On se souvient peut-être du journal écolo-pacifiste « La gueule ouverte » lancé en 1972 par une partie de l’équipe de Charlie-Hebdo. Je me souviens de ce titre au moment où il apparaît de plus en plus clair que la machinerie capitaliste se prépare à nous faire « crever la gueule ouverte ». La mode du « green washing » et du capitalisme vert semble passée. On est revenu aux choses « sérieuses », la guerre, et, si la guerre est durable, par un dernier reste de pudeur, les maîtres du monde évitent de classer les drones dans les technologies de la transition énergétique. Ils ne parlent pas de bombes vertes, de napalm soutenable, de gaz doux et de missiles renouvelables, etc. Non, c’est la guerre, disent-ils, la même que celle qu’ont connue vos grands-parents et vos arrière-grands-parents, dit un même un haut gradé. Qui n’entonne pas encore la chanson de Brassens, « Moi, mon colon, celle que j’préfère, c’est la guerre de 14-18 ». Mais ça viendra !
Pourtant, par-delà les calembredaines des puissants, les rapports du GIEC et les dogmes du « développement soutenable », la question du rapport à la nature est posée de manière bien plus pressante que jamais. Le capital détruit les deux sources de la richesse : la terre et le travail, disait Marx. Rien de plus vrai aujourd’hui. L’extraction des richesses naturelles se poursuit à un rythme effréné. Un rythme insoutenable qui conduit à la catastrophe, ainsi que le montrent de nombreuses études, dont celles de Philippe Bihouix ou Aurore Stéphant. Dans un autre domaine, Jean-Marc Jancovici a beau multiplier les best-sellers, rien n’y fait. On consommera toujours plus d’énergie. Quoi qu’il en coûte ! Trump donne le « la ». On continue allègrement à bétonner la nature pour construire des autoroutes, de hideuses zones commerciales, des aéroports (on parle d’une augmentation de 50 % du trafic aérien à l’horizon 2050), etc. L’usage des « cides » en agriculture n’a pas régressé, bien au contraire. La biodiversité s’effondre. Jusqu’au dernier moment, l’orchestre du « Titanic » continuait à jouer. L’orchestre de la société du spectacle beau jouer de plus en plus faux, il joue et attire les regards, fascine les esprits ? Jusqu’à la mort. Les uns inventent une « nouvelle croissance », les autres un « nouvel ordre mondial » et roulez petits navires.
Le mode de production capitaliste repose sur l’accumulation illimitée du capital, s’il le faut en détruisant tout sur son passage. L’accumulation du capital, c’est l’accumulation de puissance sans limite. Voilà la question politique centrale qui, hélas, ne semble plus intéresser que quelques marginaux. Avec Kohei Saïto, il faut pourtant résumer tout ce que nous voulons à un mot : « moins » (voir son livre traduit en français sous ce titre). Moins pour redonner à la vie toute sa place. Moins pour préserver la possibilité d’un avenir pour l’humanité. Mieux vaut moins, mais mieux, disait Lénine : on pourrait détourner cette maxime pour notre situation présente et contre les léninistes-capitalistes de Pékin ou d’ailleurs. Ce qui s’impose, c’est non seulement une révolution sociale contre le capital, une révolution contre notre assujettissement à la tyrannie aveugle des échanges, mais aussi une révolution morale, un véritable changement d’ère dont le pas de temps n’a rien à voir avec le rythme de la politique (politicienne) ni celui de l’innovation technologique. Faute de cette transformation gigantesque, nous n’avons plus qu’à nous préparer à la catastrophe.
Denis Collin – le 2 février 2026
PS : Jean-Pierre Dupuy prône un « catastrophisme éclairé ». J’ai été longtemps très réticent, mais finalement, je crois qu’il a raison.
