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La Suisse entre espionnage et neutralité

par Gabriel GALICE, le 17 février 2020

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L’affaire Crypto qui ébranle la Suisse est révélatrice à plusieurs titres.

Rappel des faits : Crypto AG (AG = SA en fran­çais), est une société de droit suisse fondée en 1952 par le Suédois Boris Hagelin. Celui-ci avait hérité de l’entre­prise de Arvid Gerhard Damm qui cons­trui­sait des machi­nes de chif­fre­ment à partir d’un brevet sué­dois déposé en 1919. Après la mort de Damm et peu avant la Seconde Guerre mon­diale, Hagelin prit sa direc­tion. Durant la guerre, la société est diri­gée depuis les États-Unis et à la fin du conflit, les acti­vi­tés sont trans­fé­rées de la Suède vers la Suisse. L’entre­prise fabri­quait des machi­nes à cryp­ter qu’elle ven­dait, entre 1970 et 1993, à une cen­taine de pays sou­cieux d’assu­rer la sécu­rité de leurs échanges télé­pho­ni­ques. Il s’avère qu’en sous-main, la CIA avait racheté l’entre­prise et avait ins­tallé une « porte déro­bée » (back­door) per­met­tant de neu­tra­li­ser le cryp­tage, donc d’accé­der aux échanges sup­po­sé­ment sécu­ri­sées. La CIA par­ta­geait le secret (et l’action­na­riat, via une société basée au Liechtenstein) avec le BND, le ser­vice de ren­sei­gne­ment alle­mand. Crypto a été scin­dée en deux socié­tés dis­tinc­tes.
Pour corser le tout, deux per­son­na­li­tés poli­ti­ques, mem­bres du par­le­ment suisse, sié­geaient au Conseil d’Administration de Crypto AG. L’infor­ma­tion fut éventée par le Washington Post après déclas­si­fi­ca­tion de docu­ments de la CIA, puis reprise par des jour­na­lis­tes de Suisse alé­ma­ni­que. La prise en otages des per­son­nels de l’ambas­sade des Etats-Unis à Téhéran avait alerté les Iraniens, puis conduit à une enquête du Service de ren­sei­gne­ment suisse, qui n’avait rien trouvé, don­nant ainsi quitus à l’entre­prise qui en fit un argu­ment de vente. Au sommet de l’Etat, offi­ciel­le­ment, per­sonne ne savait rien. Les per­son­na­li­tés à la retrai­tes ont tout oublié. Ce serait une affaire privée. Pour cer­tains, la faute en incom­be­rait aux sous-trai­tants ita­lien ou alle­mand, Motorola et Siemens, qui auraient livré des com­po­sants tru­qués.

La Suisse offi­cielle arbore sa neu­tra­lité pour­tant mise à mal au fil des décen­nies. Pendant la Première guerre mon­diale, l’affaire des colo­nels avait prouvé que des cadres de l’armée avaient trans­mis des infor­ma­tions sur les alliés aux atta­chés mili­tai­res alle­mands et austro-hon­grois. Couverts par le chef d’état-major géné­ral, ils béné­fi­cie­ront de l’indul­gence poli­ti­que et judi­ciaire. Pendant la 2ème Guerre, la Suisse et ses ban­ques se sont com­pro­mis avec les nazis, non sans héber­ger à Berne l’OSS, ancê­tre de la CIA. Pendant la guerre froide, l’orga­ni­sa­tion secrète P 26 s’insé­rait dans le dis­po­si­tif global Stay Behind, piloté par l’OTAN, même si des puris­tes sou­cieux de vir­gi­nité hel­vète remar­quent que les ins­truc­teurs char­gés des entrai­ne­ments auraient été bri­tan­ni­ques et non amé­ri­cains. Les rela­tions avec l’Afrique du Sud de l’apar­theid doi­vent cacher quel­ques secrets ina­voua­bles puis­que la Confédération a décidé de pro­ro­ger la période de clas­si­fi­ca­tion des échanges diplo­ma­ti­ques. Les rela­tions pri­vi­lé­giées des ban­ques suis­ses avec le pre­mier pro­duc­teur d’or du monde auraient fait le bon­heur de la place finan­cière hel­vé­ti­que. Les anten­nes satel­li­tai­res basées à Loèche (canton du Valais), pro­priété d’une société privée basée au Luxembourg, sont sus­pec­tées de tra­vailler pour la NSA. Enfin, nou­vel­les tech­no­lo­gies obli­gent, les révé­la­tions d’Edward Snowden, qui fut chargé d’espion­ner la pla­nète depuis Genève et note que la NSA est chez elle à Swisscom (la société suisse de télé­com­mu­ni­ca­tions), confir­ment le consen­te­ment des auto­ri­tés économiques et poli­ti­ques.

Bref, la Suisse est neutre dans la mesure où elle ne prend pas ouver­te­ment part à un conflit armé. Elle a tou­te­fois assez le sens de ses inté­rêts pour aller où souf­fle le vent et, dans le doute, pour répar­tir ses œufs dans dif­fé­rents paniers. On appel­lera cela de l’intel­li­gence ou de l’oppor­tu­nisme, selon ses goûts ou ses convic­tions. Il n’en reste pas moins vrai que la diplo­ma­tie suisse joue un rôle posi­tif reconnu par les bel­li­gé­rants, qui ne se font pas d’illu­sions pour autant. Il semble d’ailleurs que Russes et Chinois se soient sage­ment abs­te­nus de se doter des fameu­ses machi­nes Crypto.
En atten­dant les rap­ports des comi­tés ad hoc et du juge en retraite chargé de faire la lumière sur les conni­ven­ces nouées autour de Crypto, les dif­fé­rents minis­tres se glis­sent des peaux de banane par­ti­sa­nes. La Ministre de la Défense démo-chré­tienne, Viola Amherd, fait cha­ri­ta­ble­ment savoir qu’elle avait trans­mis à ses col­lè­gues du Conseil fédé­ral (le gou­ver­ne­ment) une note prou­vant qu’un pré­dé­ces­seur radi­cal, Kaspar Villiger, contrai­re­ment à ses asser­tions, connais­sait les tenants et abou­tis­sants de l’affaire, hypo­thèse cor­ro­bo­rée par une note de la CIA rendu publi­que.

L’essen­tiel de la classe poli­tico-média­ti­que suisse est gênée par l’affaire, à droite sur­tout. Dick Marty, une fois encore, sauve l’hon­neur et la vérité. « La neu­tra­lité suisse est un roman natio­nal. Nous ne sommes pas neu­tres économiquement et diplo­ma­ti­que­ment. L’affaire Crypto montre la force de l’empire amé­ri­cain en Suisse. »
Depuis 1996, la Suisse a rejoint l’anti­cham­bre de l’OTAN, élégamment nommée « par­te­na­riat pour la paix », aux côtés d’autres pays « neu­tres » comme la Suède ou l’Autriche.

Ceux qui font tant de tapage sur les ingé­ren­ces russes et chi­noi­ses, réel­les ou sup­po­sées, vont encore ranger au rang d’anec­dote cette éclatante intru­sion amé­ri­caine et alle­mande dans la vie des entre­pri­ses et des Etats. Laurent Joffrin et consorts pré­fè­rent s’attar­der sur les gri­voi­se­rie de Benjamin Griveaux et les dra­ma­ti­ques mena­ces pour la démo­cra­tie dont témoi­gne leur révé­la­tion.

Au-delà de la dimen­sion hel­vé­ti­que de l’affaire, c’est d’une leçon de géo­po­li­ti­que qu’il s’agit. Ou s’arrête l’économie ? Ou com­mence la poli­ti­que ? Quelles sont les fron­tiè­res entre le public et le privé ? Où est la fron­tière entre Etat de droit et raison d’Etat ?

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