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Pourquoi l’existence d’Israël nous importe

vendredi 19 juin 2026, par Denis COLLIN

Il est étonnant de voir combien Israël rassemble de haines diverses, de voir comment l’antisionisme est devenu la manière moderne et élégante d’être antisémite. Des auteurs éminents comme Georges Bensoussan ont bien montré le lien entre l’antisionisme moderne et l’antisémitisme ou l’antijudaïsme archaïque. Mon propos ici est différent. Je voudrais simplement dire pourquoi tout citoyen sensé, tout individu rationnel se doit de lutter contre les tentatives de détruire l’État d’Israël.

Le sionisme fut un mouvement national, né dans le même mouvement que celui qui anima les nationalités européennes au cours du xixe siècle. Son objectif était de créer un « foyer national juif » sur la terre ancestrale du peuple juif, une terre qui était encore peuplée de nombreux Juifs, vivant sous la coupe de l’Empire ottoman. Tous les Juifs n’étaient pas d’accord avec cet objectif. Certains, notamment les militants de l’important parti ouvrier juif du « Yddishland », le Bund, voulaient seulement obtenir une autonomie culturelle et le droit de vivre en paix dans les États de l’Europe de l’Est. Sur la terre de Palestine, existaient également des Juifs traditionalistes hostiles à la création d’un État juif et désirant rester, par conviction religieuse, des sujets loyaux du sultan.

Quoi qu’il en soit, l’antisémitisme européen, français avec l’affaire Dreyfus, polonais, ukrainien et russe, avant et après le monstrueux crime contre l’humanité que fut la destruction des Juifs d’Europe par les nazis, a fini par cristalliser l’idée de la construction d’un refuge pour les Juifs sur la terre de leurs ancêtres, là où existaient déjà d’importantes communautés juives. La construction de cet État prit la forme d’une guerre de libération nationale, contre la tutelle anglaise sur la région et contre les États arabes voisins qui se pensaient comme les héritiers légitimes de l’Empire ottoman maintenant disparus.

On peut penser ce que l’on veut de la création de l’État d’Israël, estimer qu’elle contenait dès l’origine tous les germes des interminables conflits à venir. L’histoire ne suit pas toujours les droits chemins de la raison et les nations ne se créent pas sans douleur – toute l’histoire en peut attester, ainsi l’Inde moderne, le Pakistan et le Bangladesh n’ont pas eu à se libérer seulement de la colonisation britannique, mais à se déchirer violemment ; l’indépendance de la Grèce s’est traduite par des déplacements massifs de populations, etc.

Israël est aujourd’hui un fait. Cette nation a gagné sur les champs de bataille son droit à exister et certains de ses ennemis les plus intransigeants ont fait la paix, de l’Égypte de Sadate aux « accords d’Abraham ». Ceux qui ne parlent pas d’Israël, mais de « l’entité sioniste », ceux qui crient « Palestine libre, du fleuve jusqu’à la mer » veulent tout simplement la destruction d’Israël et se proposent, en fait d’achever le « job » qu’avait entrepris Hitler. Il suffit de dire que les Juifs dans le monde ne sont aujourd’hui pas plus nombreux qu’en 1938, alors que la population mondiale à presque triplé et que la population « palestinienne » a été multipliée par plus de dix si on tient compte de la diaspora (près de 6 millions de Palestiniens vivent sur le territoire de l’État palestinien des accords d’Oslo, alors qu’il y avait un million d’Arabes en 1938 sur l’ensemble de la Palestine mandataire. On mesure par ces chiffres la différence entre un génocide réel, celui des Juifs, et un génocide de propagande inventé par les antisémites décomplexés.

Israël est globalement un pays démocratique et les Arabes israéliens jouissent d’une bien plus grande liberté et d’un standard de vie nettement plus élevé que dans n’importe lequel des pays arabes voisins. À Jérusalem, un professeur d’université peut être athée et dénoncer l’histoire officielle d’Israël sans être jeté en prison ou exécuté. Les plus virulentes critiques de la politique du Premier ministre israélien peuvent se lire dans Haaretz, l’un des quatre grands quotidiens israéliens. Seuls des gens imbus de la mentalité totalitaire peuvent considérer qu’il s’agit de détails sans importance, comme hier ceux qui soutenaient l’URSS en négligeant le goulag et les procès de Moscou. Qu’Israël ne soit pas une démocratie parfaite, on sera d’accord facilement, mais j’aimerais qu’on me montre la démocratie parfaite : ni les États-Unis ni la France ne peuvent concourir pour ce trophée. Que Netanyahou soit un politicien pourri et détestable et ses alliés des canailles, que sa coalition soit celle de gens sans foi ni loi et d’intégristes racistes, on en convient. Notons que cette coalition n’a été possible que pour deux raisons qu’on ne devrait pas omettre : formellement, la représentation proportionnelle intégrale à la Knesset a donné un poids considérable aux intégristes, en l’absence d’union de tous les partis démocratiques. Ensuite, le peuplement d’Israël a été modifié en profondeur, d’abord par l’arrivée de tous les Juifs expulsés des pays arabes après la création d’Israël et qui nourrissent fatalement des sentiments plus belliqueux, mais aussi et surtout l’arrivée massive des Juifs ex-soviétiques, russes et ukrainiens, pour qui la démocratie n’a pas beaucoup de sens et qui veulent se venger de toutes les humiliations qu’ils ont pu subir au pays du « socialisme réel ».

La politique du Likoud porte une grande responsabilité dans la situation présente. On se souvient que Netanyahou avait dénoncé avec violence les accords d’Oslo et demandait la mort de Rabin. L’assassinat de Rabin par un fanatique qui prit au sérieux les appels au meurtre du chef du Likoud, combiné aux oscillations d’Arafat (pour le moins) ont ruiné les accords d’Oslo. En soutenant la colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, Netanyahou n’a de cesse d’atteindre son objectif : l’impossibilité d’une solution à deux États pour aboutir à la paix entre Israéliens et Palestiniens. Mais le Premier ministre israélien n’est pas le seul coupable. L’Iran et ses prolongements, Hezbollah et Hamas, n’ont pas d’autre objectif que le chaos et la mort. Les crimes de guerre de Netanyahou à Gaza – et je crois qu’on peut parler de crimes de guerre – ne sont rien par rapport à la sauvagerie du Hamas, qui, en installant ses dispositifs militaires dans les hôpitaux et les écoles, s’est rendu responsable de crimes contre l’humanité. On sait que les chiffres de morts à Gaza avancés par le Hamas et son pantin l’UNWRA sont notablement gonflés, ce que le Hamas a fini par reconnaître. Sans oublier que le Hamas a sciemment affamé la population de Gaza en détournant à son profit l’aide humanitaire (y compris israélienne…). Les pratiques du Hamas ne peuvent que nous rappeler celle des nazis et ceux qui le qualifient de « mouvement de résistance », à l’instar Rima Hassan, montrent clairement leur véritable orientation de pensée.

Il y a longtemps, quand la gauche était la gauche, elle était assez généralement pro-israélienne. Le mouvement des kibboutz représentait d’ailleurs une tentative de communisme des plus radicales, une tentative dont les kibboutz de Beeri, Kfar Aza et Nir Oz, attaqués le 7 octobre 2023, étaient des exemples. L’évolution d’Israël a suivi l’évolution de tous les pays du monde, vers un capitalisme de plus en plus débridé, mais l’âme de ce pays n’est pas morte et les protestations massives contre la politique du gouvernement et en faveur d’une issue pacifique en témoignent.

On peut comprendre l’esprit de forteresse assiégée de nombreux Israéliens. Dix millions d’habitants sur un territoire grand comme quatre départements français, entourés d’ennemis 10 ou 20 fois plus nombreux, ont sans doute de bonnes raisons de se sentir menacés. On comprend aussi que les Juifs français, américains ou italiens, par exemple, voient dans l’existence de l’État d’Israël une garantie pour leur propre sécurité. De ce point de vue, la politique actuelle du gouvernement israélien constitue un danger pour Israël. L’aventurisme de Netanyahou isole Israël et met dans l’embarras les pays comme l’Arabie Saoudite qui veulent la paix avec l’État hébreu. On comprend aussi la volonté d’en finir avec le Hezbollah, volonté que partagent une large partie des Libanais qui pensent que le Liban n’a pas d’avenir tant que le Hezbollah garde sa capacité de nuire. Pour autant, fallait-il procéder avec la brutalité de l’armée israélienne détruisant les village chrétiens ? Le devoir d’Israël devrait être de devenir aussi le protecteur des chrétiens d’Orient de plus en plus systématiquement persécutés par les djihadistes et les pouvoirs qui leur sont liés.

Les vrais amis d’Israël n’ont pas à être des inconditionnels. Mais nous devons garder à l’esprit que, dans le choc des civilisations qui se produit aujourd’hui, Israël est une partie de la civilisation dont nous sommes issus. La culture du livre et de l’instruction, le sens du débat, le refus de la foi du charbonnier, sont autant de traits que l’on trouve dans le meilleur du christianisme et dans les fondements da civilisation judéo-chrétienne. Même si, aujourd’hui, des voix s’élèvent pour contester cette idée d’une civilisation judéo-chrétienne, il me semble difficilement contestable de nier que nous soyons les héritiers d’Athènes et Rome et de Jérusalem.

PS plus personnel : je n’ai pas toujours pensé ainsi. J’ai longtemps cru à l’État binational, à la Palestine laïque et démocratique et à la république des conseils ouvriers dans toute la région ou toute autre version un peu irréaliste défendue par les trotskistes dont j’étais et parmi lesquels on trouvait de très nombreux juifs… Je suis simplement revenu à ma position de jeunesse, lecteur de Sartre, du Sartre d’avant les « maos », enthousiaste pour les kibboutz et le génie agricole des Israéliens faisant pousser des arbres dans le désert.

Denis COLLIN – 19 juin 2026