutôt sur le lien entre l’Europe et l’Amérique. Je suis bien d’accord pour considérer que les États-Unis restent liés culturellement à l’Europe ou, au moins, à la Grande-Bretagne. Les universités d’élite des États-Unis ont un modèle anglais. La liberté d’expression est garantie — au moins formellement — et cela permet une vie intellectuelle assez riche. Le substrat de la population américaine reste largement européen et pas seulement anglais — les Allemands, les Italiens, les Irlandais et les Scandinaves y ont joué un grand rôle. Pourtant, je reste réservé sur l’appellation Occident, sauf si on la définit par rapport aux « autres ». Les Occidentaux ne sont ni asiatiques ni arabo-musulmans. Dans cette définition négative, on devrait peut-être aussi classer les chrétiens d’Orient (Russes, Grecs et autres) parmi les Occidentaux : la fréquentation de la grande littérature russe suffit pour montrer combien nous (nous, les « catholiques » ?) sommes proches des Russes !

Ce qui distingue l’Amérique du Nord de l’Europe et qui me rend réticent à parler d’Occident tient à l’histoire. Les États-Unis se sont construits sur l’extermination des peuples indigènes, un génocide pour le coup et même un génocide bien plus radical que ce que fut la conquête espagnole — en dépit de la « légende noire », produit, déjà, de la propagande anglaise. Les États-Unis se fondent sur cette vieille idée chrétienne de l’égalité des hommes, mais commencent par maintenir l’esclavage et il a fallu une guerre civile sanglante, prélude technique des guerres du XXe siècle que soit aboli l’esclavage, sans pour autant abolir les plus abominables discriminations contre les Noirs.

Pour comparer les situations, rappelons que l’esclavage est aboli en France en 1315 par l’édit de Louis X le Hutin : « selon le droit de nature, chacun doit naître franc » et que « par tout notre royaume les serviteurs seront amenés à franchise ». D’où la maxime « nul n’est esclave en France ». Ce texte énonce encore que « le sol de la France affranchit l’esclave qui le touche ». Cet édit abolit ainsi le servage dans le domaine royal.

Une deuxième différence doit être soulignée : les États-Unis se créent comme un territoire illimité : la frontière peut et doit toujours être repoussée. La doctrine Monroe ou les prétentions de Trump ne sont pas des aberrations, mais l’expression spécifique de cette illimitation potentielle du domaine américain. Les Américains sont d’autant plus enclins à ce syndrome de l’illimitation (l’hubris, disait-on en grec) qu’ils n’ont jamais connu de guerre étrangère sur leur sol. Consubstantiellement, l’idée de droit international leur est incompréhensible !

Rien à voir avec l’Europe, dont les nations sont nées des guerres perpétuelles que les souverains européens ont tenté de limiter à plusieurs reprises, en particulier dans les fameux « traités de Westphalie » de 1648 mettant fin à la guerre de Trente Ans. Rappelons que les États-Unis, s’ils ont bien signé le traité de Versailles de 1919, ne l’ont jamais ratifié… quoi que l’on pense par ailleurs de traité. Les États-Unis répugnent profondément à engager leur parole et se retirent des traités qu’ils signent dès que cela les arrange. Ils sont machiavéliens : « Par conséquent un souverain sage ne peut ni ne doit observer sa parole lorsqu’un tel comportement risque de se retourner contre lui et qu’ont disparu les raisons qui la firent engager. » (Machiavel, Le Prince, XVIII)

En France, chaque village possède un monument pour nous rappeler à la crainte de l’hubris. Traversons la Somme ou le Pas-de-Calais et les champs couverts des croix des morts sont là pour nous dire que nous devons avant tout rechercher la paix.

Je ne veux pas pousser trop loin l’étude de ce qui s’exprime dans la divergence entre les États-Unis et nous. J’aime trop le cinéma américain, le jazz ou la littérature américaine (pourquoi Philip Roth n’a-t-il jamais été nobélisé ?) pour être un anti-américain primaire. Et s’il fallait choisir entre devenir américain ou devenir chinois, je crois bien que c’est la première solution que je choisirais… Mais nous devrions réapprendre à être ce que nous sommes, à refuser la vassalisation de la vieille Europe et ne plus tolérer l’arrogance des maîtres de la Maison-Blanche — encore une fois, le dernier n’est pas une exception : c’est un grossier personnage, dépourvu de tout surmoi, mais par très différent de l’élégant et cultivé Barak Obama.

Mes réticences à l’égard l’idée d’Occident complètent mon scepticisme sur la notion de « Sud global ». Un certain nombre de nouvelles puissances sont en train de s’affirmer, non seulement la Chine et l’Inde, mais aussi l’Arabie Saoudite, la Turquie, l’Iran sans oublier le Brésil. Mais chacun a ses propres intérêts et négocie avec qui lui chante. Les Perses, les Ottomans et les Arabes sont des rivaux et déjà en guerre plus ou moins ouverte. Les Russes sont largement entre les mains des Chinois et des Indiens et la chute de Mollahs pourrait accélérer des revirements de ce côté-là. Si nous avions une diplomatie, nous pourrions nous disposer en fonction de cela. Hélas, entre les deux sorcières folles et les trois pieds nickelés, nous sommes mal partis…

le 10 janvier 2026 — Denis Collin