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Vivent les Communes… fin ?

par Jean-Philippe IMMARIGEON, le 15 février 2020

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Et maintenant… ? Faire le Brexit est une chose, le réussir en est une autre. C’est juste la fin du commencement, aurait dit Churchill. Car entre les faux-déçus qui ne sont pas mécontents de voir les Anglais se replier dans leur hubris insulaire, et les faux-amis qui ne voient dans l’Angleterre que le cheval de Troie de leur appétit croissant pour la Vieille Europe et son demi-milliard de consommateurs, nos cousins d’outre-Manche vont devoir faire appel à leurs talents séculaires de marins pour éviter les récifs et les peaux de banane.

Le pre­mier risque est celui de l’éclatement d’un Royaume désor­mais désuni. C’est l’Ecosse bien sûr, inu­tile d’y reve­nir, qui veut récu­pé­rer sa liberté perdue en 1707 après huit siè­cles et demi d’indé­pen­dance, et qui ne com­prend pas la der­nière trou­vaille pour la lui refu­ser. On connais­sait cette célè­bre apos­tro­phe de Rousseau qui disait que le peuple anglais n’est libre qu’une fois tous les cinq ans ; Boris Johnson a annoncé à la nation écossaise qu’elle n’aurait à nou­veau le choix que lorsqu’une nou­velle géné­ra­tion serait en âge de voter. On se dou­tait bien que l’adu­la­tion du suf­frage uni­ver­sel par les Tories trou­ve­rait ses limi­tes idéo­lo­gi­ques, mais là ils font très fort : on ne vote qu’une seule fois dans sa vie, l’urne n’est qu’une lampe d’Aladin avec un seul vœu. Les sou­ve­rai­nis­tes ne peu­vent tou­te­fois que sou­te­nir la volonté de l’ancien royaume des Stuart, expri­mée lors du réfé­ren­dum de 2016 et des élections géné­ra­les de 2019 – et les Français en par­ti­cu­lier en mémoire de l’Auld Alliance – de ne pas se voir impo­ser une nou­velle fois sa des­ti­née : s’il veut rester dans l’Union Européenne, on pourra tou­jours y trou­ver à redire mais c’est son choix sou­ve­rain.

Nos démo­cra­tes new age lui oppo­sent le résul­tat du réfé­ren­dum de 2016. Mais, même sans par­ti­cu­la­ri­ser les votes écossais et irlan­dais, 51,9 % de oui sur 72,2 % de par­ti­ci­pa­tion font une mino­rité de 37,5 % des électeurs ins­crits favo­ra­bles au Brexit. Les élections géné­ra­les de fin 2019 n’ont rien changé : le bloc Johnson-Farage a recueilli 45,6 % des voix, soit moins que le bloc Corbyn-Swinson-Sturgeon qui a tota­lisé 47,7 %. Pour un taux de par­ti­ci­pa­tion de 67,3 %, les dépu­tés brexi­ters pur jus repré­sen­tent donc 30,7 % des électeurs ins­crits. Le scru­tin bri­tan­ni­que, « first past the post », accen­tue la vic­toire du parti arrivé en tête dans le maxi­mum de cir­cons­crip­tions, mais ça ne fait pas pour autant une majo­rité favo­ra­ble au Brexit selon BoJo. Peut-on se jeter dans l’incer­tain avec une telle base électorale ? Pourquoi pas, n’est-ce pas l’art de la poli­ti­que ? Mais pas au point, comme cla­ment ceux qui mas­quaient mal leur anti-par­le­men­ta­risme lors des débats de l’automne der­nier, de se réjouir aujourd’hui que les Communes ne soient plus qu’une cham­bre d’enre­gis­tre­ment. Il ne faut pas confon­dre les Communes avec notre Assemblée Nationale où sévit une majo­rité de lapins-cré­tins. A cet égard l’anti-euro­péisme com­pul­sif de nombre de nos Frexiters est de mau­vais aloi, et on a vu le soir du Brexit un aréo­page res­capé du casino de Vichy, hys­té­ri­ser la sortie du Royaume Uni sans s’inter­ro­ger sur l’après. Et l’après, c’est main­te­nant.

Car il y a l’Irlande. On pourra tor­tiller du cul tant qu’on voudra, le com­pro­mis lâché par Michel Barnier n’a aucun sens : si Londres signe des accords de libre-échange, notam­ment avec les Etats-Unis, qui ouvrent les fron­tiè­res à des impor­ta­tions qui ne res­pec­te­ront pas les normes euro­péen­nes – et c’est bien ce que BoJo a l’inten­tion de faire –, alors il faudra recons­ti­tuer la fron­tière entre les deux Irlandes. Mais le Congrès amé­ri­cain a déjà pré­venu l’été der­nier qu’il n’était pas ques­tion de tor­piller le Good Friday Agreement. Dit autre­ment, toute signa­ture d’un accord avec les Etats-Unis impli­quera côté euro­péen la recons­ti­tu­tion d’une fron­tière phy­si­que, tandis que le Congrès a déjà condi­tionné cet accord au main­tien du statut actuel. Injonctions para­doxa­les, dont per­sonne ne sait à cette heure com­ment sortir.

Il y aurait pour­tant une solu­tion très simple : la réu­ni­fi­ca­tion de l’Irlande, en cette année 2021 qui sera le cen­te­naire d’une muti­la­tion ter­ri­to­riale absurde. Les élections aux Communes de 2019 ont vu les natio­na­lis­tes gagner davan­tage de sièges en Ulster que les Unionistes qui se sen­tent lâchés par Londres. Les élections légis­la­ti­ves d’Irlande, qui vien­nent d’avoir lieu, ont vu le Sinn Fein dépas­ser les deux autres partis tra­di­tion­nels. La ques­tion de la réu­ni­fi­ca­tion est de nou­veau posée, nouvel élément de l’équation que va devoir résou­dre BoJo.

Mais il y a une seconde solu­tion, qui se nomme TAFTA. Car il n’y a pas que l’Union Européenne, l’Ecosse ou l’Irlande, il y a aussi ce larron qu’est l’Amérique, en embus­cade et bien décidé à user du Brexit pour faire céder la résis­tance euro­péenne. Trump vient de remet­tre le sujet sur la table, dans son style ini­mi­ta­ble. Et ce serait une faute pour les Anglais que de se croire indis­pen­sa­bles dans cette négo­cia­tion, et encore plus d’envi­sa­ger de jouer les go-bet­ween pour gagner sur les deux tableaux. BoJo va se trou­ver simple pion dans la négo­cia­tion entre deux mas­to­don­tes, puis­que ce qui inté­resse Trump n’est pas le marché insu­laire mais le marché conti­nen­tal.

Les Américains n’ont de toute manière pas besoin des Anglais pour forcer la porte de Bruxelles, et Londres n’a rien à leur pro­po­ser : plus d’indus­trie si ce n’est déjà sous capi­taux étrangers, pres­que pas d’agri­culture, des ser­vi­ces finan­ciers par défi­ni­tion non-ter­ri­to­ria­li­sés (mettre un dra­peau sur des ordi­na­teurs n’a aucun sens). Les Treize colo­nies d’Amérique du nord ne feront pas de sen­ti­men­ta­lisme.

Quant au fan­tasme d’un renou­veau du Commonwealth, seuls les affi­cio­na­dos de The Crown y croient. Quel inté­rêt l’Australie tour­née vers le Pacifique, ou l’Afrique du sud préoc­cu­pée de son conti­nent, auraient à pri­vi­lé­gier les rela­tions com­mer­cia­les avec l’ancienne puis­sance colo­niale au détri­ment de celles avec l’Union Européenne ?

D’autant que Bruxelles pro­fite déjà du Brexit pour relan­cer un cer­tain nombre de négo­cia­tions sur des accords bila­té­raux, de libre-échange ou à la carte, et couper l’herbe sous les pieds de Londres. La relance éventuelle des négo­cia­tions sur le TAFTA est dans cette pers­pec­tive. Alors qu’on aime ou pas l’Union Européenne, et à défaut d’en sortir d’ici le 31 décem­bre pro­chain, il va fal­loir se serrer les coudes pour pré­ve­nir cette solu­tion au pro­blème irlan­dais, que Washington va pré­sen­ter ainsi : si vous ne pouvez fermer l’entrée à nos pro­duits via l’Irlande, alors fai­sons simple et accep­tez-les par­tout en Europe !

Avis aux Frexiters men­tion­nés pré­cé­dem­ment : il ne s’agit plus de prou­ver que les Anglais ont eu raison de sortir, ça les regarde et nous ne sommes pas sujets de Sa Gracieuse Majesté, mais de défen­dre nos inté­rêts qui ne sont plus les leurs. Il en va de notre com­merce, de notre indus­trie, de nos ser­vi­ces comme de nos normes envi­ron­ne­men­ta­les ou sani­tai­res. On entend les cris d’orfraie sur cette Europe émasculatrice, tota­li­taire, qui se ven­gera de ce qu’elle n’a pu empê­cher et ten­tera de relé­guer la vieille Angleterre en seconde divi­sion. Mais il ne s’agit pas de démon­trer la fai­sa­bi­lité d’un éventuel Frexit en accep­tant le diktat amé­ri­cain. De toute manière nous n’aurions pas ce pro­blème d’une fron­tière interne et d’une com­po­sante his­to­ri­que qui veut repren­dre le large, nos cas de figure étant ultra­ma­rins. Le pré­cé­dent bri­tan­ni­que ne nous sera pas d’une grande uti­lité le jour venu.

Européens comme Américains, les pre­miers pour ne pas réduire à néant un demi-siècle de régle­men­ta­tion, les seconds pour déta­cher défi­ni­ti­ve­ment leur ancien colo­ni­sa­teur du reste du conti­nent, vont plutôt pous­ser les Anglais dans le corner d’un Brexit no-deal, chacun ayant fina­le­ment avan­tage et inté­rêt à un iso­le­ment et à un éclatement du Royaume Uni. Tout le monde va jouer au poker men­teur, BoJo en pre­mier qui s’est mis un compte-à-rebours d’autant plus inte­na­ble que le Congrès amé­ri­cain sera aux abon­nés absents, élections obli­gent, fin octo­bre, et que Londres n’aura que Bruxelles comme contra­dic­teur à deux mois du cou­pe­ret. Quand bien même Trump serait réélu, le Congrès sor­tant ne pren­dra pas le risque de rati­fier entre Noël et le jour de l’an un traité conclu à l’arra­che. Ainsi même si à la chasse à courre, comme disent les Anglais, le renard a sa chance, il va fal­loir à BoJo de sacrés talents de bar­reur.

Surtout qu’in fine il lui faudra reve­nir aux Communes, ce sont elles qui tran­che­ront, ce sont elles qui, depuis l’arrêt de la Cour Suprême du 24 sep­tem­bre 2019, détien­nent le pou­voir, c’est d’elles que le gou­ver­ne­ment prend ses ordres. C’est comme sous la Convention, le régime par­le­men­taire a ceci de très emmer­dant qu’il faut que ça se finisse par un vote des dépu­tés. Or il y a à Westminster une majo­rité diverse, beau­coup d’élus Tories vien­nent d’ancien­nes cir­cons­crip­tions long­temps tenues par le Labour qui savent qu’en cas de Brexit no-deal, il faudra penser à acha­lan­der les linéai­res des Tesco avec autre chose que du bœuf de Salers ou du Parmigiano Regiano. Il y a sur­tout les indé­pen­dan­tis­tes du SNP, sur-repré­sen­tés par rap­port au poids démo­gra­phi­que de l’Ecosse, qui savent donner de la voix et qui vont eux-aussi jouer au poker men­teur, tout en négo­ciant à Bruxelles et en sai­sis­sant la Cour Suprême sur la ques­tion du réfé­ren­dum. C’est là l’immense avan­tage d’une assem­blée repré­sen­ta­tive, que le débat contra­dic­toire ne se limite pas à une cam­pa­gne électorale. Ça s’appelle la démo­cra­tie, et c’est aussi com­plexe que l’astro­no­mie.

Henri Poincaré avait relevé que la phy­si­que à deux corps n’a jamais sou­levé de gran­des dif­fi­cultés, à tel point que les modè­les pour la gérer sont rela­ti­ve­ment indif­fé­rents. Ainsi les heures de lever et de cou­cher du soleil peu­vent être annon­cées sur de lon­gues pério­des avec la phy­si­que de Ptolémée. Mais quand on passe à trois corps et plus, même la phy­si­que de Copernic et Newton est incer­taine à long terme. Ce qui va se jouer pour le dénoue­ment du Brexit met en jeu plus une demi-dou­zaine d’inter­ve­nants (en comp­tant l’Union Européenne pour un seul joueur) mais va se résou­dre à Westminster le soir du pro­chain réveillon. Et per­sonne ne peut pré­dire dans quel sens.

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