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Les États-Unis sont-ils le grand Satan ?

jeudi 25 juin 2026, par Denis COLLIN

Il ne fait aucun doute que les États-Unis ne sont pas la démocratie idéale ni la terre promise que tant d’Européens, aventuriers ou désespérés ont peuplée, détruisant sans ménagement les peuples autochtones.

Dans un appel international adressé à la « conscience de l’humanité », publié en avril dernier et signé d’intellectuels de tous bords (pour la France, on trouvera les noms de Régis de Castelnau, Alain de Benoist, Dieudonné, Maria Poumier, Alain Corvez, Gilles Munier, Marion Sigault, etc.), on peut lire :

Aux peuples du monde, aux penseurs, aux universitaires et à tous ceux qui croient en la justice :

Un spectre hante désormais la conscience de l’humanité — le retour d’un pouvoir prédateur — et il ne restera plus sans réponse.

Pendant 249 ans — soit toute la durée de leur existence depuis 1776 —, les États-Unis se sont forgé un bilan d’atrocités digne d’une époque plus sombre, antérieure à la civilisation ; un empire prédateur érigé sur les cadavres de nations ; du génocide de près de 5 millions d’autochtones à l’esclavage brutal de plus de 4 millions d’Africains, en passant par le lynchage de plus de 4 000 citoyens noirs sous le régime Jim Crow. Avec plus de 800 garnisons militaires empoisonnant plus de 90 pays et territoires étrangers, ils ont cultivé une doctrine de prédation absolue. De l’horreur génocidaire du Vietnam, avec plus de 3 millions de morts, à l’anéantissement du Cambodge, où 2 millions de personnes ont péri sous la terreur soutenue par les États-Unis ; en passant par le massacre systématique des Coréens, qui a coûté la vie à plus de 4 millions d’entre eux ; jusqu’à la destruction de l’Irak, de la Libye, de la Syrie et de l’Afghanistan, où un million d’Irakiens et des dizaines de milliers de Libyens ont été consumés par les feux américains. (Lire le texte original sur Six Non-Negotiable Terms From International Scholars and Former Officials From 30 Countries to End the U.S. War on Iran Amid Trump’s Threat of War Crimes – CounterPunch.org)

Le point de départ de cette appel est déjà étrange. Il annonce le « retour » du « grand prédateur ». Il avait donc disparu et on avait omis de nous le signaler. Mais passons. En effet, les États-Unis se sont rendus coupables de très nombreux crimes et l’accumulation des chiffres donnés ici n’est guère contestable. Oui, les États-Unis ont passé une bonne partie de leur histoire à faire la guerre. Si l’on suit ce texte qui prend la défense de la République islamique d’Iran, ils ont bien mérité le titre de « grand Satan ». Mais il y a un « hic » : de nombreux pays pourraient poser leur candidature au rôle de plus grand tueur de l’histoire humaine. Dans le « livre noir du communisme », sous la direction de Stéphane Courtois, est avancé le chiffre de 100 millions de morts dus au « communisme ». On sait combien ce livre est contestable et qu’il a un peu tendance à ajouter des carottes et des navets. Cependant, on admettra que l’Union soviétique n’a pas beaucoup épargné les individus classés comme opposants ou les malheureux prétendus koulaks » à « liquider en tant que classe ». Quelques faits seulement :

 Deux millions de morts au goulag, selon les estimations les plus raisonnables.

 La grande purge de 1937-1938 conduit à l’exécution de 681 692 personnes, selon les sources officielles.

 La collectivisation de l’agriculture produit de grandes famines entre 1931 et 1933, qui font entre 6 et 8 millions de morts. L’Ukraine a payé un prix particulièrement lourd : entre 2,5 et 5 millions de morts. Dans le même temps, l’URSS a exporté plus de 3 millions de tonnes de céréales…

 À Katyn, le NKVD a exterminé toute une partie de l’élite militaire polonaise : 22 000 officiers abattus.

 L’URSS envoie ses troupes en 1953 contre ces ouvriers de Berlin-Est, en 1956, contre la révolution hongroise, en 1968, contre le « printemps de Prague »…

Le texte rend responsables les États-Unis du génocide cambodgien. Là, il faut vraiment être gonflé ! Ce sont les Khmers rouges qui ont organisé ce génocide et personne d’autre. Leur gouvernement a été soutenu jusqu’au bout par les États-Unis et la Chine qui reconnaissaient le gouvernement khmer rouge comme le seul gouvernement légal. Et si les États-Unis ont une part de responsabilité dans ce génocide, ils la partagent avec la Chine.

Justement, puisque l’on parle de la Chine, le « grand bond en avant » a été la cause de la « grande famine de Mao » qui a fait entre 20 et 43 millions de morts. La Grande Révolution culturelle prolétarienne (sic) a tué entre 1 et 2 millions de personnes (chiffre officiel : 1,7 million).

Continuons : les États-Unis ne sont pas spécialement responsables de la guerre de 1914-1918. Allemands, Autrichiens, Français, Anglais et Russes ont été assez grands pour s’entre-tuer dans un conflit qui va faire quelque 10 millions de morts. La Deuxième Guerre mondiale est également une création européenne et les États-Unis ne sont pas à la manœuvre quand l’Allemagne nazie entreprend la destruction des Juifs d’Europe (6 millions de morts).

Si on remonte en arrière (249 ans selon le texte !), on apprendra que la seule colonisation belge du Congo est responsable 9 millions de morts et d’atrocités invraisemblables. La partition entre l’Inde et le Pakistan en 1947 a causé environ 500 000 morts et 14 millions des personnes déplacées. Les guerres endémiques au Kivu, ou l’armée rwandaise est impliquée, ainsi que son proxy, le M23, ont causé plusieurs millions de morts depuis 2014… Qui pousse le gouvernement de Birmanie à exterminer les Rohingyas ? Qui a poussé l’Arabie saoudite à bombarder le Yemen (peu-être 500 000 victimes) ? Qui organise les persécutions des chrétiens en Syrie ou au Nigeria ?

À quoi bon continuer ? L’histoire est violente, depuis les commencements de l’humanité (voir Les guerres préhistoriques de Lawrence H. Keeley). Les États-Unis sont un peu plus hypocrites que d’autres, puisqu’ils invoquent la démocratie et la liberté pour justifier leurs forfaits, comme les Soviétiques invoquaient l’amitié entre les peuples pour envoyer leurs chars mater les mauvaises têtes.

Les bilans macabres suivent les bilans macabres. Si bien qu’on ne sait plus quelle idée se faire de cette humanité si fière d’elle-même. Chacun a ses bons et ses mauvais morts. Les signataires de l’appel à la conscience de l’humanité prennent la défense du régime des mollahs qui, depuis 1979, n’a jamais hésité à massacrer sa propre population, comme tout récemment les 40 000 morts et les exécutions journalières depuis les manifestations de janvier. Les signataires réclament non seulement la souveraineté de l’Iran sur le détroit d’Ormuz, mais aussi « la poursuite et l’extradition des agents des médias anti-iraniens qui ont incité à ce bain de sang » (l’attaque américaine contre l’Iran). Si on comprend bien, il faut fermer les médias « anti-iraniens » (entendez « anti-mollahs »). Tout cela suffirait pour voir derrière cet appel la main de la mollahchie, la main et peut-être l’argent.

On doit sans doute condamner l’intervention américaine en Iran, comme on doit condamner le rapt du président vénézuélien et de son épouse par une « opération spéciale » américaine. En règle générale, la paix suppose la non-ingérence dans les affaires intérieures des autres pays. Mais si on en fait une règle intangible, elle doit s’appliquer à toutes les ingérences, y compris « l’opération spéciale » de Poutine en Ukraine (400 000 morts au moins aujourd’hui). Il est cependant des exceptions possibles : quand les armées françaises sont venues au secours des insurgés des colonies britanniques d’Amérique du nord, elles n’ont fait que venir au secours d’un peuple qui voulait se libérer, bien que les Anglais aient tenu cela pour une ingérence dans leurs affaires… Quand les armées anglaises, australiennes, canadiennes et américaines débarquent en Normandie en 1944 s’ingèrent-elles dans les affaires de « l’État français » ? Il n’était pas nécessairement absurde d’envisager une aide extérieure à l’insurrection du peuple iranien, d’autant que de nombreuses voix iraniennes l’appelaient de leurs vœux. Cibler les hiérarques du régime pour leur montrer que la peur avait changé de camp, bombarder les casernes des gardiens de la révolution, pourquoi pas ? Les dirigeants iraniens se vantent de contrôler plusieurs pays de la région, dont le Liban et l’Irak, sans oublier leurs liens avec le Qatar. Ils sont des impérialistes, eux aussi… Le Hezbollah et le Hamas sont leurs bras armés.

Bref, la critique de la politique de Washington est juste… mais il faut éviter de mettre tout sur le dos des Américains, qui, certes, ont le dos large, mais ne sont pas le « grand Satan ». Il y a toute une myriade de petits, de moyens et même d’autres grands Satan. Il serait bien que nous cessions, nous, Français et Européens, de nous raconter des histoires. Nous savons bien que la puissance américaine a bloqué l’avance soviétique et nous a évité de devenir une sorte d’Allemagne de l’Est. Nous craignons un conflit entre la Chine et les États-Unis, mais nous n’avons aucune envie que la Chine devienne trop puissante et nous impose son joug technologique et idéologique.

En vérité, nous sommes trop souvent à la recherche d’un bon maître pour nous protéger du mauvais maître. Mais, comme le rappelait Cicéron, être libre, c’est n’avoir pas de maître du tout ! Et pour être libres, vraiment, nous ne sommes collectivement pas prêt à en payer le prix. Nous nous contentons de négocier la longueur de la chaîne qui nous entrave.

Le 25 juin 2026 – Denis Collin