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Fascisme ? Mais quels fascismes en France aujourd’hui, et donc quels antifascismes ?

par René MERLE, le 7 février 2020

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Et si en se polarisant sur le RN, on oubliait un péril essentiel ?

Déformation pro­fes­sion­nelle, je regarde déjà vers le passé pour mieux retour­ner au pré­sent, en gar­dant tou­jours, réfé­rence oblige, le propos du vieux Karl, qui en fait était tout jeune alors :

« Hegel fait quel­que part cette remar­que que tous les grands événements et per­son­na­ges his­to­ri­ques se répè­tent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajou­ter : la pre­mière fois comme tra­gé­die, la seconde fois comme farce [1] »

Février 1934 vit les Ligues fac­tieu­ses déclen­cher l’assaut contre une République bien mal diri­gée par un atte­lage cor­rompu de radi­caux et d’hommes de droite. Février 34 vit aussi dans la rue la dure riposte anti­fas­ciste (SFIO et PCF), anti­ci­pa­trice du Front Populaire [2].
Février 1934 fut l’acte fon­da­teur uni­taire de la lutte anti­fas­ciste, la lutte contre les fac­tieux comme l’on disait aussi alors. À l’évidence, les mani­fes­tants du 9 et du 12 février ne s’étaient pas levés pour défen­dre le gou­ver­ne­ment radi­cal dit d’Union natio­nale. Ils s’étaient levés pour défen­dre la République, une République à laquelle ils vou­laient donner toute sa charge de démo­cra­tie et de jus­tice sociale. C’est cette même espé­rance qui moti­vera beau­coup de résis­tants anti­fas­cis­tes entre 1944 et 1945, qui sou­tien­dra le pro­gramme du CNR et qui fut par­tiel­le­ment satis­faite en 1944-1946.

Paris, Place de la Bastille, 1935. Source : Gallica.

Je suis entré dans la vie poli­ti­que quel­ques années après, et com­bien de fois alors ai-je entendu le mot de « fac­tieux » voire le mot de « fas­ciste » uti­lisé à bon ou à mau­vais escient. Mon ado­les­cence dans un milieu com­mu­niste a été bercée par le mot de « fac­tieux » appli­qué aux « nervis du RPF » gaul­liste. Et plus tard, dans mes années d’étudiant à Paris, le mot « fas­ciste » était volon­tiers appli­qué aux acti­vis­tes d’extrême droite qui nous dis­pu­taient le pavé du quar­tier latin. Et plus tard encore, le 14 mai 1958, jeune mili­tant prêt à en décou­dre, j’ai ouvert l’Humanité qui titrait : « Alerte au fas­cisme ! Coup de force à Alger ! ». Nous atten­dions les paras et nous pré­pa­rions à un affron­te­ment iné­vi­ta­ble, mais, au nom même de l’anti­fas­cisme et, dixit, pour éviter la guerre civile (ce qui, ma foi, par­tait d’un bon sen­ti­ment) socia­lis­tes et radi­caux se jetè­rent dans les bras du géné­ral de Gaulle pour former un gou­ver­ne­ment « d’union natio­nale ». Et l’homme pro­vi­den­tiel nous signi­fia qu’il n’était en rien un apprenti dic­ta­teur et qu’il conve­nait de ren­voyer le mot « fas­ciste » aux égouts de l’his­toire, mais aucu­ne­ment au pré­sent…
Le mot « fas­ciste » sembla alors entrer en hiber­na­tion, même si en mai 1968 les grands révo­lu­tion­nai­res Cohn Bendit et Goupil, aujourd’hui conseillers du Prince, enton­naient le désor­mais célè­bre CRS-SS.
Il fallut que vienne l’ère Mitterrand, bénie de la gauche dite plu­rielle, pour que l’anti­fas­cisme revienne à l’ordre du jour : notre grand Florentin avait en effet cru bon offrir à un grou­pus­cule ranci d’extrême droite les moyens de se faire gran­de­ment connaî­tre, et, par­tant, d’obte­nir 35 dépu­tés en mars 1986. Habile manœu­vre pour affai­blir la droite clas­si­que, et souder une union de la gauche plutôt brin­que­ba­lante. Ainsi l’ombre du « fas­cisme » FN s’abat­tit-elle sur notre vie poli­ti­que bipo­laire, et les Belles Âmes trou­vè­rent contre qui guer­royer, non sans stig­ma­ti­ser les beaufs obtus d’au-delà du Périf.
Elles eurent de quoi se déchaî­ner quand, en 1995, le FN enleva quel­ques muni­ci­pa­li­tés méri­dio­na­les, dont celle de Toulon. À nos réac­tions « à la base », comme on dit, plutôt igno­rées par les médias, sont venus se super­po­ser les trains pari­siens de ces Belles Âmes venues nous appor­ter la bonne parole et se faire un peu de pub. BHL en tête, l’intel­li­gent­sia à sa suite, et, en ren­fort les pit­to­res­ques et quel­que peu inquié­tants AntiFafs, sans oublier NTM en flan­ker
Las, leur feu de paille média­ti­que ne dura qu’un ins­tant, et c’est patiem­ment, et sans eux, qu’il fallut reconqué­rir au mieux le ter­rain perdu. Ce qui est loin d’être gagné.
Puis vint 2002, qui vit Le Pen se retrou­ver au second tour des pré­si­den­tiel­les et ren­voyer dans ses cordes l’orgueilleux Jospin. Quelle levée de bou­clier mes amis, quel sur­saut anti­fas­ciste, quel­les mani­fes­ta­tions de cons­ter­na­tion et de pro­tes­ta­tion, pour in fine ren­voyer Chirac à l’Élysée avec 82,21 % de voix répu­bli­cai­nes.
2002 fut la matrice de ce que nous connû­mes en 2017 : qui se retrouve au second tour contre le grand Satan est sûr d’être élu, quitte à mépri­ser ensuite cet électorat rallié, comme le fit Chirac, et comme le fait Macron.
D’où l’inté­rêt de main­te­nir le grand Satan en forme…

Mais voilà que le retour des « fac­tieux », ou pres­que, est venu un temps occulter le péril FN, et trou­bler la quié­tude du quin­quen­nat Hollande ! La manif pour tous ! Avec ses remu­gles de vieille droite bour­geoise et de Ligues d’antan !
Aussi, quand, après la mani­fes­ta­tion « Jour de colère », la défer­lante rose et bleue eût battu le pavé pari­sien (26 jan­vier 2014). Messieurs Badinter, Valls, Dray, Assouline, et autres nota­bles socia­lis­tes, évoquèrent la néces­sité d’une riposte répu­bli­caine de masse. Le Président Hollande aurait de même appelé, lors du conseil des Ministres du 29 jan­vier, à une mobi­li­sa­tion citoyenne et à un sur­saut répu­bli­cain, à moins que ce ne soit un sur­saut citoyen et une mobi­li­sa­tion répu­bli­caine.
J’ima­gi­nai alors. La Grand Messe, style la manif. anti Front de 2002. Pipoles atti­trés en tête, suivis des délé­ga­tions du Boboland, plus la Plèbe docile et la pié­taille électorale conviées à la figu­ra­tion.
Bon, cette manif. ne s’est pas pro­duite en fait. Mais l’idée était dans l’air.
Et c’est bien ce qui se pro­duira quand, après les atten­tats meur­triers de 2015, le gou­ver­ne­ment s’appro­pria l’immense sur­saut du 11 jan­vier, en en pre­nant la tête du cor­tège, avec une belle bro­chette inter­na­tio­nale de défen­seurs paten­tés de la liberté de la presse.
Union natio­nale ! Union natio­nale !
Dorénavant, plus que jamais, les mots « répu­bli­cain » et « citoyen » vont être mis à toutes les sauces.
Mais curieu­se­ment en l’occur­rence, de « fas­cisme » on ne parle pas.
Relisez les propos du pré­si­dent Hollande et de son pre­mier minis­tre manuel Valls. Il est ques­tion de dire non à la bar­ba­rie, à l’into­lé­rance, à l’anti­sé­mi­tisme, au racisme. Mais pas ques­tion parler de « fas­cisme vert », pas ques­tion de frois­ser les sus­cep­ti­bi­li­tés de ceux qui se retrou­vent avec les pré­di­ca­teurs se pla­çant au-dessus de la loi répu­bli­caine, avec les adven­tis­tes d’une idéo­lo­gie reli­gieuse tota­li­taire. Élections obli­gent, et sur­tout élections loca­les [3] sur la conquête de Trappes …
Et tout en sur­fant sur l’émotion, notre équipe Hollande-Valles et déjà Macron ne rataient pas une occa­sion d’agiter l’épouvantail FN en voie ultra rapide de « dédia­bo­li­sa­tion ».
Le Président, son gou­ver­ne­ment, et une bonne partie des diri­geants socia­lis­tes, en reniant leurs pro­mes­ses, ne man­quaient quand même pas d’air, d’appe­ler à la vigi­lance répu­bli­caine ceux qu’ils avaient démo­bi­li­sés, décou­ra­gés, exas­pé­rés… Merci Madame El Khomri…
Sorti de sa boite par le res­sort la Finance, notre actuel Président n’a pu que bénir notre Constitution qui lui per­met­tait de se retrou­ver seul au second tour devant le Grand Satan, ou plutôt la Grande Diablesse.
Las, il n’a pas pu égaler Chirac dans l’adhé­sion, beau­coup se sont abs­te­nus, beau­coup ont voté blanc, mais il y a eu suf­fi­sam­ment de citoyens trou­blés pour lui donner une majo­rité.
On connaît la suite. On ne change pas de poli­ti­que, on reste droit dans ses bottes, bref on conti­nue à nour­rir l’immense désillu­sion et la sourde colère qui por­tent l’ascen­sion du FN. Pardon, du RN.
Mais que le RN ne s’y trompe pas, nous dit-on : le péril est certes dans la demeure, mais la riposte uni­taire citoyenne, et répu­bli­caine (électorale bien sûr), inter­vien­dra à son heure, dans un invin­ci­ble défer­le­ment, comme en 2017.
Mais les temps ont changé, et bien des citoyens décil­lés savent qu’au second tour ris­quent de se retrou­ver côte à côte deux com­pli­ces, deux vrais popu­lis­tes au sens de « le Peuple c’est moi », deux auto­ri­ta­ris­tes, deux cama­rillas arro­gan­tes et cyni­ques – l’une accro­chée au pou­voir, l’autre en passe de le pren­dre - deux mas­sa­creurs d’avenir…
Et pen­dant ce temps, le nou­veau fas­cisme fait son chemin dans nos milieux popu­lai­res de « la dif­fé­rence », comme on dit. Mais bien peu nom­breux sont ceux qui osent le qua­li­fier ainsi, même s’ils le pen­sent, sans parler des irres­pon­sa­bles qui ont cru néces­saire de par­ti­ci­per avec lui à une dou­teuse mani­fes­ta­tion contre l’isla­mo­pho­bie. Comme si c’était être isla­mo­phobe que d’être tout sim­ple­ment laïque et répu­bli­cains…

Je ne lis pas dans le marc de café, mais J’ose espé­rer que, comme en 1934, si un jour vient la néces­saire riposte, elle ne sera pas défense d’une répu­bli­que livrée au MEDEF et aux pires clé­ri­caux par ceux-là même qui devraient la défen­dre. Elle ne pourra que porter l’espé­rance renou­ve­lée de la République démo­cra­ti­que et sociale, ins­crite d’ailleurs dans notre Constitution.
Mais… car il y a tou­jours un « mais », quels seront les sup­ports sociaux, quels seront les sup­ports poli­ti­ques nou­veaux de cette espé­rance ? Quelles garan­ties pou­vons-nous espé­rer contre les retours, par­fois inat­ten­dus, de la com­bi­na­zione ? Quelles désillu­sions nous guet­tent ?

René MERLE


[1Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1852.

[2Sur lequel j’aurais beaucoup à dire, mais ce n’est pas le propos aujourd’hui, sinon pour rappeler qu’après les conquêtes sociales de 1936, puis la grande désillusion de 1938, les ligues factieuses et la droite classique virent leur osmose triompher dans le pétainisme, instaurateur de « l’État français » de sinistre mémoire

[3Parmi une foule de lectures salutaires à ce propos, on peut citer la très révélatrice enquête de Raphaëlle Bacqué et Arian Chemin, La Communauté, Albin Michel, 2018.

Messages

  • Certains de nos grands penseurs, dirigeants politiques et syndicaux, arrivent-ils encore à justifier leur appel solennel des présidentielles "pour barrer la route au fascisme". Manifestants mutilés, emprisonnés, lois d’exception, policiers-nervis-miliciens, magistrats et hauts fonctionnaires aux ordres et "pas dans le même camp", redécoupage du pays en "grandes régions" (lands ?), "zone transfrontalière" rendue à l’Allemagne,...est-ce cela..."avoir barrer la route au fascisme" ? Nous subissons clairement une fascisation rivalisant avec le régime de Vichy. Si j’avais désigné la bande au pouvoir (sur le blog : "Sors d’ici Jean Moulin") comme les "nouveaux collabos" de la nouvelle "souveraineté européenne", je devais encore traîner quelques débris de naïveté. Je pensais qu’on allait se diriger vers Vichy alors qu’on était déjà dans les faubourgs. Aussi, comme s’interroge le texte, quelles forces vont être capables de s’unir, non seulement "pour résister", mais pour construire un véritable mouvement de réelle Résistance. Si la situation actuelle n’est pas semblable à celle de 39-45, elle n’en présente pas moins des aspects communs : reconquérir souverainetés populaire et nationale, indépendance, liberté et quelques brins de démocratie. Bref : "simplement" le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Désemparés par des décennies de vide politique, intellectuel, de recul syndical, signant une soumission idéologique plus ou moins consciente, les gilets... multicolores vont sans doute devoir envisager la question de constituer une forme de CNR nouveau pour un programme actualisé et plus radical. En seront-ils capables ? Ils n’ont malheureusement pour l’instant peu de renfort à attendre des directions des organisations politiques ou syndicales. Est-ce qu’un tel mouvement pourrait naître des assemblées populaires ? Il semble toutefois qu’au sein de la colère populaire on commence à évoquer...le programme du CNR...
    Méc-créant.
    (Blog : "Immondialisation : peuples en solde !"http://Immondialisation-peuples-en-... )

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