La politique migratoire de Trump fracture la société américaine au delà des « clivages » officiels entre démocrates et républicains. Dans les grandes villes, ce sont des dizaines de milliers qui manifestent contre l’action de la police migratoire ICE qui multiplie les interventions au faciès, jusque dans les écoles pour arrêter des gamins suspectés d’être des enfants de migrants irréguliers. Los Angeles, Chicago, Portland, Philadelphie, la Nouvelle-Orléans, Memphis, … et d’autres villes dirigées par des « démocrates » ont été la cible de la politique de Trump contre laquelle des couches inhabituelles de la population américaine se sont dressées, organisant des alertes pour prévenir des interventions de l’ICE, prenant en charge l’accompagnement juridique ou encore des distributions alimentaires, filmant les arrestations pour vérifier la légalité des interventions et organiser si possible des recours.
Organisations syndicales, associations, institutions religieuses soutiennent le mouvement de protestation. La politique de Trump détruit le sentiment particulier de faire groupe avec son voisinage, d’appartenir à la même "community", un terme très valorisé dans l’imaginaire social et politique de la nation américaine bâtie sur une succession de vagues migratoires dont Ellis Island à l’embouchure de l’Hudson à New York rend compte avec son musée et sa statue de la Liberté. A Minneapolis, 70 000 personnes sur une population totale de 500 000 habitants étaient dans la rue le 23 janvier pour « une journée sans travail, sans école, sans commerce » sous une température de -20°C , une journée de grève générale.
Là comme dans sa politique internationale marquée par des efforts de guerre sans précédent [1], Trump n’a pas inventé grand chose. Démocrates et républicains se passant le témoin, leur politique ne change pas de nature. Mais c’est l’ampleur, le « braquet » et le style qui changent, ce qui évidemment n’est pas indifférent et fait même une sacrée différence.
Dans le domaine de la lutte contre l’immigration, nos « républicains » français ou autres « souverainistes » , pourfendeurs souvent à juste titre de la « gauche » qui a abandonné les couches populaires, s’entendent pour dire que Trump ne fait pas plus, pas moins que ses prédécesseurs, Biden ou Obama. Erreur ! Si en effet ICE existait bel et bien du temps des présidences démocrates, les résultats n’étaient pas identiques, même si les chiffres peuvent être trompeurs.
56 personnes sont décédées après avoir été arrêtées par l’ICE sous les 8 années de présidence Obama. Elles seraient 26 sous la présidence Biden et « au moins 30 à 32 » depuis le début de la seconde présidence Trump. Ce chiffre d’au moins 30 à 32 personnes mortes dans les centres de détention ICE depuis le début du mandat de Trump est le plus élevé en plus de 20 ans pour une seule année et de très loin !
De plus, ce chiffre mérite précision : Ces décès se produisent la plupart du temps dans des centres de détention, et beaucoup sont dus à des causes médicales ou des suicides.
Les 30 à 32 personnes mortes en lien avec l’ICE depuis un an sous l’administration Trump inclut aussi une population détenue beaucoup plus grande que sous les mandats Obama et Biden. En effet, les missions de l’ICE ont été largement élargies sous Trump et le nombre d’agents fédéraux qui s’y consacrent aussi. Résultat : entre octobre 2023 et octobre 2024, soit la dernière année du mandat Biden, le service de contrôle de l’immigration a procédé à 113 431 arrestations administratives, soit environ 310 arrestations par jour. Depuis le 23 janvier 2025, l’agence a déclaré avoir procédé à plus de 5 500 arrestations, ce qui en moyenne donne environ 800 arrestations journalières.
Les réactions de l’administration Trump, et de Trump en personne, met un peu plus le feu aux poudres. Après René Good le 7 janvier, c’est Alex Pretty, « infirmier en soins intensifs » employé dans un hôpital pour anciens combattants, qui est assassiné par l’ICE le 24 janvier. La Maison Blanche, dont Donald Trump, qualifie d’abord le manifestant de 37 ans de « terroriste de l’intérieur » qui menaçait de « massacrer les forces de l’ordre ». Face aux vidéos accablantes, l’administration opère un virage à 180 degrés dans sa communication. Il apparait que les agents ont tiré à bout portant sur l’infirmier désarmé. Glenn Close, actrice, caractérise l’essentiel. « L’assassinat de sang-froid de citoyens américains » vient s’ajouter à « la cruauté, l’inhumanité et l’arrogance, la corruption vorace, la lâcheté, l’hypocrisie écœurante et la manipulation flagrante des faits » du second mandat de Donald Trump.
Quelles conséquences ?
Dans les sondages, le mécontentement contre Trump ne profite apparemment pas aux démocrates incapables de tirer les enseignements de leur propre incompétence et d’une politique rejetée par la la plupart des américains. [2]
Alors qu’ils pourraient tirer profit des leçons de la campagne menée à New York qui a vu la victoire de Zohran Mamdani notamment sur le sujet de l’« affordability », donc du coût de la vie, il n’y a aucune remise en cause du virage néo-libéral impulsé dans les années 1980, puis au moment de la présidence Clinton dans les années 1990, en termes de privatisation, de soutien aux classes moyennes supérieures d’un parti qui s’est assez largement détourné des classes populaires.
Aucune leçon tirée alors que les organisations syndicales qui commencent à se remobiliser depuis la grande grève victorieuse lancée dans l’automobile en 2023 pourraient jouer un rôle croissant. Une nouvelle coalition syndicale s’est constituée dans la foulée du mouvement du 23 janvier à Minneapolis, la coalition May Day Strong, pour reproduire une grève générale le 1er mai prochain. Et à Chicago, l’une des principales organisations syndicales de la ville, le syndicat des enseignants, a innervé les mobilisations anti-ICE notamment via ses contacts étroits avec les parents d’élèves. C’est peut-être au sein des Etats-unis où les américains sont de plus en plus nombreux à considèrer que Trump n’a pas été élu pour ce qu’il est en train d’accomplir sur le plan social, économique ou international, qu’un coup d’arrêt salutaire pourrait être porté au trumpisme qui menace américains et le reste du monde…
Jacques Cotta
Le 2 février 2025

Messages
1. ICE, une politique migratoire pleine d’enseignements qui met le feu aux poudres !, 3 février, 11:34, par Jean Paul B.
Bonjour,
à propos de l’ICE, cette unité de police créée par W. en 2001 au lendemain des attaques contre les Tours et le Pentagone, il faut savoir que sous Barack Obama (santo subito !) cette unité a été utilisée pour expulser vers le Mexique plus de 3 millions de personnes illégalement entrées sur le territoire des USA (migrants latinos et membres de gangs impliqués dans le trafic de drogues).
Ces personnes, arrêtées par l’ICE, étaient ensuite retenues dans des camps dans l’attente de leur expulsion. Durant leur détention, 56 d’entre elles sont mortes par manque de soins médicaux de la part des autorités assurant la gestion de ces camps.
Je ne me souviens pas d’avoir lu ou entendu chez nous, à l’époque pas si lointaine, beaucoup d’informations sur ces expulsions massives et ces décès et encore moins de protestations.
La population étasunienne semble approuver majoritairement les expulsions de migrants illégaux qu’elle identifie, à tort ou à raison, comme une menace grave pour sa sécurité au quotidien, sécurité déjà bien mise à mal par ses "régionaux de l’étape".
Entre St-Barack et Bad Donald, les torts sont partagés comme on dit dans les assurances.
2. ICE, une politique migratoire pleine d’enseignements qui met le feu aux poudres !, 5 février, 09:44
Faudrait-il se taire aujourd’hui sur la politique de Trump pour la seule raison que vous ne vous souvenez pas "d’avoir lu ou entendu chez nous, à l’époque pas si lointaine, beaucoup d’informations sur ces expulsions massives et ces décès et encore moins de protestations", cette époque pas si lointaine étant celle d’Obama ou de Biden ? Pour ce qui me concerne, la critique et la condamnation n’a jamais été sélective et la mise en cause de Trump a nul besoin pour être légitime de celle de ses opposants démocrates, dont j’indique dans l’édito qu’il n’existe aucune différence de nature dans leur politique, juste une différence de style et de braquet... Enfin, pour la réaction des américains, jamais la fracture ne semble avoir été aussi grande que celle provoquée par la politique de Trump, cela d’ailleurs dans tous les domaines, pas seulement migratoire...