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Les fantômes de mai 68

Pour ouvrir une discussion globale sur nos perspectives historiques

par Denis COLLIN, le 28 janvier 2020

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« La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants. » (Karl Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte)

Nous vivons depuis plus d’un an une sorte de « mai 68 rampant », des Gilets Jaunes au mouvement contre la réforme des retraites, la grande majorité du peuple semble en train de faire sécession. Dans le même temps, par toutes sortes de canaux, ce pouvoir qui déploie une violence supérieure à celle du pouvoir gaulliste en 68 tente de se présenter comme l’héritier de 68. Dans l’escouade des idéologues au service du pouvoir, une place particulière est accordée aux « revenants » de mai 68. Daniel Cohn-Bendit, le célèbre « anarchiste » et Romain Goupil, le guérillero du Quartier latin vont à l’assaut de tous les médias pour défendre la loi sur les retraites et leur idole, Emmanuel Macron.

Portraits saignants

Lyon, 13 mai 68

Il y a bien long­temps que Guy Hocquenghem a écrit sa Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary (1986). Il y don­nait une série de por­traits sai­gnants : Serge July, Finkielkraut, BHL, Glucksmann, Cohn-Bendit, Roland Castro, Coluche, Arrabal, Bizot, Patrice Chéreau, Marguerite Duras, Marin Karmitz, Bernard Kouchner… Ces grands révo­lu­tion­nai­res étaient deve­nus des bour­geois ins­tal­lés dans le beau monde. Toute cette petite cama­rilla conti­nue d’offi­cier, eux ou leurs héri­tiers en ligne directe. Certains sont deve­nus minis­tres comme Kouchner, d’autres conseillers des prin­ces comme Castro, passé de Mitterrand à Macron (ils ont la peau dure, ceux-là !). On y ajou­tera le séna­teur Henri Weber, ex-auteur de Mai 68, une répé­ti­tion géné­rale. Et d’autres, moins connus que l’on retrouve socia­lis­tes puis macro­nis­tes dans des bataillons de nota­bles qui don­nent irré­sis­ti­ble­ment l’envie d’enton­ner la chan­son de Jacques Brel, « Les bour­geois, c’est comme les cochons… »

On peut se dire que c’est un clas­si­que : soyez rouges dans votre jeu­nesse, vous avez bien le temps de blan­chir ! Ou encore cet adage assez débile, « celui qui n’est pas révo­lu­tion­naire à 20 ans n’a pas de cœur, celui qui l’est encore à 40 ans n’a pas de tête. » Ce qui est nou­veau, ce n’est pas le chan­ge­ment de camp, la tra­hi­son aux che­veux blancs, c’est que, pour ces gens, il n’y a pas de tra­hi­son, pas de véri­ta­ble chan­ge­ment de camp, et que leur « révo­lu­tion » de 1968 n’était au fond que les pre­miers cris du nou­veau-né des années 80 à nos jours : le « néo­li­bé­ra­lisme » qui s’épanouit avec Macron. Il faut pour com­pren­dre cela reve­nir sur 68 et la suite, com­pren­dre com­ment l’échec de ce qui fut, pour nombre d’entre nous un vaste mou­ve­ment révo­lu­tion­naire a ouvert une nou­velle période de la domi­na­tion capi­ta­liste.

Intrication de trois grands mouvements

Mai 68 est un nœud, un moment de l’his­toire où s’entre­mê­lent trois mou­ve­ments qui sem­blent conver­ger et qui vont se désin­tri­quer au profit d’un seul de ces mou­ve­ments et au détri­ment des deux autres. Intrication, cela veut dire non seu­le­ment que les mou­ve­ments dif­fé­rents qui com­po­sent mai 68 se com­bi­nent de manière par­fois explo­sive, mais aussi que les cou­rants poli­ti­ques réels et les indi­vi­dus n’appar­tien­nent pas néces­saire à l’un ou l’autre mais sont à la fois dans l’un et l’autre.

Nous avons, d’une part, un mou­ve­ment ouvrier clas­si­que, un sou­lè­ve­ment dans la lignée de 1936 contre les condi­tions de vie que la «  moder­ni­sa­tion  » du capi­tal impose aux tra­vailleurs. Il y a des pré­mi­ces : la grève des mineurs de 1963, les mou­ve­ments de jeunes ouvriers chez Citroën à Rennes ou chez Berliet à Caen, mou­ve­ments très durs qui voient de nou­vel­les cou­ches de la classe ouvrière affron­ter les CRS, les pro­tes­ta­tions contre les ordon­nan­ces de 1967 sur la Sécurité sociale, etc. Une nou­velle couche d’OS direc­te­ment arra­chés à la vie rurale et qui ne connais­sent pas le sens de la dis­ci­pline de la vieille classe ouvrière bien enca­drée par le PCF et la CGT. Dans ce mou­ve­ment ouvrier en pleine muta­tion, il faut aussi noter l’arri­vée mas­sive des ingé­nieurs, cadres et tech­ni­ciens, la « nou­velle classe ouvrière » chère à Serge Mallet et dont le PSU se vou­lait de fait le repré­sen­tant poli­ti­que atti­tré.

Ce mou­ve­ment va pren­dre le dessus à partir du 14 mai par la grève avec occu­pa­tion partie de la SNIAS à Nantes et de Renault à Billancourt, mou­ve­ment qui va s’étendre comme une trai­née de poudre. Avant le 13 mai, c’est le mou­ve­ment étudiant qui tient le haut du pavé, avec Cohn-Bendit (mou­ve­ment du 22 mars), Jacques Sauvageot (UNEF), rejoint par le SNESup dirigé par Alain Geismar. À partir du 13 mai, ce sont les syn­di­cats qui repren­nent la main. Le mou­ve­ment se ter­mi­nera avec les accords de Grenelle, qui furent loin d’être négli­gea­bles : impor­tante aug­men­ta­tion du SMIG, qua­trième semaine de congés payés, nou­veaux droits syn­di­caux dans l’entre­prise. La reprise fut dif­fi­cile parce que l’occu­pa­tion des usines avait fait naître des espoirs d’un chan­ge­ment plus pro­fond. Les diri­geants syn­di­caux doi­vent s’y repren­dre à deux fois pour faire avaler les accords de Grenelle (voir le fameux épisode du dis­cours de Séguy à Renault-Billancourt). Les comi­tés de grève qui n’ont jamais réussi à se cen­tra­li­ser font de la résis­tance et bien après mai 68 beau­coup pen­saient que ce n’était qu’un début et que le mai réussi était devant nous. Mais ce fut, de fait, le der­nier grand mou­ve­ment ouvrier où la ques­tion d’un hori­zon socia­liste fut posée dans la lutte même.

Le deuxième mou­ve­ment était celui de la radi­ca­li­sa­tion poli­ti­que de toute une frange, notam­ment de la jeu­nesse étudiante comme pro­lon­ge­ment de la situa­tion inter­na­tio­nale. La géné­ra­tion de ceux qui avaient com­battu la guerre d’Algérie retrou­vait ceux qui dénon­çaient la guerre amé­ri­caine au Vietnam et qui pre­naient comme nou­veau modèle, face à une URSS un peu démo­né­ti­sée, la révo­lu­tion cubaine (« Un grand espoir, c’est Cuba », chan­tait Colette Magny, comme réponse à son « J’ai le mal de vivre »). Beaucoup d’espoirs, par­fois un peu pué­rils, beau­coup de confu­sions et d’illu­sions aussi. Derrière ce mou­ve­ment, les gran­des puis­san­ces (URSS et Chine) agis­saient aussi en cou­lis­ses. Et puis il y eut le « Printemps de Prague » et l’espoir d’une conver­gence entre les mou­ve­ments pour la démo­cra­tie à l’Est et contre le capi­ta­lisme à l’Ouest. Pour des jeunes gens qui pour la pre­mière fois avaient une vue directe sur le monde (par la télé­vi­sion), il y avait matière à penser et à cher­cher ce qu’étaient les fins ulti­mes de l’huma­nité.

Le troi­sième mou­ve­ment est celui de la moder­ni­sa­tion du capi­ta­lisme, du pas­sage d’un capi­ta­lisme fondé sur la trans­mis­sion du patri­moine au capi­tal mobile qui se met­tait en place et que la moder­ni­sa­tion indus­trielle avait pré­paré — en France comme ailleurs. Le gaul­lisme était vrai­ment trop « vieille France », trop engoncé dans ses pré­ju­gés, bien que là aussi les choses com­men­çaient à chan­ger puis­que c’est le gaul­liste Lucien Neuwirth qui avait fait léga­li­ser l’usage de la pilule contra­cep­tive, au grand dam de la plu­part de ses col­lè­gues. La liberté sexuelle devint un mot d’ordre chez les enfants de la bour­geoi­sie ; il y avait belle lurette que les ouvriers enfrei­gnaient allé­gre­ment les « normes » bour­geoi­ses en cette matière : en l’absence de patri­moine à gérer, on y pra­ti­quait sou­vent l’union libre (on « vivait à la colle »), mais les bour­geois étaient encore coin­cés, nous dit-on : la pra­ti­que des « ral­lyes » pour orien­ter les maria­ges, qui existe tou­jours aujourd’hui, se dou­blait pour­tant des booms, où les stu­pé­fiants étaient de règle chez les reje­tons de la bonne société, et ce bien avant 68 (le cinéma en offre de nom­breux témoi­gna­ges). Quoi qu’il en soit, « l’héroï­que bataille » pour la liberté sexuelle était dans l’air du temps et recou­vrait un contenu poli­ti­que qu’on peut résu­mer par « à bas les normes ! » Cette partie du mou­ve­ment de 68 repré­sen­tait très pré­ci­sé­ment « l’extrême gauche du capi­tal » et Cohn-Bendit était son porte-parole atti­tré. Le « mou­ve­ment du 22 mars » né à Nanterre sous la hou­lette du futur macro­nien défen­dait cette idée ébouriffante : per­met­tre aux gar­çons d’avoir accès à la cité des filles.

Ces trois mou­ve­ments étaient com­plè­te­ment intri­qués et l’on trouve la même intri­ca­tion en Italie, mais ni aux États-Unis, ni en Allemagne, par exem­ple, où la com­po­sante ouvrière du mou­ve­ment est absente. L’idée lar­ge­ment par­ta­gée à « l’extrême gauche » d’un vaste mou­ve­ment révo­lu­tion­naire mon­dial est notoi­re­ment fausse, mais elle a entre­tenu la flamme et permis l’exis­tence de mou­ve­ments dits révo­lu­tion­nai­res assez impor­tants dans toute une série de pays avan­cés.

Le déclin du mouvement ouvrier

À partir de 1968, nous assis­tons, à tra­vers des sou­bre­sauts, à un long déclin du mou­ve­ment ouvrier orga­nisé, c’est-à-dire des grands partis ouvriers de masse et des syn­di­cats. Après une pointe dans les années 80, le PCI se saborde au congrès de Bologne (1991) pour deve­nir « social-démo­crate », puis démo­crate tout court en fusion­nant avec une aile de la démo­cra­tie chré­tienne. Le PSI, miné par la cor­rup­tion de son chef, Craxi, dis­pa­raît à peu près du pay­sage. Les ten­ta­ti­ves de main­te­nir un espoir com­mu­niste en Italie, avec le Partito Comunista Rifondazione fini­ront aussi par s’enli­ser. En Allemagne, nous assis­tons à un lent déclin du SPD qui n’est plus aujourd’hui que l’ombre de lui-même. En France, le PCF a com­mencé à décli­ner à la fin des années 70 pour pres­que s’effa­cer après la dis­pa­ri­tion de Georges Marchais, ne sur­vi­vant que grâce à ses allian­ces électorales avec le PS, allian­ces qui dans le même temps contri­buaient aussi à son déclin. Le PS fran­çais n’a jamais été véri­ta­ble­ment un parti ouvrier, faute de liens sérieux avec la classe ouvrière orga­ni­sée. Il était devenu un parti des clas­ses moyen­nes sala­riées et des intel­lec­tuels. Mais son lien avec l’his­toire en fai­sait tout de même une sorte de « parti ouvrier ». Sa quasi-dis­pa­ri­tion dans le macro­nisme n’est peut-être pas défi­ni­tive, mais elle est tout de même une confir­ma­tion de ce déclin du mou­ve­ment ouvrier tra­di­tion­nel. Cela ne signi­fie pas que la lutte des clas­ses a dis­paru. « La classe ouvrière a le dos au mur », disaient les « lam­ber­tis­tes » avant 68. C’est main­te­nant que cette pro­po­si­tion prend tout son sens. Toutes les batailles récen­tes, après 1995 qui fut le der­nier grand mou­ve­ment qui ait eu à peu près gain de cause, ont été per­dues. Non seu­le­ment le mou­ve­ment ouvrier n’a plus engagé de bataille pour gagner de nou­veaux acquis, mais il a été inca­pa­ble de défen­dre ses posi­tions et nous assis­tons, en France, mais aussi dans toute l’Europe à des reculs impor­tants. Symboliquement, la défaite des mineurs bri­tan­ni­ques battus par Mrs Thatcher en 1983 exprime toute la période et le conflit pré­sent autour des retrai­tes doit être com­pris dans ce contexte. Il est néces­saire de s’inter­ro­ger sur cet affai­blis­se­ment du mou­ve­ment ouvrier, car les expli­ca­tions tra­di­tion­nel­les par la tra­hi­son des appa­reils ou la méchan­ceté de la bour­geoi­sie sont ridi­cu­les. Et si l’on s’avance dans cette recher­che, on sera obligé d’aller loin. Je laisse ici la ques­tion ouverte. Y a-t-il une fata­lité qui fait que la classe ouvrière soit vouée à l’impuis­sance poli­ti­que (comme aujourd’hui) ? Doit-elle tou­jours subir une repré­sen­ta­tion poli­ti­que qui finit par pré­fé­rer l’ordre exis­tant au danger d’un chan­ge­ment révo­lu­tion­naire ? Faut-il accep­ter la thèse, défen­due par Costanzo Preve, selon laquelle les clas­ses subal­ter­nes ne peu­vent jamais deve­nir des clas­ses domi­nan­tes ?
Quoi qu’il en soit, on peut com­pren­dre des pans entiers du gau­chisme post-soixante-huit comme des ten­ta­ti­ves pour trou­ver des sub­sti­tuts à la classe ouvrière qui se révé­le­rait inca­pa­ble d’accom­plir la mis­sion his­to­ri­que que le marxisme ortho­doxe et sa ver­sion marxiste-léni­niste lui avaient attri­buée. Plus de classe ouvrière comme « sujet révo­lu­tion­naire », place aux nou­veaux sujets révo­lu­tion­nai­res : la « petite bour­geoi­sie radi­ca­li­sée », les « nou­vel­les avant-gardes larges ayant rompu avec le réfor­misme dans la tac­ti­que des luttes », tout ce que l’on pou­vait trou­ver dans les écrits de Daniel Bensaïd, notam­ment le fameux bul­le­tin inté­rieur de la Ligue com­mu­niste (BI 30) publié en juin 1972. Dans ce texte Jebrac-Ségur-Bensaïd spé­cu­lait même sur les « vertus mili­tai­res de la pay­san­ne­rie » et ima­gi­nait une guerre de gué­rilla rurale l’échelle du conti­nent euro­péen. Je sais qu’aujourd’hui il faut dire du bien du grand pen­seur Bensaïd, mais à ce niveau de délire, on s’inter­roge… Le plus impor­tant est bien cette élimination pro­gres­sive de la classe ouvrière et ce mou­ve­ment vers la petite-bour­geoi­sie « radi­ca­li­sée » dont nous voyons main­te­nant les mani­fes­ta­tions éclatantes.

La seule lueur de reprise d’un mou­ve­ment social sérieux est venue d’où l’on ne l’atten­dait pas, avec les Gilets jaunes, mou­ve­ment aty­pi­que, mais incontes­ta­ble­ment popu­laire mêlant sala­riés et tra­vailleurs indé­pen­dants, comme dans les pre­miè­res heures du mou­ve­ment ouvrier, et pra­ti­quant l’action directe. Une large partie de l’intel­li­gent­sia de gauche n’a rien vu, sou­vent rien com­pris à ces mani­fes­ta­tions où la cou­leur jaune était l’uni­forme, le chant révo­lu­tion­naire La Marseillaise et le dra­peau un dra­peau tri­co­lore ! Plus rien à voir avec la « conver­gence des luttes », les « Nuits debout » et autres spec­ta­cles pour petits bour­geois. Ce qui est à l’ordre du jour, c’est la recons­truc­tion d’un mou­ve­ment popu­laire, dont la com­po­sante ouvrière au sens large est essen­tielle mais fait la jonc­tion avec les autres com­po­san­tes des clas­ses labo­rieu­ses et dont la base pour­rait ne plus être entre­prise mais la com­mune, le quar­tier, base dont le rond-point est l’emblème.

Les impasses de l’anti-impérialisme

Le deuxième aspect est la révé­la­tion de l’impasse poli­ti­que de l’anti-impé­ria­lisme. Évidemment, sur le plan moral, l’agres­sion amé­ri­caine au Vietnam était insup­por­ta­ble, comme le fut la main­mise sur le Chili le 11 sep­tem­bre 1973. Défendre incondi­tion­nel­le­ment les nations agres­sées par l’impé­ria­lisme n’est pas seu­le­ment un devoir « révo­lu­tion­naire », mais aussi un devoir de qui­conque est atta­ché à la démo­cra­tie et à la sou­ve­rai­neté des peu­ples, toutes choses pro­cla­mées par la révo­lu­tion « bour­geoise » de 1789. Mais cela n’impli­que pas le sou­tien poli­ti­que aux gou­ver­ne­ments des nations agres­sées. Être contre les guer­res menées contre l’Irak en 1991 (merci Mitterrand !) et 2003, ce n’est évidemment pas sou­te­nir Saddam Hussein, tyran spé­cia­lisé dans la pen­dai­son des com­mu­nis­tes. Dénoncer les ingé­ren­ces US au Venezuela n’impli­que pas de se ral­lier au « boli­va­risme » de Chavez ou Maduro. Mais ces dis­tinc­tions étaient trop sub­ti­les pour nos « anti-impé­ria­lis­tes » qui se mirent en devoir de trou­ver par­tout des gou­ver­ne­ments révo­lu­tion­nai­res sui gene­ris, comme le Parti com­mu­niste viet­na­mien, et pen­dant un temps le Front Uni National du Kampuchéa (le FUNK, autre­ment dit les sinis­tres Khmers rouges).

Cet anti-impé­ria­lisme avait deux effets : pre­miè­re­ment le déve­lop­pe­ment d’une com­plai­sance, pour le moins, envers les régi­mes sta­li­niens qui étaient clas­sés, peu ou prou, parmi les anti-impé­ria­lis­tes ; et, deuxiè­me­ment, de nour­rir une vision de l’his­toire dans laquelle l’intel­li­gent­sia petite-bour­geoise tient le rôle prin­ci­pal. Le pre­mier aspect est peut-être même le moins impor­tant. Après tout pour vain­cre le pire des dan­gers on peut faire alliance avec le diable et même avec sa grand-mère et l’Union sovié­ti­que avait joué un rôle majeur dans la défaite du nazisme. Le plus impor­tant est le deuxième aspect : nous avons un mou­ve­ment his­to­ri­que qui place au pre­mier plan la classe petite-bour­geoise, intel­lec­tuels, mili­tai­res, indé­pen­dants, etc., et elle pré­tend accom­plir les fins ulti­mes de l’huma­nité ! En effet, les prin­ci­paux mou­ve­ments révo­lu­tion­nai­res anti-impé­ria­lis­tes sont aux mains de cette classe et le mou­ve­ment ouvrier n’y joue aucun rôle ou un rôle mino­ri­taire, quand il ne s’oppose pas à ces nou­veaux « sujets his­to­ri­ques ». Ce ne sont même pas les chefs petits-bour­geois des ouvriers. Leur base est essen­tiel­le­ment pay­sanne en Chine, au Vietnam, au Cambodge et même dans la plu­part des pays d’Amérique latine. Il y a une classe ouvrière active en Argentine, en Bolivie et bien­tôt au Brésil, mais elle res­tera tota­le­ment imper­méa­ble au dis­cours des gué­rille­ros. Le destin du marxisme est désor­mais étroitement lié à ces clas­ses inter­mé­diai­res qui trou­vent dans la « dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat » une cou­ver­ture idéo­lo­gi­que adé­quate pour légi­ti­mer leur action en vue du pou­voir, qu’elle se sent fondée à exer­cer. Elle doit pour cela com­bat­tre les puis­san­ces capi­ta­lis­tes étrangères. J’ai déve­loppé tout cela de manière un peu appro­fon­die dans Le cau­che­mar de Marx. Mais dans ces mou­ve­ments exo­ti­ques, la petite bour­geoi­sie intel­lec­tuelle euro­péenne, qui ne sait pas trop bien quel sera son avenir, va trou­ver un idéal auquel s’iden­ti­fier. Il y a de nom­breu­ses théo­ri­sa­tions de ce dépla­ce­ment de l’axe de la pensée révo­lu­tion­naire : l’encer­cle­ment des villes par les cam­pa­gnes (Mao), les damnés de la terre (Frantz Fanon), etc. Les élucubrations du congrès de Bakou des peu­ples d’Orient (1920) vont être repri­ses sous des formes diver­ses en rem­pla­çant l’oppo­si­tion entre pro­lé­tai­res et bour­geois par l’oppo­si­tion entre nations impé­ria­lis­tes et nations pro­lé­tai­res — une thèse que l’on trouve déjà chez Mussolini dans les pre­miè­res années du mou­ve­ment fas­ciste.

Si l’on revient sur cette his­toire, on com­prend mieux l’isla­mo­phi­lie d’une large partie des grou­pes d’extrême gauche d’aujourd’hui. Un musul­man est par défi­ni­tion un repré­sen­tant des nations pro­lé­tai­res, alors qu’un ouvrier blanc et hété­ro­sexuel est un membre de l’aris­to­cra­tie ouvrière vendue à l’impé­ria­lisme — il y a même des cita­tions de Lénine toutes prêtes ! On com­prend mieux avec quelle cons­tance cette « petite bour­geoise radi­ca­li­sée » a su conqué­rir les lieux du pou­voir intel­lec­tuel pour impo­ser pro­gres­si­ve­ment sa façon de voir le monde, pour conqué­rir l’hégé­mo­nie comme on dirait en para­phra­sant Gramsci.
Il y a un der­nier point à sou­li­gner. Le sou­tien « anti-impé­ria­liste » aux luttes armées a déve­loppé une vision mili­taire de la vie poli­ti­que. Dans Le bon, la brute et le truand, le per­son­nage joué par Clint Eastwood dit : « tu vois, le monde se divise en deux caté­go­ries, celui qui a un pis­to­let chargé et celui qui creuse et toi tu creu­ses. » C’est la vision du monde qu’ont déve­lop­pée les par­ti­sans de la lutte armée : les armes déci­dent de tout. Il n’est donc pas très étonnant que cer­tains d’entre eux aient rejoint sans sour­ciller le camp de l’impé­ria­lisme US quand ce pays s’est engagé dans une poli­ti­que d’expor­ta­tion par les armes des « valeurs de l’Amérique ». C’est ainsi que l’ancien chef du Service d’ordre de la Ligue com­mu­niste, Romain Goupil, s’est retrouvé comme l’un des porte-parole des « néo­cons » à la fran­çaise en sou­te­nant l’inter­ven­tion amé­ri­caine contre l’Irak en 2003.

Tout cela doit être nuancé. La révolte morale contre le domi­na­tion est fon­da­men­ta­le­ment juste. La défense de la liberté est uni­ver­selle et il faut reconnaî­tre la sin­cé­rité de l’enga­ge­ment poli­ti­que révo­lu­tion­naire de beau­coup de jeunes. Il faut seu­le­ment en com­pren­dre les limi­tes : cet enga­ge­ment peut conduire au socia­lisme, c’est-à-dire au « vieux mou­ve­ment ouvrier », issu de l’Internationale Ouvrière. Mais il peut aussi nour­rir une pensée cyni­que, l’idée que tout est pos­si­ble et que tous les moyens sont bons pour gagner. Sinon, com­ment expli­quer que la révolte morale débou­che sur le sou­tien à des régi­mes abo­mi­na­bles ?

La révolution sociétale

La « révo­lu­tion sexuelle » est le point de départ de la prise de cons­cience de soi d’une nou­velle classe ayant voca­tion exer­cer le pou­voir dans tous les domai­nes, le pou­voir poli­ti­que dès que pos­si­ble, mais aussi le pou­voir dans le monde de la culture et le pou­voir idéo­lo­gi­que avec un but : en finir avec les normes étouffantes, « vivre sans temps mort » et « jouir sans entra­ves ». En finir avec les normes bour­geoi­ses, c’est d’abord en finir la vieille morale fami­liale, ce qui n’est pas pour déplaire aux plus luci­des des mem­bres de la classe capi­ta­liste. La famille est un obs­ta­cle à la flui­dité néces­saire au marché du tra­vail. En outre, la liberté sexuelle a deux avan­ta­ges : elle ouvre un nou­veau marché, le marché du sexe sous toutes ses formes, et, en second lieu, elle pro­cède de cette « désu­bli­ma­tion répres­sive » dont parle Marcuse — com­ment user de l’énergie sexuelle pour aug­men­ter le profit.
Le liber­ta­risme socié­tal est devenu le cheval de Troie de la liqui­da­tion de toutes les normes pro­té­geant les indi­vi­dus. « Vivre sans temps mort » : voilà un mot d’ordre que n’importe quel capi­ta­lisme repren­dra à son compte. Il ne doit y avoir aucun temps mort pour le tra­vail pen­dant la jour­née de tra­vail et dans la vie elle-même il ne doit y avoir aucun temps mort pour entre­pren­dre, com­mer­cer, ache­ter et vendre, aucun temps qui ne soit sacri­fié à Mammon ! Quant à « jouir sans entra­ves », c’est le mot d’ordre sous-jacent à la plu­part des publi­ci­tés. Évidemment, ceux qui veu­lent jouir sans entra­ves, qui veu­lent « tout, tout de suite » (autre mot d’ordre de VLR), ceux-là sont dans le sens de l’his­toire, dans le sens du « pro­grès » et ils devront être prêts à en payer le prix.

On pourra objec­ter que le capi­ta­lisme est capa­ble de tout récu­pé­rer, et qu’il peut récu­pé­rer les révol­tes qui sont diri­gées contre lui. Sans doute. Mais dans le cas d’espèce, ce sont les « rebel­les » eux-mêmes qui ont expli­qué pour­quoi le néo­li­bé­ra­lisme (ils lui ont donné un autre nom) était l’avenir qu’il fal­lait faire adve­nir. L’idéal du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste est la « société liquide » (Zigmunt Bauman), une société d’indi­vi­dus en mou­ve­ment, d’indi­vi­dus sans appar­te­nance, une société qui réa­lise plei­ne­ment les vœux de Deleuze et Guattari dans leur livre de 1972, L’Anti-Œdipe. C’est un autre héros intel­lec­tuel de l’extrême gauche, Michel Foucault qui va faire de l’exten­sion de la « liberté » capi­ta­liste et de l’abo­li­tion des normes la véri­ta­ble émancipation. La French Theory, le « post­mo­der­nisme » va sonner la fin du grand récit révo­lu­tion­naire (cf. Lyotard) et trans­for­mer la « rébel­lion » en car­bu­rant de la machine capi­ta­liste.

Des indi­vi­dus inter­chan­gea­bles, ni hommes ni femmes, ni jeunes ni vieux (d’ailleurs il n’y a plus que des jeunes dans le monde post­mo­derne), des forces de tra­vail mobi­les et des consom­ma­teurs occu­pés à consom­mer, voilà ce qu’a fabri­qué la révolte des soixante-hui­tards, du moins ceux qui se pré­sen­tent sous cette étiquette et cons­trui­sent le récit de 68 à des­ti­na­tion des médias domi­nants d’aujourd’hui. Le lien entre le macro­nisme et les héros de la « révo­lu­tion sexuelle » d’antan se fait faci­le­ment. Macron, tout en essayant de se garder de sa droite, est favo­ra­ble aux inno­va­tions « socié­ta­les », il est prêt à lais­ser toutes sortes de bouf­fons (comme Bellatar) occu­per la scène et il s’affi­che volon­tiers avec les anciens soixante-hui­tards, deve­nus les sou­tiens des lan­ceurs de LBD et de gre­na­des lacry­mo­gè­nes contre des mani­fes­tants qui, eux, n’ont pas de pavés en main…

Ce qui était intri­qué est dénoué. L’époque peint main­te­nant du gris sur du gris. La page de 68 est tour­née, mais encore faut-il la penser sérieu­se­ment. Ces quel­ques réflexions ne visent qu’à ébaucher des lignes sui­vant les­quel­les des élaborations plus rigou­reu­ses pour­ront être condui­tes. Nous avons eu de nom­breu­ses ana­ly­ses poli­ti­ques mais nous man­quons d’une vraie com­pré­hen­sion sociale et psy­cho­lo­gi­que de l’ensem­ble de cette période his­to­ri­que et cette com­pré­hen­sion nous aide­rait gran­de­ment à l’heure où s’impose la néces­sité de recons­truire un mou­ve­ment de résis­tance au capi­ta­lisme et de trans­for­ma­tion sociale.

Denis Collin — le 27 jan­vier 2020.


Voir en ligne : Le cauchemar de Marx ou le capitalisme est-il une histoire sans fin ?

Messages

  • C’est effectivement un travail à faire, ne serait-ce qu’en recensant chacun nos souvenirs et réflexions sur cette époque, ces époques. En attendant, juste une remarque. En 68 (et même après) les différents acteurs avaient pu s’emparer d’espaces et s’y installer comme une première victoire sur le pouvoir, s’assembler, y débattre collectivement, et s’organiser. Les étudiants dans les facultés, les théâtres etc. les ouvriers dans leurs usines et leurs quartiers etc. Les gilets jaunes n’ont pas pu conquérir d’espaces véritablement du même type. Ils ont eu internet et les ronds points dont ils ont été délogés quand le pouvoir a compris leur importance et le danger que cela représentait. Ils ont dû alors assurer une présence continuellement en mouvement, chaque samedi, en martelant leur présence (On est là, on est là...) pendant plus d’un an comme seule arme de leur contestation et bientôt comme objectif principal. Ce n’est ni un reproche ni une critique mais un simple constat de la difficulté rencontrée par ce mouvement qui n’a bénéficié d’aucune indulgence de la part du pouvoir en place (c’est le moins qu’on puisse dire) contrairement au pouvoir Pompidolien qui avait cédé la Sorbonne aux étudiants et avait dû laisser les ouvriers occuper leurs usines.

  • Je viens justement d’écrire sur la vague sociétale (je préfère ici le mot "vague" à celui de "révolution").
    https://lemoine001.com/2020/01/17/le-desir-au-xxeme-siecle/

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