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Massacre à la tronçonneuse

par Denis COLLIN, le 1er février 2018

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Il n’est pas tou­jours facile de com­pren­dre ce qui sor­ti­rait de l’appli­ca­tion du rap­port Mathiot et les chiens de garde veillent au grain (y com­pris le SNALC défi­ni­ti­ve­ment rallié au pou­voir depuis qu’il a perdu une partie de ses effec­tifs). Certains font mine de croire que ce n’est qu’un rap­port alors que Blanquer a annoncé que l’archi­tec­ture ne chan­ge­rait pas.

Il y aurait à faire des consi­dé­ra­tions ter­mi­no­lo­gi­ques inté­res­san­tes. La LV1 n’existe plus, elle est rem­pla­cée par l’anglais et suivie non d’une LV2 mais de « la langue vivante ». Les lan­gues ancien­nes ne figu­rent pas dans le réper­toire (sauf peut-être dans les options) et les mathé­ma­ti­ques s’appel­lent main­te­nant « mathé­ma­ti­ques-infor­ma­ti­que ». Ces détails (le diable est dans les détails) sont en eux-mêmes révé­la­teurs. Comme est révé­la­teur le fait que ce rap­port reprend de nom­breux éléments de la réforme Darcos (reje­tée à l’époque) et … des pro­po­si­tions de « Terra Nova », un club qui ser­vait de boîte à idées pour toute l’aile droite du PS.

Je vais essayer ici d’abor­der le détail du projet et de mon­trer de quoi il s’agit en tes­tant quel­ques cas.

Dans mon lycée, il y a actuel­le­ment 14 sec­tions de ter­mi­nale qui deman­dent 60 heures d’ensei­gne­ment de phi­lo­so­phie. Parmi ces 14 sec­tions, 3 sec­tions de ter­mi­nale lit­té­raire avec 8 heures heb­do­ma­dai­res. Avec le rap­port Mathiot, les heures de phi­lo­so­phie feraient partie du « tronc com­mune » (unité 1) où 6 dis­ci­pli­nes se dis­pu­tent 12 heures d’ensei­gne­ment. On peut donc esti­mer que la phi­lo­so­phie aurait 2 heures sur ces 12 heures. Pour mon lycée, cela ne ferait plus que 28 heures de phi­lo­so­phie par semaine. On peut donc sup­pri­mer 2 postes sur les 4 ! Admettons que, par extra­or­di­naire, la phi­lo­so­phie béné­fi­cie de 3 heures heb­do­ma­dai­res, cela ferait 42 heures soit entre un poste et un poste et demi sup­primé. Soyons fou ! Imaginons que l’on intro­duise la phi­lo­so­phie dans une majeure ou une mineure de l’unité 2. Imaginons que plus de 12 élèves choi­sis­sent cette majeure ou cette mineure, cela ferait encore 3 ou 4 de phi­lo­so­phie soit au total entre 45 et 46. C’est tou­jours 15 heures de moins par rap­port à la situa­tion actuelle (un ser­vice d’agrégé, par exem­ple). Et c’est une hypo­thèse très opti­miste car compte-tenu du nou­veau mode dit d’orien­ta­tion (en fait de sélec­tion), les élèves sont invi­tés à s’orien­ter en fonc­tion des « atten­dus » des établissements d’ensei­gne­ment supé­rieur. Quel élève choi­si­rait une dis­ci­pline pour laquelle les atten­dus « phi­lo­so­phie » seraient seu­le­ment ceux des UFR de phi­lo­so­phie et des CPGE lit­té­rai­res (et encore, pas néces­sai­re­ment) ? Dans le meilleur des cas, dans l’hypo­thèse la plus folle donc, seule une poi­gnée d’élèves aurait 7 heures de phi­lo­so­phie au lieu de 8 aujourd’hui pour les 2000 clas­ses de TL que comp­tent les lycées de ce pays. Pour tous les élèves des actuel­les filiè­res ES et S, le projet Mathiot détruit toute ten­ta­tive de dis­pen­ser un ensei­gne­ment élémentaire de phi­lo­so­phie. En tout cas, dans les hypo­thè­ses les plus opti­mis­tes, on abou­tit à la sup­pres­sion d’un quart des pro­fes­seurs de phi­lo­so­phie. Tout cela au nom de la pro­mo­tion de la phi­lo­so­phie « dis­ci­pline uni­ver­selle ». Le rap­port Mathiot est un exer­cice ter­ri­fiant de « nov­lan­gue ».

Poursuivons. Il y a 3 clas­ses de TES. En mathé­ma­ti­ques, cela fait 15 heures aux­quel­les il faut ajou­ter 2 heures pour la spé­cia­lité, soit 17 heures au total. Avec le projet Mathiot, on pour­rait avoir des SES/math et des SES/his­toire-géo. Admettons que les maths dis­po­sent encore de 4 heures dans le pre­mier cas aux­quel­les on pour­rait ajou­ter une mineure de maths de 3 heures. On aurait encore 7 heures pour une classe. Imaginons une deuxième SES/math sans mineure math mais avec une mineure com­plé­men­taire SES par exem­ple et enfin une troi­sième SES/his­toire-géo avec un mineure math, on arri­ve­rait à 14 heures de maths (au lieu de 17). Mais si on espère conser­ver les heures de mathé­ma­ti­ques, cela ne pourra se faire qu’au détri­ment de l’his­toire … ou des SES. Autrement dit, dans une hypo­thèse opti­miste pour les pro­fes­seurs des mathé­ma­ti­ques, on perd des heures dans cette dis­ci­pline (envi­ron 20%) et on perd des heures en his­toire-géo­gra­phie et en SES. Il y a un autre pro­blème : les clas­ses pré­pa­ra­toi­res ECE ont un horaire et un pro­gramme de mathé­ma­ti­ques assez robus­tes. Le nou­veau bac soit res­trein­drait dras­ti­que­ment les pos­si­bi­li­tés d’accès au CPGE soit deman­de­rait une refonte radi­cale (à la baisse) des pro­gram­mes de mathé­ma­ti­ques dans ces CPGE.

Il y a des dizai­nes de com­bi­nai­sons à tester et il est bien dif­fi­cile de se faire une idée pré­cise des varia­tions horai­res. Mais la ten­dance géné­rale est par­fai­te­ment claire : une baisse dras­ti­que du volume des ensei­gne­ments et le mon­tage d’une véri­ta­ble usine à gaz de dis­ci­pli­nes au choix du client, privée de toute cohé­rence. Il n’y aurait plus de clas­ses (et donc plus de conseils de classe !), plus d’unité de tra­vail pour les élèves.

Cette réforme néces­site aussi la réé­cri­ture de tous les pro­gram­mes et l’arti­cu­la­tion des pro­gram­mes des troncs com­muns, des majeu­res et des mineu­res ; bref, l’orga­ni­sa­tion du chaos dans les ensei­gne­ments dis­ci­pli­nai­res.

Enfin la réforme a des consé­quen­ces direc­tes sur l’ensei­gne­ment supé­rieur. Les CPGE auront le plus grand mal à recru­ter des can­di­dats ayant un « profil » un tant soit peu cohé­rent et devront donc s’adap­ter au chaos. Et comme les CPGE pré­pa­rent le recru­te­ment aux gran­des écoles, on voit que c’est à un dyna­mi­tage com­plet du sys­tème que veut pro­cé­der le minis­tre, ce qui n’est pas sur­pre­nant, puisqu’il n’a jamais caché que son objec­tif était bien de faire sauter le sys­tème.

Cerise sur le gâteau : le rap­port Mathiot pré­co­nise une large auto­no­mie des établissements dans l’offre des majeu­res et des mineu­res et même la pos­si­bi­lité de pro­po­ser des ensei­gne­ments qui ne figu­rent pas dans le « cata­lo­gue » natio­nal. Fin du carac­tère natio­nal des diplô­mes et fin de l’ « éducation natio­nale ». Et pour ceux qui s’inquié­te­raient de la baisse géné­rale de niveau des élèves, il y a une réponse toute prête : recours mas­sive au « numé­ri­que », c’est-à-dire à l’ensei­gne­ment par vidéos (MOOC).

Il n’y a rien à garder de ce rap­port. Il doit être rejeté en bloc et en détail, non seu­le­ment parce qu’il affai­blira dra­ma­ti­que­ment le niveau des élèves mais parce qu’il liquide toute la phi­lo­so­phie géné­ra­le­ment de notre sys­tème d’ensei­gne­ment qui gar­dait quel­ques restes de la tra­di­tion huma­niste. De ce point de vue, la dis­cus­sion sur sélec­tion ou pas sélec­tion à l’Université est une ques­tion assez secondaire. La sélec­tion est sim­ple­ment un élément du dyna­mi­tage global du sys­tème éducatif. Il y a d’autres aspects sur les­quels on revien­dra et qui ne sont pas moins graves.


Une interview de Blanquer donnée à « SOS éducation » et subrepticement supprimée du net :

"Il faut simplement une méthodologie de la réforme." Qu’il développe ensuite :

« Pour commencer en douceur, il faut donner de la liberté à certains territoires, à certaines structures, sur la base du volontariat. Il faut faire réussir des initiatives à moindre échelle, avant de les généraliser.

Si on prend l’exemple de l’établissement autonome, on n’est pas obligé de le faire tout de suite à 100 %. Même en le voulant, de toutes façons, on n’y arriverait pas. Il faut commencer sur une petite base de 5 à 10 % d’établissements volontaires, montrer que c’est un jeu gagnant pour tout le monde, y compris pour les professeurs qui pourront choisir leur lieu de mutation. Par ailleurs, il faut aussi faire saisir qu’il y a des effets de système et que si un élément administratif est modifié, des éléments pédagogiques le seront aussi : si le recrutement des professeurs est modifié, leur formation le sera également, ainsi que le contenu des programmes. Tout se tient : il faut avoir une vision systémique, qui ne soit pas pyramidale et qui fasse confiance aux acteurs. »

Sur l’éventualité de voir apparaître "une offre scolaire autonome", M Blanquier explique : "Sans aller vers des logiques de privatisation, on peut aller vers des logiques de délégation, qui permettent d’accomplir mieux le service public en responsabilisant davantage les acteurs."