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Le salon de l’agriculture, Marx et l’écologie

par Jean-Paul DAMAGGIO, le 24 février 2020

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Permettez-moi aujourd’hui un certain nombre de banalités. Le premier besoin des humains sont alimentaires et si la nourriture arrive souvent dans nos assiettes suite à quelques transformations industrielles (ne serait ce que le transport) sa base reste et restera agricole. D’où la notoriété française du salon de l’agriculture car malgré la faible part des paysans dans nos sociétés, ils témoignent de notre consommation basique.

Marx vient se glis­ser dans ce propos aussi bana­le­ment que ce que je viens d’écrire. Grâce à Justus von Liebig, qu’il a pu lire en alle­mand car les Anglais le tra­dui­si­rent très mal et on verra pour­quoi, il a com­pris ce fait simple : les riches­ses agri­co­les furent à la base du succès indus­triel de la Grande Bretagne, succès indus­triel qui en fera la puis­sance capi­ta­liste qu’elle a été, sup­plan­tée par sa sœur des Amériques.
Il est sou­vent entendu que l’empire anglais est né du pillage de ses colo­nies sauf qu’il s’agit là d’une géné­ra­lité aux mul­ti­ples dan­gers. Le pre­mier pillage fut d’abord celui des sols anglais ! Les nutri­ments de la terre ont servis à ali­men­ter les besoins des ouvriers des villes sauf que les dits nutri­ments se sont vite épuisés et là arrive la ques­tion de l’écologie. Le prin­cipe écolo est simple : rendre à la Terre autant qu’on lui prend, sous peine de finir par tuer la poule aux œufs d’or. Donc com­ment le capi­ta­lisme anglais pou­vait-il se déve­lop­per si la terre anglaise ne pro­dui­sait plus, vu jus­te­ment son aspect indus­triel qui épuise vite les sols ?

Justus von Liebig en fit aisé­ment la démons­tra­tion : les indus­triels pillè­rent d’abord le guano du Pérou, pays pour­tant loin de ses colo­nies ! Ainsi ont été trans­por­tés en Grande-Bretagne les nutri­ments indis­pen­sa­bles à une agri­culture de plus en plus gour­mande. Cette source s’étant tarie, il était temps de passer au nitrate chi­lien qui par tonnes et par tonnes a été volé à cet autre pays loin de ses colo­nies. En France, autour des années 1880, les pre­miers phos­pha­tes échappèrent aux pay­sans fran­çais (qui n’en vou­laient pas) pour ali­men­ter les sols anglais. Plus ces nutri­ments étaient captés par la puis­sance capi­ta­liste et plus elle deve­nait puis­sance capi­ta­liste ! D’où ensuit le recourt à la chimie ! Une puis­sance capi­ta­liste que Marx a décor­ti­quée sans oublier les fon­de­ments agri­co­les de son infra­struc­ture (avec cepen­dant un cer­tain mépris envers les pay­sans égoïstes).

Mais reve­nons au salon de l’agri­culture qui témoi­gne chaque année à Paris, de la puis­sance de cette acti­vité fran­çaise évoqué par cet angli­cisme média­tisé : « l’agri­ba­shing » ! Je cite au hasard :

« Face à la mul­ti­pli­ca­tion des arrê­tés anti-pes­ti­ci­des et des intru­sions dans les élevages, les agri­culteurs fran­çais s’esti­ment déni­grés, déconsi­dé­rés, aussi bien par les pou­voirs publics que par les consom­ma­teurs. Avec une mobi­li­sa­tion d’ampleur natio­nale, ils ont décidé de faire enten­dre leur détresse, mardi 22 sep­tem­bre. Aux quatre coins de la France, les trac­teurs se sont mis en route pour conver­ger vers les pré­fec­tu­res. »

Pour rela­ti­vi­ser, j’ai sou­vent uti­lisé le propos d’un fils de notaire devenu maire de son chef-lieu de canton rural rap­pe­lant qu’au lycée il se fai­sait trai­ter de « plouc » au début des années 60. Démagogue en chef, il vou­lait ainsi se mettre dans le même sac que ses électeurs pay­sans.

Oui, mais il ne s’agit plus de la même chose puisqu’on serait passé d’un déni­gre­ment socio­lo­gi­que, à un déni­gre­ment écologique ! Ce qui a sur­tout changé c’est l’orien­ta­tion de grands médias qui hier ren­daient compte plus ou moins du réel, et qui aujourd’hui veu­lent le fabri­quer. Ils ont inventé le terme d’agri­ba­shing pour inter­ro­ger les pay­sans sur ce point, pay­sans qui ne peu­vent qu’aller dans leur sens, et se convain­cre de cette réa­lité ! Les pay­sans ne sont pas plus déni­grés que les ensei­gnants.

Ce qui bien sûr nous ramène à Marx et Justus von Liebig. Tout comme il est dans la nature même du capi­ta­lisme d’exploi­ter les hommes, il est dans sa nature d’exploi­ter les sols (même si cette exploi­ta­tion a sou­vent été négli­gée par les forces socia­lis­tes) ! Jusqu’à cette vérité propre au monde anglo-saxon qui fait de l’agri­culture une bran­che de l’indus­trie. Sauf qu’au niveau euro­péen, pas ques­tion de sub­ven­tion­ner l’indus­trie sous peine de concur­rence faus­sée, mais il est vital de sub­ven­tion­ner dans des pro­por­tions consi­dé­ra­bles les agri­culteurs, pour­tant si mal aimés nous dit-on ! Parce qu’en sub­ven­tion­nant l’agri­culture les pou­voirs peu­vent l’orien­ter et main­te­nir des prix ali­men­tai­res bas afin de per­met­tre aux consom­ma­teurs, grâce aux économies sur la nour­ri­ture, d’ache­ter davan­tage de pro­duits indus­triels. Toute aide à l’agri­culture est une aide mas­quée à l’indus­trie et y com­pris à l’indus­trie… ali­men­taire ! La crise écologique, aussi vieille que le capi­ta­lisme, mais qui s’aggrave pas à pas depuis sa nais­sance, n’est rien d’autre qu’une face de la crise du dit capi­ta­lisme (crise qui est sa forme d’exis­tence), et les pay­sans en sont vic­ti­mes autant que ceux qui ont ingéré de l’amiante, ou ont été vic­ti­mes de l’indus­trie phar­ma­ceu­ti­que qui soigne le plus sou­vent (comme les pay­sans nous ali­men­tent le plus sou­vent) mais qui tue aussi par­fois.

Bilan : le salon de l’agri­culture est le spec­ta­cle des plus grands illu­sion­nis­tes !

Jean-Paul Damaggio

P.S. Le livre de Liebig, De la chimie orga­ni­que appli­quée à l’agri­culture et à la phy­sio­lo­gie a béné­fi­cié dans l’édition de 1862 d’une intro­duc­tion démon­trant que la poli­ti­que bri­tan­ni­que était un sys­tème de spo­lia­tion bien dans la stra­té­gie impé­ria­liste du pays.

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