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Ecoles de commerce : formatage de la pensée et mépris de classe

par Henry BASKERVILLE, le 4 octobre 2017

Les écoles de com­merce sont sou­vent pré­sen­tées comme les piliers de la société contem­po­raine, leurs élèves comme “l’élite de la nation”. Elles per­met­tent aux étudiants de s’ini­tier à l’art mys­té­rieux et sacré du “mana­ge­ment”, de deve­nir des “acteurs du chan­ge­ment” pour “libé­rer les for­mi­da­bles oppor­tu­ni­tés” que contient notre “start-up nation”. Derrière cette nov­lan­gue mana­gé­riale se cache une bien triste réa­lité : les écoles de com­merce ont pour fonc­tion de pré­pa­rer leurs élèves à deve­nir des roua­ges du sys­tème économique domi­nant. Pour cette raison, toute forme de réflexion cri­ti­que ou de remise en ques­tion doit être écarteée ; il s’agit de conver­tir les élèves en agents doci­les du néo­li­bé­ra­lisme.

Le contenu des cours : du vide…et beau­coup de pro­pa­gande

La plu­part des élèves venant de clas­ses pré­pa­ra­toi­res qui entrent en école de com­merce sont déçus par le manque de sti­mu­la­tion intel­lec­tuelle des cours qu’ils reçoi­vent. Entre les cours de mathé­ma­ti­ques finan­ciè­res de niveau ter­mi­nale, les cours de « mana­ge­ment » vide de sens et l’appren­tis­sage du “glob­bish” visant davan­tage à accli­ma­ter les élèves au jargon « mana­gé­rial » qu’à leur trans­met­tre une connais­sance appro­fon­die des lan­gues anglaise, irlan­daise ou amé­ri­caine, beau­coup jugent le niveau très déce­vant par rap­port aux cours des clas­ses pré­pa­ra­toi­res dont ils sont issus. À titre d’exem­ple, un cours d’anglais de pre­mière année inti­tulé « english words to manage a french mee­ting » (mots en anglais pour animer une réu­nion avec des fran­çais) vise à faire appren­dre aux élèves une série de concepts tels qu’« effi­cient dis­rup­ter » , « nota­ble prac­tise » ou « change entre­pre­neur ».

2) La fonc­tion des écoles de com­merce : conver­tir les futurs entre­pre­neurs au dogme néo­li­bé­ral

Au-delà de ce manque d’inté­rêt péda­go­gi­que, la fonc­tion de ces cours est de pous­ser les futurs cadres à adhé­rer à l’idéo­lo­gie du marché roi et du capi­ta­lisme finan­cier. Nulle part il ne sera ques­tion de pous­ser les élève à déve­lop­per une réflexion cri­ti­que. En dépit du dis­cours offi­ciel des écoles de com­merce qui pré­tend qu’elles « [appren­nent] aux élèves à remet­tre en cause les modè­les exis­tants », leurs cours visent à ensei­gner aux élèves la manière de créer de la valeur pour les action­nai­res dans les cours de finance, à mani­pu­ler les consom­ma­teurs pour les faire ache­ter en cours de mar­ke­ting ou à « appren­dre à moti­ver les équipes » via des tech­ni­ques de mani­pu­la­tion (pré­sen­tées en cours comme des « théo­ries de la moti­va­tion »). Il s’agit d’étudier ces tech­ni­ques uni­que­ment sur le mode du par coeur et sous l’angle de l’effi­ca­cité, sans aucune mise en pers­pec­tive théo­ri­que ou réflexion cri­ti­que sur les consé­quen­ces de ces métho­des. Dans un cours d’économie inti­tulé « la for­mi­da­ble aven­ture de l’économie col­la­bo­ra­tive », les entre­pri­ses comme Uber et Deliveroo sont pré­sen­tées comme des « entre­pri­ses socia­le­ment res­pon­sa­bles et per­met­tant une meilleure soli­da­rité entre les citoyens »… plutôt comi­que, quand on sait les condi­tions dans les­quel­les tra­vaillent les chauf­feurs Uber...
Ainsi, l’entre­prise est sys­té­ma­ti­que­ment pré­sen­tée sous un angle posi­tif, les stages pro­po­sés aux étudiants sont sou­vent décrits comme de « for­mi­da­bles oppor­tu­ni­tés » et abso­lu­ment rien n’est dit sur la vio­lence sus­ci­tée par ces métho­des, sur l’explo­sion des burn out (dont sont aussi pour­tant vic­ti­mes les anciens élèves d’école de com­merce actuel­le­ment cadres), ou sur des modè­les d’entre­pri­ses alter­na­ti­ves comme les SCOP.
Les écoles de com­merce pré­ten­dent pré­pa­rer les élèves à « être acteurs de chan­ge­ment ». Très concrè­te­ment, il s’agit sim­ple­ment de pré­pa­rer l’adap­ta­tion des entre­pri­ses face à « un monde qui change » autre­ment dit s’adap­ter au chan­ge­ment sans remet­tre sa nature en ques­tion (“tout chan­ger pour que rien ne change”). Ainsi, la « digi­ta­li­sa­tion » est sys­té­ma­ti­que­ment pré­sen­tée comme une “for­mi­da­ble oppor­tu­nité ; pas un mot n’est dit de la dis­pa­ri­tion à venir de dizai­nes de métiers qu’elle entraî­nera.

3) Les écoles de com­merce sont un rouage du sys­tème économique et finan­cier dont elles font l’apo­lo­gie

Il faut com­pren­dre que les écoles de com­merce entre­pren­nent ce for­ma­tage à la demande des entre­pri­ses dont une large majo­rité est issue du Cac 40 ; en effet, ces entre­pri­ses d’une part pro­po­sent nombre de stages et d’emplois aux étudiants et, d’autre part, finan­cent les écoles de com­merce via les cham­bres de com­merce et d’indus­trie. Il ne fau­drait tout de même pas que les futurs cadres remet­tent en cause le pou­voir des action­nai­res sur les déci­sions qu’ils auront à pren­dre !

Ce for­ma­tage idéo­lo­gi­que fonc­tionne également très bien car les écoles de com­merce pous­sent à un entre-soi ; pendnt la période extra-sco­laire, les étudiants d’école de com­merce sor­tent bien sou­vent entre eux, et ne fré­quen­tent que rare­ment les élèves issus de l’uni­ver­sité. Cet entre-soi est favo­risé par les diri­geants des écoles de com­merce ; j’avais sur­pris une conver­sa­tion entre plu­sieurs mem­bres de la direc­tion, expli­quant que les horai­res de déjeu­ner du midi étaient pensés pour que les élèves ne croi­sent pas trop les étudiants de la FAC au res­tau­rant uni­ver­si­taire...

4) Les écoles de com­merce et le mépris de classe*

Enfin, on ne peut qu’être frap­pés par le mépris social à peine masqué de la part de cer­tains pro­fes­seurs, en par­ti­cu­lier lors des cours de rela­tion socia­les et de droit du tra­vail. Les adhé­rents de la CGT et de FO sont dési­gnés comme des tire-au flanc tout juste bons à « faire des bar­be­cues lors des mani­fes­ta­tions ». Un pro­fes­seur de droit du tra­vail se van­tait en ces termes d’avoir défendu des employeurs ayant licen­cié des femmes encein­tes : « il faut par­fois être malin pour se débar­ras­ser de cer­tains éléments et monter des dos­siers pour les licen­cier »... La der­nière loi tra­vail El Khomri a par ailleurs cyni­que­ment été pré­sen­tée comme « une for­mi­da­ble avan­cée pour les employeurs »...

En conclu­sion, le for­ma­tage de la pensée opérée par les cours qui dif­fuse cette idéo­lo­gie selon laquelle « le monde, c’est le mana­ge­ment, et uni­que­ment le mana­ge­ment » (vision qu’affec­tionne notre direc­teur lorsqu’il évoque notre « start-up nation ») et l’entre-soi qu’indui­sent les écoles de com­merce per­met­tent de façon­ner l’esprit de la plu­part des étudiants, allant jusqu’à leur faire oublier cette faculté de penser de manière auto­nome qu’ils avaient acquis en clas­ses pré­pa­ra­toi­res...