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Décadence

samedi 23 mai 2026, par Denis COLLIN

Le thème du déclin de l’Occident est très ancien et on peut simplement rappeler que le livre d’Ostwald Spengler,qui en fait son thème,est écrit avant laPremièreGuerre mondiale. AvecLa défaite de l’Occident, Emmanuel Todd a repris cetteantienne, il y a quelques années. J’ai déjà eu l’occasion d’aborder ce thème dans Nihilisme, disent-ils…- La Sociale. Mais comme toutes sortes de confusions regrettables entourent cette question, je dois remettre sur le métier mon ouvrage.

Il y a incontestablement un déclin relatif du capitalisme dans les vieux pays capitalistes. La puissance de la Chine,qui s’affirme dans presque tous les domaines,pétrifie les meilleurs esprits.La montée en puissance de l’Inde, de l’Indonésie, de la Turquie, etc.,épate ceux qui ne comprennent pas ce qu’est la dynamique du mode de production capitaliste. Dans son travail sur « l’économie-monde », Wallerstein avait déjà analysé ces déplacements du centre de gravité du capitalisme. On pourrait aussi prendre en compte les phasages du développement capitaliste et notamment l’alternance de périodes de développement endogène oùles divers États misent sur la liberté du commerce pour augmenter leur puissance et les phases où chacun ne peut espérer conserver ce qu’il a et croître encore qu’au détriment des autres. Nous sommes plutôt dans ce genre de phase où se constituent des blocs plus ou moins éphémères qui tentent d’assurer leur domination, en faisant valoir les rapports de force et en envisageant la guerre comme une solution parmi d’autres.

L’affaiblissement relatif des États-Unis etdela « vieille Europe » n’est que la poursuite d’un processus que nous connaissons bien : l’Espagne estprogressivement marginalisée à partir de la défaite de « l’InvincibleArmada », la puissance économique se déplace vers les Pays-Bas,puis le Royaume-Uni. La France, puis la Prusse deviennent des puissances continentales, sans oublier les velléités russes. 1914 annonce que c’est désormais aux États-Unis de devenir le centre du capitalisme mondial.Bref, aujourd’hui,rien de nouveau sous le soleil, si on se place sous cet angle-là. Et même, on pourrait se réjouir que les Chinois et les Indiens s’enrichissent et tentent de rattraper les vieux pays capitalistes.L’expansion du mode de production capitaliste s’estaccompagnée d’une formidable croissance économique.Le diagnostic de Trotski en 1938, « les forces productives ont cessé de croître », est invalidé, sans retour.

Mais nous avons appris à nous méfier des utopies progressistes.La phase nouvelle dans laquelle nous sommes entrésest aussi une phase de régression etle capitalisme ultramoderne se conjugue à merveille avec la pire réaction morale, intellectuelle et sociale.Les thuriféraires de cemode de production faisaient valoir que l’économie capitaliste et le marché portaient avec eux la liberté intellectuelle, la tolérance,la science etles progrès de la démocratie.L’histoire du XXe siècle nous avait appris que c’est faux. La barbarie nazie fut celle d’un pays capitaliste développé, appuyé par desintellectuels de haut niveau.Nous sommes aujourd’hui confrontés à un double défi qui est une menace mortelle pour l’humanité.D’une part, le développement cancéreux du machinisme, notamment à travers l’IA et des réseaux de contrôle,fait planer la menace d’un système totalitaire implacable. D’autre part,les acquis civilisationnelsde l’humanisme, de la liberté de pensée et de critique, de la défense de la raison et du refus des dogmesrisquent d’être réduits à néantpar la poussée de mouvementsreligieux et culturels qui leur sont radicalement hostiles : l’islam en premier chef, mais aussi sans doute l’hindouisme à la sauce Modi ou le stalino-confucianisme chinois.Le choc des civilisations est bien là.

Et ici il faut être clair :s’il y a « décadence de l’Occident », ce ne sont pas les valeurs universalistes, de liberté et d’égalité qui sont en cause, maisl’abandon sans gloire de ces valeurs par les élites dirigeantes.Que propose le « Sud global » en matière de valeurs ? Le totalitarisme chinois ? La réaction islamique, la pire des régressions qu’aitconnue l’humanité ? Si le président sénégalais se met à chasser les homosexuels et accuse les « Occidentaux » de vouloir imposer l’homosexualité, faut-il l’approuver et battre notre coulpe décadente ?Et ne nous y trompons pas : la dénonciation récurrente de l’homosexualitén’est rien d’autre que le masque de la dénonciation de toute liberté individuelle et en premier lieu,de la liberté des femmes.Faut-il pour n’être pas accusé de décadence ou de nihilisme,accepter la conception musulmane de l’infériorisation des femmes ?

Est-ce la démocratie qui est une preuve de décadence ? C’est le dépérissement de la démocratie dans« l’Occident collectif »et les dictaturesplus ou moins avouées dans le « Sud global » qui sont leprincipal danger.

Ceux qui nous bassinent avec la décadence de l’Occidentcondamnent en vérité le mouvement d’émancipation qui a commencé en Europe voici,au moins,un millénaire(par exemple,le mouvement pour les franchises communales)et qui trouve son expression dans les révolutions anglaises et françaises, mais aussi dans toute la littérature, la philosophie ou la musique.

On nous somme ici et là d’avoir honted’être partisans de la liberté de pensée et de la liberté de se conduire comme bon nous semble dans la sphère privée. L’insistance d’un Todd sur l’effondrement de la religion(les religions « zombies ») est suspecte. Un peu comme s’il regrettait le temps où les religions institutionnellesgouvernaient la vie civile.Notre décadence est-elle liée au fait que la religion devienne« zombie ».C’est le progrès de la science, de l’instruction, de l’esprit critique et des revendications individuelles qui conduit à l’affaiblissement des religions. Et,franchement,qui peut regretter la morale sexuelle de l’Église ?Qui peut regretter le règne du sabre e du goupillon ?Dans le même temps, le meilleur du christianisme a été transféré dans les idéaux démocratiques et égalitaristes.

Bref, nous devons, non pas faire mine de déplorer la décadence de l’Occident, mais défendre pied à pied l’universalisme (tous leshumainssont égaux en droit et dignité) et la liberté commel’accomplissement digne de l’humanité.Cela implique que soit défendue la tradition culturelle classique, celle des humanités et de l’humanisme contre les Erostrate de notre temps.

Denis Collin, le 23 mai 2026