L’avenir du capitalisme : apocalypse now !
Si j’en crois les spécialistes, économistes, géopoliticiens et géostratèges, le vieux capitalisme occidental est voué à décliner, fatalement, pendant qu’émerge le capitalisme de l’avenir, celui des BRICS, du « Sud global », de la Russie, de la Chine, de l’Inde, de l’Indonésie de l’Amérique du Sud, sans oublier la Turquie, l’Arabie saoudite et quelques autres que j’oublie. Bref, une phase du capitalisme se termine, mais une nouvelle s’ouvre avec un capitalisme plus politique (c’est-à-dire plus directement piloté par les États). Dans cette affaire, « nous », « nous, le Nord collectif », nous devrions nous contenter d’accompagner le mouvement, sachant que notre tour est passé.
Disons franchement les choses : ce sont des calembredaines qui recyclent les vieilleries maoïstes et tiers-mondistes des années 1960-1970. le chaos actuel des relations internationales, les menaces d’une nouvelle guerre mondiale sont des expressions de l’impasse du mode de production capitaliste. Ce système fonctionne tant que peut se poursuivre sur une base élargie, l’accumulation du capital. Et pour que cette accumulation ait effectivement lieu, il est nécessaire de réaliser la valeur des marchandises. Il faut donc élargir dans cesse la base productive et le marché. Mais d’une part, le monde entier est maintenant entré, plus ou moins, dans la sphère capitaliste. Et d’autre part les marchés solvables viennent à manquer. D’ordinaire, cette situation se termine par une bonne crise — destruction massive de capitaux — et, s’il le faut, une bonne guerre mondiale qui permettrait de repartir à zéro. Un exemple intéressant : le secteur de l’IA lève des fonds astronomiques, c’est-à-dire des lignes de crédit, c’est-à-dire du capital fictif, mais beaucoup d’observateurs se demandent si un jour ce secteur gagnera un seul dollar. Pour l’instant ce n’est pas le cas. Mais admettons que l’IA marche, c’est-à-dire qu’elle permette de réels gains de productivité : alors elle va se propager dans tous les secteurs et on retombera sur le même problème.
Le fond de la question est assez simple et il tient en deux formules :
1) la dynamique du capital est de la substitution du capital mort en lieu et place du travail (« labor saving ») et, à la longue, en mettant de côté les profits spéculatifs et les pyramides de Ponzi, le taux moyen de profit tombe à zéro et le capitalisme meurt ! L’hypothèse Bill Gates, annonçant que l’IA allait supprimer le travail humain est tout simplement, mais Bill ne le sait pas, l’hypothèse de la fin du capitalisme.
2) une croissance infinie dans un monde fini : seul un fou ou un économiste peut y croire (Kenneth Boulding). Soit on avalera toutes les ressources de la planète – c’est pourquoi la folie Musk, avoir une Terre de rechange, témoigne d’une certaine lucidité.
Nous sommes aujourd’hui arrivés à des limites objectives de l’expansion du capital. On s’est focalisé — suite aux accords de Paris — sur la décarbonation, pour l’unique raison qu’il y avait de l’argent à faire dans une politique ambitieuse de baisse des émissions de CO2. Mais cette politique est en train de s’effondrer. La baisse des émissions européennes de CO2 s’est largement faite par la désindustrialisation de l’Europe, au profit ou au détriment des pays émergents, de la Chine et de quelques autres. Les énergies renouvelables sont en état de crise, parce que les éoliennes et les panneaux solaires sont des producteurs intermittents et qu’il faut tout de même du nucléaire et surtout des énergies fossiles qui restent ultra-dominantes à l’échelle mondiale. « Creusez, creusez », comme le dit Trump… Mais les limites sont déjà atteintes ou dépassées : climat, ressources naturelles, biodiversité, pollutions. Les technosolutionnistes ont, pensent-ils, trouvé la corne d’abondance dans la technologie qui permettrait une croissance infinie. Bihouix les nomme « cornucopiens », ceux qui croient en la corne d’abondance. Les technologies « vertes » (prière de ne pas rire), les technologies de l’information et de la communication sont extrêmement gourmandes en matières premières rares. Les technologies de l’agriculture industrielle sont une des causes majeures de l’effondrement de la biodiversité. L’artificialisation continue des sols et les pollutions diverses jouent également un grand rôle dans ce processus qui menace tout simplement la vie sur Terre.
L’avenir que ménage la croissance capitaliste est à peu près connu, parce qu’il est déjà largement avancé. Destruction de la nature, paysages salopés, friches industrielles et commerciales, océans pollués par des continents de plastique. L’avenir, ce sont les microbilles de plastiques qui envahissent le corps humain. Un monde désolé d’individus isolés, reliés entre eux par des machines, eux-mêmes transformés en machines (Denis Collin, Devenir des machines, éditions Max Milo, 2025). L’avenir, c’est l’atrophie des corps (les élèves de 6e courent 25 % moins vite aujourd’hui qu’il y a quarante ans) et l’atrophie des cerveaux, puisque tous les entraînements sont donnés aux machines IA. La pulsion fondamentale du capital est la pulsion de mort, c’est-à-dire le triomphe de l’inerte sur la vie.
Il y aurait des mesures de bon sens, en suivant les orientations de Bihouix, qui propose une société sobre en ressources, centrée sur la durabilité, fondée sur la maintenance, la réparation, le réemploi, la réutilisation. Il parle d’un « âge de la maintenance », où l’on fait durer les objets utiles au lieu d’en produire toujours plus. Bref, une économie centrée sur la valeur d’usage et non plus sur la valeur d’échange. Une telle société ne peut exister que sur la base d’une rupture radicale avec le capitalisme. Elle mettrait en œuvre l’orientation dégagée par Marx dans ce bref texte placé par Engels en conclusion du livre III du Capital : « […] la liberté ne peut consister qu’en ceci : les producteurs associés — l’homme socialisé — règlent de manière rationnelle leurs échanges avec la nature et les soumettent à leur contrôle commun au lieu d’être dominés par la puissance aveugle de ces échanges ; et ils les accomplissent en dépensant le moins d’énergie possible, dans les conditions les plus dignes et les plus conformes à leur nature humaine. »
Si nous étions raisonnables, la taille des automobiles devrait être limitée drastiquement — pas plus de une tonne, par exemple — de même que leur vitesse. On devrait se débarrasser des gadgets, comme l’allumage automatique des essuie-glaces, les sièges à moteur, etc. et privilégier la réparabilité du véhicule et sa polyvalence, bref la 2CV Citroën revisitée. Si on combinait ce type de véhicule avec un plan de transports en commun, la production automobile et la consommation d’énergie s’effondreraient. Mais nous serions toujours aussi riches en besoins qui peuvent être satisfaits. Les seuls à tirer la tête seraient les capitalistes. Il pourrait en aller de même dans quasiment tous les secteurs de la production de biens d’usage. Il n’est pas exclu non plus que nous cessions de faire de la consommation notre jouissance suprême. Le tourisme est une calamité pour les zones touristiques et promet une consommation de paysages et de lieux de culture totalement délirante. Les paquebots avec des milliers de passagers en sont la caricature. On peut sérieusement réduire l’emballage et donc le plastique perdu, mais alors adieu palettes, adieu hypermarchés et retour aux étals et à l’huile de bras !
Tout cela conduit à la « décroissance » si on raisonne dans les termes de l’économie capitaliste. Mais serons-nous individuellement moins riches ? Serons-nous moins riches si sont préservés les espaces naturels, si on voit des vaches paître dans les prés au lieu qu’on les importe du Brésil tout en faisant des campagnes pour appeler à se retreindre dans la consommation de viande ? La seule condition est que cette « décroissance » de la valeur et de la bêtise soit décidée et organisée démocratiquement.
Une fois débarrassés des dizaines de millions d’emplois inutiles, on aurait des tas de candidats pour les métiers utiles, médecins, infirmiers, plombiers zingueurs, ou grutiers. Si on n’envahit plus les abords des villes avec des zones commerciales hideuses, on pourra y mettre des jardins familiaux permettant à tous de maintenir un contact avec la terre, la nature et le travail des mains.
On ne peut évidemment pas demander à ceux qui n’ont rien de se serrer la ceinture, mais l’exiger de ceux qui ont tout, gaspillent tout, se goinfrent de tout et n’hésitent jamais à prodiguer des leçons de morale à la Terre entière, on le peut. Une certaine égalité des conditions est requise, permettant à tous de mener une vie décente. Rien de tout cela n’empêchera de développer la médecine, car « la santé est le plus grand de tous les biens », mais, dans une vie moins polluée, on verrait régresser toutes ces maladies qui sont causées par le « bruit de fond » de la société moderne. Et si on n’est plus occupé à produire et à vendre des choses nuisibles, il restera beaucoup de temps pour la vie commune, le partage avec les amis et les voisins, mais aussi la perfection de sa propre culture et le soin de son âme.
Il n’y a pas d’issue capitaliste. Que les BRICS remplacent le dollar, cela n’a aucune importance si on regarde à un demi-siècle, si on pense à ses enfants, ses petits-enfants et même ses arrière-petits-enfants. Le pire, peut-être , est que cet avenir capitaliste est totalitaire : le modèle chinois est le modèle capitaliste de l’avenir et, du reste, tous les gouvernements libéraux s’évertuent à le copier. Et même si nous admettons la surveillance généralisée, la vie qui a perdu le goût de la vie, la domination totale du capital – par exemple, un capital eurasiatique à la place du capital euroatlantique, cela n’empêchera pas les seigneurs de la guerre de se balancer des bombes et de mettre fin à l’humanité.
On me reprochera ce catastrophisme. Mais l’expérience enseigne qu’on n’est jamais trop catastrophiste, et qu’il faut essayer, à titre heuristique, ce catastrophisme éclairé dont parle Jean-Pierre Dupuy. Il faut aussi envisager une véritable révolution de l’humanité, une révolution morale la plus radicale depuis la fin du néolithique. Faire que l’homme soit réellement homme.
Le 12 février 2026 – Denis Collin
