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Brésil, la gauche et les évangélistes

par Jean-Paul DAMAGGIO, le 4 novembre 2018

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Le Brésil est connu comme un des pays de réfé­rence de la Théologie de la libé­ra­tion, ten­dance catho­li­que ayant une de ses sour­ces dans le catho­li­cisme de gauche fran­çais. Jean-Paul II a sys­té­ma­ti­que­ment mis à mal cette ten­dance si forte au cours des années 70 avec au Brésil une figure comme Frei Betto.

Il se trouve qu’à partir des années 2000 la montée des évangélistes est deve­nue un phé­no­mène de société au moment même où le Parti des Travailleurs deve­nait le parti majeur du pays.

Les évangélistes gagnant pas à pas des appuis dans le peuple, le Parti des Travailleurs a tou­jours pensé qu’en cares­sant dans le sens du poil ce cou­rant reli­gieux il résou­drait le pro­blème posé.

Je n’avais aucune connais­sance du phé­no­mène et il m’est arrivé au cours d’un compte-rendu électoral d’un témoin d’une pré­si­den­tielle bré­si­lienne, de poser la ques­tion passée sous silence : « Et les évangélistes ? » Et j’ai été marqué par la réponse : « Oui, c’est un phé­no­mène poli­ti­que impor­tant ! ». Puis on passe à la suite…

La puis­sance mon­tante des évangélistes au Brésil comme dans bien d’autres pays aurait une expli­ca­tion simple : ils sont une puis­sance finan­cière venue des USA. Tout comme les isla­mis­tes sont une puis­sance finan­cière venue du pétrole. Et si j’évoque ici les isla­mis­tes ce n’est pas seu­le­ment par le hasard finan­cier, mais par cette atti­tude de la gauche pré­fé­rant plutôt regar­der ailleurs que d’ana­ly­ser le phé­no­mène qui est iden­ti­que dans les deux cas.

Or dans les deux cas nous sommes face à des mou­ve­ments reli­gieux aux ambi­tions poli­ti­ques affi­chées, affir­mées, offi­ciel­les, ambi­tions radi­ca­le­ment oppo­sées aux objec­tifs de la gauche ! Aussi l’expli­ca­tion par la finance si elle est néces­saire n’est pas suf­fi­sante.

Rien de nouveau

En octo­bre 2016, un séna­teur évangélique qui dia­bo­li­sait il y a quel­ques années catho­li­ques et homo­sexuels, Marcelo Crivella, a été élu maire de Rio avec 60% face au can­di­dat du PT. Dès ce moment là, la défaite du PT en 2018 était annon­cée mais sans savoir qui tire­rait les mar­rons du feu. Malgré ce coup de semonce, le PT a conti­nué à pré­sen­ter Lula comme le sau­veur, plutôt que de cher­cher à revoir toute sa stra­té­gie. En par­ti­cu­lier face aux évangélistes. Face au pou­voir économique la réponse est connue, tra­di­tion­nelle : dénon­cer les riches et aider les pau­vres. Face aux évangélistes que faire quand on sait qu’ils ont leurs appuis chez les pau­vres ?

Ils ne sont bien sûr qu’une des faces de la crise poli­ti­que mais c’est celle qui joue le rôle de bas­cule.

Quelle est l’origine de ce courant religieux ?

Les évangélistes repré­sen­tent un vieux rejet du carac­tère rou­ti­nier de la pra­ti­que reli­gieuse. Dès la fin du XIXe siècle, l’évangélisme s’est affirmé comme une forme typi­que­ment nord-amé­ri­caine du pro­tes­tan­tisme : égalitariste, indi­vi­dua­liste, pro­sé­lyte, à la fois mys­ti­que et terre à terre, avec une pro­pen­sion au lit­té­ra­lisme bibli­que. Il exis­tait, jusqu’à l’élection de Jimmy Carter en 1976, un évangélisme de gauche face à celui de droite. Tout va chan­ger avec les télé­van­gé­lis­tes. Une fois de plus nous croi­sons les médias sur le chemin de la réflexion. Au Brésil, l’Église uni­ver­selle du royaume de Dieu d’Edir Macedo pos­sède la deuxième chaîne télé­vi­sée du pays et beau­coup d’autres. R7 est le pre­mier por­tail sur Internet. Il a une infi­nité de radios. Sa force de péné­tra­tion est incroya­ble. Des fidè­les n’écoutent que des médias évangéliques. Ce milieu fermé a empiré avec l’exis­tence des réseaux sociaux, notam­ment WhatsApp.

Adaptées au mode de vie subur­bain, les méga-églises res­sem­blent à des cen­tres com­mer­ciaux. Dans le monde entier, l’évangélisme coïn­cide avec la dif­fu­sion des modè­les cultu­rels nord-amé­ri­cains.

Pour une reli­gion qui ne connaît pas la hié­rar­chie propre au catho­li­cisme, la télé devient le cœur fédé­ra­teur et le mes­sage est clair : en tant que “reli­gion des pau­vres”, tout tient dans la pro­messe de richesse et la réus­site. En Chine les conver­tis seraient 10 000 par jour !

S’ils ont une puis­sance finan­cière forte, ils savent l’uti­li­ser par des mes­sa­ges pre­nant en compte le désar­roi popu­laire. Face au capi­ta­lisme de consom­ma­tion, leurs reven­di­ca­tions poli­ti­ques por­tent sur les “valeurs chré­tien­nes” (hos­ti­lité à l’avor­te­ment et à la recher­che sur les embryons, au mariage homo­sexuel, à l’eutha­na­sie) que le dit capi­ta­lisme veut détruire. Comme pour l’isla­misme, la reli­gion est la face inver­sée d’un capi­ta­lisme « moderne » ce qui ainsi évite toute remise en cause du fond social. Le Parti des Travailleurs, et Lula en par­ti­cu­lier se retrou­vaient très bien dans ce refus des « valeurs chré­tien­nes » et avaient donc de nom­breux évangélistes dans leur entou­rage. En 2010, la pré­si­dente Dilma Rousseff a écrit une lettre bien gen­tille aux évangéliques de crainte de perdre leur vote.

Lamia Oualalou, « Jésus t’aime. La défer­lante évangélique ». Les éditions du Cerf, 286 pages, 20 euros.

En France la jour­na­liste de réfé­rence sur de telles ques­tions et qui à pré­sent est inter­ro­gée ici ou là est Lamia Oualalou.

Elle indi­que : « [l’évangélisme] Il a beau avoir été importé des États-Unis dans les années 1910, il n’est pas une fran­chise de l’évangélisme amé­ri­cain, comme en Amérique cen­trale, mais un pro­duit local. »

Et elle ajoute au sujet des pas­teurs qui peu­vent d’eux-mêmes se décré­ter pas­teur : « À une autre époque, ces tri­buns auraient pu être syn­di­ca­lis­tes. » Pourquoi, le syn­di­ca­lisme n’est plus de saison ?

Dans le face à face église catho­li­que/évangélistes, les auto­ri­tés catho­li­ques savent très bien que la des­truc­tion des com­mu­nau­tés de base pour cause de théo­lo­gie de la libé­ra­tion a favo­risé leur prise en main par des évangélistes et leur théo­lo­gie de la pros­pé­rité. Aujourd’hui ajoute Lamia Oualalou : « ces églises per­met­tent de trou­ver des emplois, des loge­ments, elles pré­ten­dent même guérir le cancer par l’impo­si­tion des mains. Quand obte­nir un rendez-vous à l’hôpi­tal exige 8 mois d’attente, même si on ne croit pas au mira­cle, on va quand même essayer les dons du pas­teur, face au déses­poir, c’est la seule solu­tion. »

De plus cette reli­gion plus souple a été capa­ble d’évoluer avec l’urba­nisme nou­veau. Le catho­li­cisme repo­sait sur des liens clas­si­ques de socia­bi­lité qui se per­dent irré­mé­dia­ble­ment quand les habi­tants quit­tent la cam­pa­gne pour les villes péri­phé­ri­ques.

Repenser la civilisation libérale et sa critique

Ces quel­ques notes mon­trent qu’il n’y a de réac­tion pos­si­ble qu’en repen­sant les ques­tions d’urba­nisme ou de reli­gion, les ques­tions socia­les et socié­ta­les, les ques­tions des médias et des du spec­ta­cle etc. La riposte doit être mul­ti­ple et ne pas se limi­ter à un axe : l’anti­fas­cisme.

Face à un phé­no­mène qui a débuté il y a près de qua­rante ans, en raison d’une trans­for­ma­tion sociale et socio­lo­gi­que, la subite indi­gna­tion face à l’actua­lité pré­sente n’apporte rien. Durant les man­dats du pré­si­dent Lula, la vie des pau­vres s’est consi­dé­ra­ble­ment amé­lio­rée mais sur la base de la théo­rie consu­mé­riste qui fait le jeu… des évangélistes !

L’élection de Bolsonaro doit moins nous faire pleu­rer que réflé­chir. Elle confirme les nom­breu­ses erreurs du Parti des tra­vailleurs, durant treize ans au pou­voir. Le PT n’est pas éliminé de la vie poli­ti­que, il peut se relan­cer en tirant les leçons de l’expé­rience passée. A vou­loir échapper aux conflits de classe, à se couler dans les habi­tu­des jusqu’à la cor­rup­tion, et à en rester au culte du leader, on ne cons­truit pas un alter­na­tive émancipatrice. Avec une pensée par­ti­cu­lière sur la ques­tion reli­gieuse : là comme par­tout si tout n’est pas mis en œuvre pour déve­lop­per une laï­cité com­ba­tive, la poli­ti­que devra se sou­met­tre aux prê­cheurs divers et variés. Et sur les ques­tions stric­te­ment reli­gieu­ses com­ment ne pas en reve­nir à la cita­tion entière de Marx qui a été trop sou­vent limi­tée à la conclu­sion :

« La détresse reli­gieuse est, pour une part, l’expres­sion de la détresse réelle et, pour une autre, la pro­tes­ta­tion contre la détresse réelle. La reli­gion est le soupir de la créa­ture oppri­mée, la cha­leur d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de condi­tions socia­les, d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple." (Critique du droit hégé­lien p.198 sur une édition de 1975 ache­tée à La Librairie de France in Rockefeller Center 610 firth Ave. New York).