Les pouvoirs publics essaient bien d’inverser la tendance, mais les politiques natalistes ne seraient pas efficaces, selon l’hebdomadaire. Il ne démontre pourtant pas que les allocations familiales et l’avantage fiscal accordé aux familles dans le calcul de l’impôt sur le revenu, n’ont eu aucun rôle dans le baby-boom d’après-guerre en France et dans le maintien, jusqu’à récemment, d’un taux de natalité en France supérieur aux autres pays européens. La politique familiale représente à peu près 100 milliards d’euros par an de dépenses publiques, soit 4% du PIB français. Ce n’est pas rien, et il faudrait de bonnes raisons pour supprimer ce dispositif et pour que cette suppression soit acceptée.
L’hebdomadaire évoque le remplacement d’une partie de la main-d’œuvre par des robots, à mesure que la population active française diminuera, mais la France est en retard dans ce domaine et il y a des limites à ce qui peut être fait par des robots à la place des hommes.
Enfin, et c’est le motif de l’effroi provoqué par la baisse de la natalité (qui pourrait pourtant être considérée comme une bonne nouvelle pour l’environnement et l’exploitation des ressources naturelles), notre système social est financé (en partie) par des prélèvements sur les revenus du travail qui vont être moins importants à mesure que le nombre de personnes au travail diminuera relativement à ceux qui sont à la retraite.
Dans ces conditions, une seule solution : l’immigration, nous dit le Nouvel Observateur. Plusieurs choses posent problème dans cette argumentation.
La première et que la chute de la natalité n’est pas un phénomène spécifiquement français. La natalité est plus faible, et depuis plus longtemps, dans un grand nombre de pays de l’Union européenne. Elle est aussi très faible en Chine, au Japon, et en très forte réduction au Moyen- Orient ou en Inde. Il ne reste plus que quelques pays d’Afrique pour faire exception.
En présence d’un phénomène aussi global, indépendant de toute politique nationale, l’explication par des considérations liées à la conjoncture économique et psychologique française, perd beaucoup de sa valeur.
Il semble aussi que, quelle que soit la conjoncture, la croissance démographique serait toujours insuffisante, et l’immigration toujours nécessaire pour faire face à cette insuffisance.
Dans les années 1950/60, en dépit d’une forte natalité, l’État organisait l’immigration, à la demande des grands patrons français, pour faire venir en France, en masse, des travailleurs d’Afrique du Nord, auxquels s’ajoutaient ceux qui venus d’Espagne, du Portugal ou d’ailleurs, fuyaient des dictatures et la misère. Tous fournissaient une importante main d’œuvre à la construction et à l’industrie.
La véritable motivation de l’immigration organisée par les pouvoirs publics était de faire pression sur les salaires qui progressaient trop rapidement aux yeux du patronat à cette époque.
Le contexte démographique a changé, et c’est maintenant le péril qui pèse sur le financement des régimes sociaux qui est invoqué pour justifier l’immigration.
C’est faire fi de l’importance du chômage qui subsiste en France, 7,9% de la population active contre 5,9% en moyenne dans l’UE. C’est aussi ignorer les innombrables « bullshit jobs » si bien décrits par David Graeber, aussi nombreux dans le secteur privé que public, et dont la société se passerait très bien. Il y a là un important gisement de main-d’œuvre.
Ajoutons à cela la situation d’un système d’enseignement secondaire et supérieur, incapable d’accueillir dans de bonnes conditions les millions d’élèves qui se présentent à ses portes pour passer un nombre d’années toujours plus important dans une institution qui leur fournit une formation de mauvaise qualité et des diplômes sans valeur sur le marché du travail. Cela explique en grande partie le sentiment de déclassement ressenti par une partie de la jeunesse.
Si l’on s’attaquait à ces problèmes, en redonnant à l’appareil de formation sa vocation de préparation des jeunes au travail dont la société a besoin ; si l’objectif principal restait de donner à chacun un véritable emploi lui permettant de vivre dignement et de réduire drastiquement le chômage, le « besoin » d’une main-d’œuvre immigrée serait beaucoup moins important que ne l’écrit le Nouvel Observateur.
Les emplois des secteurs de l’hôtellerie, de la restauration, des soins à la personne, du BTP sont massivement occupés par des travailleurs immigrés, en situation régulière ou non, contraints d’accepter des salaires scandaleusement bas pour le travail qu’ils font, ce qui entraîne tous les salaires vers le bas, au nom de l’impératif de compétitivité, toujours mis en avant par le gouvernement et les porte-parole de l’industrie. L’immigration massive accompagne nécessairement l’ouverture du marché européen, et donc français, à la concurrence internationale. En mettant en concurrence, sans protection douanière, les pays qui financent un système de santé, d’éducation et de retraite avec ceux qui n’en disposent pas, on prépare inévitablement la liquidation du régime social des pays développés.
Cette liquidation est organisée en mettant en avant des principes moraux et des bonnes intentions : acheter les produits des pays en développement pour rendre leur économie plus prospère et améliorer ainsi le sort de leur population.
Mais ces beaux discours sont une supercherie. Les gagnants du commerce mondial ne sont pas les populations d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique latine, pour la bonne raison que le commerce mondial est contrôlé pour une part écrasante par des entreprises multinationales.
Le commerce mondial agroalimentaire est dominé par un petit nombre de très grosses entreprises. Cargill, Louis Dreyfus, Bunge et ADM contrôlent l’essentiel du commerce des céréales, des oléagineux et du sucre. Nestlé, Unilever, Danone coca et Pepsi jouent un rôle majeur dans les produits transformés et les boissons. BASF, Bayer, Monsanto, et quelques autres contrôlent le marché des semences et des pesticides. Quant au cacao et à la banane, quatre entreprises en contrôlent la presque totalité du commerce.
C’est un exemple parlant puisque l’intention d’aider l’agriculture des pays en développement a souvent été mise en avant pour justifier l’ouverture des marchés.
Ce qui est vrai pour l’agroalimentaire l’est encore plus pour les nouvelles technologies. Les États-Unis et la Chine dominent le marché. La Chine contrôle non seulement une partie importante du software, mais aussi de la production des semi-conducteurs, de l’assemblage des appareils, et la presque totalité du raffinage des matières premières entrant dans la composition de tous ces éléments.
La concentration économique dans le domaine de l’énergie est un phénomène ancien.
Nous pourrions multiplier les exemples.
Les multinationales américaines ou chinoises n’ont que faire du bien-être de la population. Leurs profits explosent. Le nombre des milliardaires et le patrimoine de chacun d’entre eux augmentent également de façon spectaculaire, tandis que dans les pays développés les classes moyennes sont à l’agonie et dans les pays en développement la surexploitation du travail n’a rien à envier aux conditions d’exploitation qui étaient dénoncées en Europe au XIXe siècle, mais dont tout le monde semble s’accommoder aujourd’hui comme un fait de nature.
L’Union européenne a longtemps présenté les accords de libre-échange qu’elle signe un peu partout à travers le monde comme une forme de coopération au développement.
Aujourd’hui, elle n’a pas changé de politique, du CETA au Mercosur la commission continue à négocier des accords de libre-échange ; elle prépare le prochain avec l’Inde. Mais la commission européenne a changé de discours pour justifier la poursuite de la négociation d’accords de libre-échange. Il s’agirait désormais pour l’Europe de trouver des partenaires dans un monde qui lui est de plus en plus hostile, entre États-Unis et Chine.
Pendant ce temps, les pays du Mercosur, notamment, sont activement engagés dans la constitution d’une alliance du « Sud global » entre des pays très pauvres et la Chine, l’Inde ou la Russie. Le Sud global en question a désigné son ennemi principal : l’Occident dont l’Europe fait partie, plus que tout autre zone géographique, en raison de sa propension à donner des leçons de démocratie et d’égalité au reste de la planète. Ces pays ne refuseront pas l’ouverture de son marché proposée par l’UE, cela n’en fera pas des alliés stratégiques.
Pour en revenir aux arguments moraux, la France doit respecter pleinement ses obligations de signataire de la convention de Genève de 1951 sur le droit d’asile. A ce titre, elle doit accueillir et protéger ceux qui sont contraints de fuir leur pays parce qu’ils sont persécutés ou menacés de l’être pour des raisons politiques ou religieuse, ou en raison des crises humanitaires dont ils sont victimes.
En revanche, faire venir des immigrés en France au motif qu’ils seraient les seuls à accepter le travail que les Français ne veulent plus faire, s’agissant des emplois les moins bien payés, ou parce que nos systèmes de santé et d’éducation ne trouvent plus de médecins ou de professeurs, n’a rien à voir avec la morale. C’est au contraire l’expression d’un cynisme absolu qui considère qu’il est légitime d’exploiter sur notre territoire ceux que les puissances occidentales ont exploité hier chez eux, tout en vidant les pays en développement de leurs élites pour qu’elles viennent travailler dans les pays développés.
La faible croissance démographique de la France et des autres pays développés devient ainsi la justification d’une politique qui n’a en réalité rien à voir avec la natalité ou la morale, mais tout à voir avec les intérêts économiques dominants. Il est dommage qu’un hebdomadaire se présentant comme l’expression d’un point de vue de gauche, reprenne à son compte cette argumentation, sans en faire l’analyse et la critique.
JF Collin 9 février 2026
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