Le cadavre du cuisinier géorgien bouge encore (cf. infra)
Préambule : les lignes qui suivent sont celles de quelqu’un qui depuis son adolescence, en ayant suivi toutes sortes de chemins qui furent souvent des impasses, défend l’idée d’une émancipation des travailleurs, qui, selon les mots de Marx, sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Il faut combattre le capitalisme parce qu’il exprime au plus haut point l’aliénation de l’homme et conduit à la catastrophe. C’est de ce point de vue et seulement de ce point de vue qu’il me semble nécessaire de mener la bataille des idées sur ce champ de bataille que sont l’histoire et la pensée politique contemporaine.
Passons au cœur du débat
Nous voyons avec tristesse que la question du stalinisme continue d’infecter très largement toutes les pensées qui se veulent des pensées critiques du mode de production capitaliste aujourd’hui. Beaucoup de militants, même très sincères, continuent de penser que le monde est divisé en camps et que l’Union soviétique et même son successeur, la Russie de Vladimir Poutine, appartiennent au camp du bien, au fond. Même si plus personne ne conteste la réalité des crimes du système stalinien, on continue de tenir ce système pour moins mauvais finalement que le système capitaliste – on se souvient du « bilan globalement positif » établi par Georges Marchais – et, par conséquent, faire la critique du stalinisme, une critique sans concession, vous fait passer, chez beaucoup de militants, pour un agent stipendié de l’impérialisme américain et de ses alliés.
Il est donc nécessaire de revenir sur cette affaire et de mettre les choses au point. La grande catastrophe du XXe siècle fut la révolution russe ou plus exactement le tragique destin de la révolution russe. Et dans la révolution russe, on doit reconnaître la responsabilité majeure des bolcheviques qui se crurent autorisés à envoyer balader le suffrage universel et l’élection de l’assemblée constituante au motif que celle-ci ne représentait que « l’arrière-train plombé » de la révolution dont les bolcheviques eux-mêmes se tenaient pour les guides éclairés. À partir du moment où un parti qui recueille 25 % des voix décide que tous les autres ont tort, tout espoir d’une véritable révolution s’évanouit. L’avant-garde éclairée qui possède le savoir, qui possède, selon Lénine, la conscience de classe, s’autorise à décider en lieu et place de la classe dont elle se prétend la représentante et, tout naturellement, cette tentative folle accouche d’un régime despotique où, comme Trotsky l’avait prévu dans Nos tâches politiques, le parti se substitue à la classe ouvrière, le comité central se substitue au parti, et bientôt, le secrétaire général se substituera à tout le reste. Ainsi, alors que la révolution russe naît de la volonté des paysans d’aller à la paix et à la réforme agraire, le système soviétique qui se met tôt en place dans les circonstances tragiques que l’on sait, et ici, il ne faut pas minimiser le rôle particulièrement catastrophique qu’ont joué, notamment les alliés France et Grande-Bretagne pour venir au secours des armées blanches, est un régime radicalement antidémocratique, un système qui va fonctionner au bénéfice d’une couche sociale privilégiée, la bureaucratie, une caste qui va bientôt se donner comme objectif de rattraper et dépasser le capitalisme, c’est-à-dire d’être un capitalisme d’un autre genre, un capitalisme étatisé, planifié et souvent singulièrement inefficace d’ailleurs dans la plupart des cas, mais un capitalisme et un capitalisme reposant sur un régime politique cruel bannissant toute liberté, un régime proprement totalitaire.
Les pays qui ont suivi la voie de l’Union soviétique, les pays dits socialistes, qu’il s’agisse des pays d’Europe de l’Est ou d’un certain nombre de pays qui sont arrivés par leur propre chemin dans la même impasse, la Chine et Cuba, par exemple, ne sont pas plus révolutionnaires et, en aucun cas ils n’ont permis une quelconque émancipation des travailleurs. On peut toujours invoquer les succès économiques ou l’éducation ou la santé ça ne change rien au problème de fond : après tout, le nazisme lui aussi jusqu’en 1939, a été particulièrement performant sur le plan de l’augmentation du bien-être des Allemands (non Juifs, évidemment). Le fascisme de Mussolini a réussi très largement à moderniser l’Italie, il a développé l’instruction publique, les bibliothèques, le réseau routier et il a même lutté contre la mafia : faut-il en faire une sorte d’idéal socialiste un peu raté ? L’émancipation des travailleurs telle que la pensait Marx ne consiste pas à attendre d’un bon maître qu’il vous donne tel ou tel avantage plus ou moins hypothétique d’ailleurs, mais consiste à être libre. Le communisme réellement existant, le communisme historique du XXe siècle a simplement proposé un bon maître ! Le pire est d’ailleurs que ce bon maître n’est même pas bon dans le cas de l’Union soviétique et si la Chine semble avoir décollé économiquement et technologiquement c’est tout simplement parce qu’elle est devenue franchement un pays capitaliste, un pays capitaliste politique ou un pays capitaliste d’état appuyé sur les traditions d’obéissance du confucianisme, mais nullement un système permettant l’élévation du niveau de liberté des travailleurs.
Le siècle inauguré par la révolution soviétique a été le siècle de la liquidation massive de la grande espérance révolutionnaire que Marx avait décelée dans le mouvement ouvrier. Je crois que Jean Vioulac a raison quand il dit que la Première Guerre mondiale en 1914 a sonné le glas de la révolution communiste et tout ce qui est arrivé par la suite, c’est tout autre chose, c’est une nouvelle phase de notre histoire qui a fait jaillir toutes sortes de monstres : on pense évidemment au nazisme, mais le stalinisme fut un monstre encore plus terrifiant parce que s’étendant sur une plus grande surface de la Terre et durant beaucoup plus longtemps, car le Reich de mille ans promis par Hitler n’a duré que douze ans alors que le système stalinien dure encore.
Je connais les objections. Première objection : ce sont les Soviétiques qui ont vaincu Hitler. Soit, mais pas tout seuls ! Mais aussi après lui avoir donné beaucoup – dépeçage de la Pologne – et à un coût humain d’autant plus terrible que jusqu’au bout Staline n’a pas voulu croire ceux qui lui annonçaient l’invasion. Ensuite cet argument est pourri : le tsar a donc vaincu Napoléon ? Donc il fallait soutenir le tsarisme ! Le peuple soviétique et les autres peuples de l’Est ont payé un prix terrible et c’est particulièrement tordu d’en glorifier Staline. Deuxième objection : en France, nous devons la Sécu et les acquis du CNR aux staliniens et à la crainte que l’URSS inspirait aux bourgeoisies européennes. C’est tout aussi inacceptable. Les pays scandinaves, sans partis communistes, ont aussi développé un État social étendu. Bismarck avait jeté les bases d’un système de protection sociale étendu et le keynésianisme est une manière de réguler la capitalisme et d’atténuer la lutte des classes… Rappelons aussi que les communistes ne furent ni les premiers, ni les seuls résistants !
Encore une fois, on peut penser qu’il n’est pas d’issue hors du capitalisme et que la meilleure chose que nous ayons à faire et de trouver le meilleur capitalisme possible. C’est ce que pensaient les sociaux-démocrates après la Seconde Guerre mondiale, qui virent dans l’économie mixte et l’État-providence le système le plus proche du vieil idéal socialiste. De leur point de vue ce n’était pas faux : si le capitalisme était réformable, la recherche d’une révolution serait une lubie coûteuse. Il vaudrait mieux se contenter d’un État redistributeur qui serait en même temps un État démocratique libéral. Mais l’expérience confirmant les analyses théoriques de Marx montre que cet état libéral démocratique et social ne peut avoir qu’une existence limitée tant dans le temps que dans l’espace. Il ne peut fonctionner que si l’accumulation du capital peut se poursuivre indéfiniment et le compromis social n’est possible que tant qu’il y a du grain à moudre, comme disait le regretté André Bergeron. Le dernier demi-siècle a montré l’épuisement de ce modèle social-démocrate et a engagé le mode de production capitaliste dans une course folle à l’extension aussi bien géographiquement que dans tous les aspects de la vie humaine, aboutissant à une autre forme de système totalitaire. Dans cette situation, il n’y a aucune raison de privilégier l’une des formes du totalitarisme plutôt que l’autre. Nous savons seulement que la dynamique même de ce mode de production conduit à l’affrontement, à la destruction des sociétés humaines et même de la vie sur terre. Il s’agit donc non pas de mettre des béquilles un système conduit à la catastrophe, mais bien d’envisager un renversement radical qui deviendra nécessaire aux yeux de tous au fur et à mesure que la crise dans toutes ses dimensions touchera des masses de plus en plus larges et que, dans ce train est devenu fou, il faudra tirer sur le frein d’urgence pour reprendre une métaphore de Walter Benjamin.
Car, le fond de la question, pour quiconque se place dans l’optique de l’émancipation des travailleurs, c’est-à-dire dans la perspective de « l’humanisme réel » (Marx), ce n’est pas la « croissance des forces productives », ni le « progrès » (?), ni le « socialisme scientifique », le fond de la question c’est la réconciliation de l’homme avec lui-même, la maîtrise accrue sur son propre destin, la place dont il dispose pour réaliser toutes les potentialités qui sont en lui. Et si cette perspective devait être abandonnée, les démocraties européennes resteraient la seule perspective possible et souhaitable, en combattant pied à pied pour retrouver les libertés et les protections sociales qu’on nous a volées. Si on n’a pas Marx, il faut Sandel ou même Rawls, mais ni les maîtres de la « tech », ni le Parti communiste chinois, ni les mollahs, ni Poutine, ni leurs émules, disciples et imitateurs. Et surtout il faut définitivement refuser le campisme : le « camp socialiste » n’existe plus, les non-alignés et le tiers-mondisme sont morts, et franchement, se rallier aux BRICS, c’est vraiment une très mauvaise idée..
Le 21 février 2026
PS : « Ce cuisinier », disait Lénine en mettant en garde contre Staline, « ne nous préparera jamais que des plats épicés ». Mais Lénine lui‑même, quand il prononça ces paroles en février 1922, ne pouvait évidemment avoir prévu qu’une cuisine aussi diabolique se dresserait sur les fondements du parti bolchevique... (Trotski, 1936)
