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Entrevue avec Yvon Quiniou

Philosophe, proche du Parti Communiste et défenseur intransigeant de la laïcité

par Denis COLLIN, le 21 février 2020

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Nous avons posé à Yvon Quiniou quelques questions qui portent à la fois sur l’actualité et sur le Parti Communiste qui fête cette année son centenaire.

1. Que penses-tu des évolutions de la gauche en géné­ral et du PCF en par­ti­cu­lier au sujet de la laï­cité ?

Les évolutions de la gauche en géné­ral, sur la laï­cité mais aussi sur la reli­gion, me déso­lent, voire me catas­tro­phent, tant ces sujets me tien­nent à cœur du fait que les posi­tions qui sont les mien­nes font partie de mes convic­tions non seu­le­ment de citoyen, mais d’intel­lec­tuel marxiste et com­mu­niste depuis tou­jours. Je cons­tate d’abord une com­plai­sance dif­fi­ci­le­ment com­pré­hen­si­ble à l’égard du phé­no­mène reli­gieux qui va à l’encontre non seu­le­ment des phi­lo­so­phes des Lumières, à com­men­cer par Spinoza un peu avant, mais aussi des grands pen­seurs du 19ème siècle comme Feuerbach et Marx qui ont démon­tré à quel point la reli­gion non seu­le­ment se nour­rit du mal­heur humain d’ori­gine sociale, mais l’ali­mente acti­ve­ment. Ne pas le voir et le dénon­cer, alors qu’on assiste à un retour du reli­gieux le plus réac­tion­naire dans le monde, c’est renon­cer dans ce domaine à son iden­tité de gauche.

2. Quelle ton appré­cia­tion géné­rale sur l’avenir du Parti Communiste qui fête son cen­te­naire cette année ?

La dérive sur le plan de la laï­cité s’ensuit, sur­tout s’agis­sant de l’islam dont ne veut pas com­pren­dre que son fond idéo­lo­gi­que, basé sur le Coran, est un dis­cours dog­ma­ti­que, obs­cu­ran­tiste et de haine meur­trière à l’égard des incroyants, sans comp­ter son déni des valeurs huma­nis­tes de la République au nom de la Charia. D’où une « tolé­rance » à l’égard de ses défauts (voir le chan­tage à l’isla­mo­pho­bie), mais qui s’élargit aux autres reli­gions avec même des éloges comme ceux d’un Macron qui y voit un fac­teur d’unité natio­nale, à l’encontre de tout ce que l’his­toire nous apprend ! Derrière cela s’annonce une laï­cité molle, accep­tant le com­mu­nau­ta­risme et ses par­ti­cu­la­ris­mes et, il faut le dire, pour deux rai­sons : l’oubli de l’exi­gence morale en poli­ti­que, qui est aussi une exi­gence ratio­na­liste et uni­ver­sa­liste, et, bien sûr, un calcul électoraliste à courte vue : il s’agit de se ména­ger les électeurs croyants, fût-ce sur des bases contra­dic­toi­res car de gauche ou de droite.
Je serai plus bref sur l’avenir du PCF, bien que cette ques­tion soit pour moi impor­tante. Celui-ci est affai­bli, malgré ses implan­ta­tions loca­les qu’on minore déli­bé­ré­ment. Il paie sa fidé­lité ancienne à l’URSS, dépour­vue de tout esprit cri­ti­que, ainsi que l’asso­cia­tion qu’il avait contri­bué à répan­dre entre celle-ci et le com­mu­nisme, ce qui était un contre­sens majeur. Il en a pris cons­cience et a opéré une révi­sion cri­ti­que que je salue, par exem­ple avec les ouvra­ges de Sève. Reste qu’il faut qu’il reprenne l’ini­tia­tive, tout en révi­sant ses posi­tions sur la reli­gion, la laï­cité et l’islam, trop com­plai­sante elle aussi. Mais je suis de ceux qui conti­nuent à le sou­te­nir face à la défec­tion des autres cou­rants de gauche : une partie d’entre eux ont trahi leur idéo­lo­gie en sou­te­nant Macron et je n’ai pas confiance dans la France insou­mise et son désir insup­por­ta­ble d’hégé­mo­nie. Je conti­nue donc, en l’état, à lui faire confiance vu la qua­lité de ses mili­tants et sa culture poli­ti­que ins­pi­rée de Marx, mais qu’il devrait rap­pe­ler davan­tage, et son ouver­ture actuelle à l’écologie qu’il est le seul à relier à la cri­ti­que du capi­ta­lisme.

3. Que pen­se­rais-tu de la cons­ti­tu­tion d’une sorte de pôle intel­lec­tuel disons « marxiste » pour aller vite, club, fon­da­tion ou centre de recher­che, qui contri­bue­rait à armer ou à réar­mer les mili­tants et les citoyens dans leur lutte, j’allais dire leur gué­rilla, comme les atta­ques per­ma­nen­tes du capi­tal.
D’où l’impor­tance aussi de ta pro­po­si­tion d’un « pôle marxiste »… mais qu’il faudra conci­lier avec ce que le PC fait de son côté ! Car il faut, sur tous les fronts, com­bat­tre l’idéo­lo­gie néo-libé­rale domi­nante qui aliène les cons­cien­ces !

Derniers ouvra­ges parus, en liai­son avec mon propos : :

Retour à Marx, Buchet-Chastel
Les che­mins dif­fi­ci­les de l’émancipation, Kimé
Critique de la reli­gion, La Ville brûle
Pour une appro­che cri­ti­que de l’islam, H§O
Le maté­ria­lisme en ques­tions, L’Harmattan, en voie de paru­tion

Messages

  • Dans cet entretien qui porte essentiellement sur la position à prendre par rapport à la religion, Denis Collin pose la question de la constitution d’une sorte de pôle intellectuel disons « marxiste », pour aller vite.
    En ce qui me concerne, point ne m’est besoin de recourir au marxisme pour dénoncer l’emprise religieuse qui entend bien se placer au-dessus des lois de la République. Ma qualité de citoyen y suffira.
    Mais quid d’une rencontre entre intellectuels « marxistes » ? Je ne demanderai pas mieux que d’y participer, mais avant tout je tiens à dire que, et ce n’est pas original, à 83 ans et après de longues années de militantisme, je me demande toujours si je suis un intellectuel marxiste, en définitive.
    Marxiste ? Je me perds un peu entre marxistes, marxiens, et autres marxologues. Mais tenons-nous en au plan de l’engagement, et pas seulement à celui de la connaissance de l’œuvre.
    S’agit-il de suivre le Marx de la maturité dans son analyse du mode de production capitaliste, et d’en prolonger les acquis aujourd’hui ? Je me rangerai volontiers dans les rangs de ceux qui suivent ce chemin, et profitent des travaux des économistes.
    S’agit-il de se retrouver dans les textes de sa jeunesse, et notamment ceux concernant la religion, textes qui, rappelons-le, n’ont été connus que dans les années 1930 grâce notamment au travail acharné de Riazanov (obligement fusillé en 1938 sur ordre de Staline) ? Pourquoi pas, mais en considérant bien que ni la social-démocratie organisée dès les années 1780, ni le jeune communisme, n’en avaient fait leur profit, tout en se proclamant marxistes. Faut-il alors les renvoyer à leur ignorance ou à leur trahison d’un « marxisme » que le Marx de la maturité n’avait pas jugé nécessaire de faire connaître ? Faut-il alors, pour oublier ces errements, se se régénérer dans la source pure des années 1842-1846 ? En ce qui me concerne, je ne vois pas comment je pourrais me proclamer marxiste si je n’endossais pas aussi l’héritage de ceux qui, à raison et souvent à tort, se sont proclamés marxistes sans connaître ces textes. Socialistes et communistes d’antan… Et ce n’est pas toujours facile.
    S’agit-il, et c’est ce qui me semble le plus important, de lutter contre l’exploitation de l’homme par l’homme et pour la destruction du capitalisme ? Bref, si être marxiste c’est d’une façon ou d’une autre se ranger contre le clan des exploiteurs dans la lutte des classes, alors naturellement je suis marxiste. Mais je retombe sur les questions du paragraphe précédent, car cette lutte ne peut être solitaire, elle a été et demeure le fait de groupes organisés, et essentiellement de partis. Alors, quels groupes ? Tombé il y a bien longtemps dans le chaudron de l’histoire, je ne peux oublier qu’initialement Marx avait tenté d’organiser un mouvement politique communiste, international, disons de la veille du Manifeste, 1847, à la dissolution de la Ligue des communistes en 1852. Puis, que de 1864 à 1872, il avait fondé ses espoirs sur l’Association Internationale des Travailleurs, qui devait coordonner le mouvement ouvrier naissant, tant dans ses aspects que nous appellerions aujourd’hui syndicaux, que dans ses aspects politiques. On sait qu’enfin il pensera plus efficace la constitution de partis ouvriers collectivistes nationaux, à l’image de celui qui commençait à s’affirmer en Allemagne à partir de 1875. C’est bien dans cela que, tant par héritage familial que par choix personnel de militance, je me suis inscrit. Mais en n’ignorant pas que ces partis ont fini soit par abandonner la référence au marxisme comme le parti socialiste, soit, passée la phase marxiste-léniniste, en ne l’évoquant que fugitivement dans ses statuts, comme le parti communiste [1].
    Bon, enfoncées ces banalités de la porte, je serai partant pour participer à un pôle de réflexion marxiste.

    [1Derniers statuts de 2013 : « Les motivations de l’adhésion au Parti communiste français sont diverses. Elles sont enracinées dans les valeurs, les apports et la créativité des combats révolutionnaires et internationalistes - nourris par les découvertes théoriques, les anticipations de Marx - pour se libérer du capitalisme, le dépasser, dans l’histoire de toutes les luttes émancipatrices, féministes, humanistes, antiracistes, écologistes, pacifistes, anticolonialistes et anti-impérialistes, pour la laïcité, contre toutes les discriminations et exclusions, contre le sort fait à la jeunesse, etc. »

  • Désolé pour le lapsus, je rectifie pour ceux qui m’ont lu, la social démocratie ne s’est pas organisée dans les années 1780 ! Mais bien dans les années 1870...

  • Je n’ai jamais été membre du PC (seulement un temps aux "JC") mais j’ai toujours été mêlé aux militants communistes de mon environnement social tout en conservant un sens critique —porteur de riches débats— qui me valut une liste de qualificatifs, au gré des événements et des générations : démocrate sincère, compagnon de route, gauchiste, anarcho-syndicaliste, idéaliste,...voire poète. Je peux toutefois rappeler ce que j’ai connu et que René Merle, un peu plus âgé, confirmera certainement : j’ai pu fréquenter régulièrement des membres du PC, des secrétaires de cellule ou de sections, de simples militants s’efforçant de manier convenablement ..."les lois (je préfère "relations") de la dialectique. "Négation de la négation, interpénétration..., quantité/qualité..." De simples ouvriers largement plus intellectuels que nos penseurs-télé...et que les nouveaux dirigeants du PC nouveau ?
    Si on peut comprendre que Y. Quiniou traite surtout du domaine étudié, il me semble bien difficile de se pencher sur l’état et l’avenir du PC sans prendre en compte l’évolution de sa "ligne" et, sans doute aussi, de sa composition sociale, en particulier dans la direction. Passer d’une contestation radicale de la construction européenne (y compris avec la CGT d’alors) à la promesse d’une Europe sociale...dans une UE entièrement aux ordres de la finance, c’est mieux qu’un grand-écart ! S’associer à des "verts "...qui ne combattent jamais le capitalisme et soutiennent l’UE (comme le PS) c’est pour le moins une sortie de route...sur la voie d’une transformation progressiste. Dire qu’en regardant le Brexit on doit comprendre qu’il ne faut pas sortir de l’UE car ce n’est pas très facile, peut-être aurait-on pu attendre un peu plus d’analyse et de courage venant des successeurs(?) du parti des fusillés de la Résistance. L’indépendance nationale n’est plus de saison ? Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est périmé ? Voilà bien des domaines dans lesquels la "ligne" du PC s’est profondément enlisée, jusqu’à y noyer toute capacité d’analyse ..."matérialiste"...Finalement, est-ce que tout n’est pas clairement traduit par ce changement de "logo" : plus de faucille et de marteau. Tout est dans le look...coco !
    Faisant écho à R. Merle qui se demande s’il peut se dire marxiste (et s’il suffit de se le dire pour l’être... alors que tonton Karl disait ne pas l’être), j’ai fini par avoir tendance à me dire "matérialiste un brin marxisant". En tout cas, matérialiste jusqu’à ne pas me soumettre aux conceptions Relativistes qui règnent, hélas, depuis plus d’un siècle. C’est dire !...
    Méc-créant.
    (Blog : "Immondialisation : peuples en solde !"http://Immondialisation-peuples-en-...)

  • Je salue le camarade et ami Yvon Quiniou qui, il y a déjà quelques années m’a fait l’honneur de s’entretenir quelques moments avec moi, en tête à tête, et donné le plaisir de partager une salutaire conférence à Evreux dans le cadre de l’Université Populaire.

    Je me suis fait surprendre, lisant cette entrevue, par le la fulgurance et abnégation avec lesquelles notre ami ici nous témoigne toujours, et malgré toutes les chagrins difficultés par lesquelles on lui a fait passer à cause du courage et opiniâtreté démontrés dans ces écrits, de son attachement au Parti Communiste, que de ma part, certainement à tort comme tant d’autres, j’ai eu tendance à minimiser son importance dans le marigot politique actuel. Je reste attentif à toutes les initiatives évoquées et j’espère entendre bientôt de vos nouvelles cher Yvon, et ce, tous canaux confondus.

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