Accueil > Débats > Réformer le capitalisme ou en sortir ?

Réformer le capitalisme ou en sortir ?

par Tony ANDREANI, le 25 mars 2020

Enregistrer au format PDF

Devant l’évidence empirique que le capitalisme est de moins en moins soutenable, et ceci pas seulement à long terme, il existe aujourd’hui deux types de propositions : le premier consiste à réformer le capitalisme pour que la maîtrise du capital ne soit pas réservée aux seuls propriétaires, mais aussi ouverte aux salariés (à leurs représentants), selon diverses formules d’association capital/travail. Le second vise à supprimer carrément la propriété du capital, fut-elle celle des travailleurs eux-mêmes. Les coopératives (de production) sont en quelque sorte à mi-chemin.

Pour voir plus clai­re­ment la dif­fé­rence entre les deux types de pro­po­si­tions, il faut faire un peu de théo­rie, ce que nous allons esquis­ser ici.

D’où vient la valeur ?

Dans la théo­rie néo-clas­si­que elle vient de la mise en œuvre des « fac­teurs de pro­duc­tion », sché­ma­ti­que­ment le tra­vail et le capi­tal. Cette théo­rie a été cri­ti­quée en son fond pour son inco­hé­rence. Je n’en retien­drai que l’argu­ment sui­vant : seul le tra­vail est mesu­ra­ble, et de fait mesuré (plus ou moins bien), alors que le capi­tal phy­si­que est trop hété­ro­gène pour l’être avec une seule unité de mesure (il n’y a rien de commun, par exem­ple, entre telle ou telle matière pre­mière ou telle ou telle machine ou entre les deux). C’est donc le tra­vail qui est la source et la mesure de toute valeur, ce qui nous conduit vers la théo­rie marxiste.

1° à partir de là ce qu’on appelle la « valeur ajou­tée » l’est uni­que­ment le tra­vail. Mais il faut être plus précis en entrant dans la comp­ta­bi­lité.

Dans la comp­ta­bi­lité tra­di­tion­nelle la valeur ajou­tée est la valeur créée, moins les « consom­ma­tions inter­mé­diai­res » — à savoir essen­tiel­le­ment les matiè­res pre­miè­res, les pro­duits semi-finis et l’énergie. Il paraît évident, à la suivre, que cette valeur créée l’a été à la fois par le tra­vail et par ces moyens de pro­duc­tion que sont les outils et les machi­nes, donc par du capi­tal « pro­duc­tif », celui qui est apporté par le pro­prié­taire, quel qu’il soit. Et pour­tant ce n’est pas le cas.

Certes, le pro­duit ne pour­rait être obtenu sans ce capi­tal phy­si­que, au niveau des procès de tra­vail. Mais Marx expli­que que, s’agis­sant de la pro­duc­tion de valeur, le capi­tal pro­duc­tif n’est que du tra­vail « mort », dont la valeur a été sim­ple­ment trans­fé­rée dans le pro­duit (c’est là en effet une valeur ancienne, obte­nue par le pro­prié­taire lors d’un achat), et qu’elle dif­fère fon­da­men­ta­le­ment du « tra­vail vivant », celui qui est fourni par le tra­vailleur, et qui, seul, crée de la valeur.

Il peut paraî­tre bizarre, à pre­mière vue, que ces moyens de pro­duc­tion ne créent aucune valeur, alors que sans eux le pro­duit ne pour­rait être obtenu. Mais c’est que, là, on confond de la valeur d’usage pro­duite avec de la valeur ajou­tée. Effectivement, il y a bien eu trans­for­ma­tion de valeurs d’usage en de nou­vel­les valeurs d’usage. Ainsi, dans l’indus­trie auto­mo­bile, on se sert de maté­riaux (notam­ment de l’acier) qui ont été ache­tés à un pro­duc­teur spé­cia­lisé, de pro­duits semi-finis (des pièces et com­po­sants) ache­tés à des sous-trai­tants, d’une énergie ache­tée à une entre­prise d’électricité, enfin de ser­vi­ces ache­tés, par exem­ple à une entre­prise de net­toyage. Et, avec tout cela, on pro­duit, sur des chai­nes de pro­duc­tion, avec des machi­nes ou des robots, une auto­mo­bile. Mais il n’y a aucune dif­fé­rence de nature entre les consom­ma­tions inter­mé­diai­res et les moyens de trans­for­ma­tion, il n’y a qu’une dif­fé­rence d’usage. Ce sont tous des moyens de pro­duc­tion, au sens large, mis en œuvre par le tra­vail.

Représentons-nous, pour pren­dre un exem­ple extrême, un entre­pôt entiè­re­ment auto­ma­tisé, où cir­cu­lent des robots qui vont pré­le­ver la mar­chan­dise dans des rayons et la trans­por­tent vers des lieux d’embal­lage, où d’autres robots l’empa­què­tent, et d’autres encore la condui­sent vers des points de livrai­son. Il y a très peu de tra­vail, consis­tant seu­le­ment à com­man­der sur ordi­na­teur le machi­nisme (avec des logi­ciels déjà pro­duits), à sur­veiller son bon fonc­tion­ne­ment, à effec­tuer quel­ques régla­ges ou répa­ra­tions sur les robots, disons peut-être 1 % de la valeur ajou­tée (en comp­ta­bi­lité tra­di­tion­nelle, on consi­dère que le tra­vail apporte, en géné­ral, les deux tiers de la valeur ajou­tée). Et pour­tant c’est bien ce 1 % qui pro­duit réel­le­ment de la valeur ajou­tée, dont une partie ne sera pas payée (la plus-value de Marx) et cons­ti­tuera la base du profit.

2° C’est là que la théo­rie marxienne peut paraî­tre absurde, car c’est bien cette usine super-équipée qui fera gagner plus de profit à son pro­prié­taire, mais cela s’expli­que faci­le­ment.

Considérons en effet une seule bran­che de pro­duc­tion, la pro­duc­tion auto­mo­bile par exem­ple. Entre les pro­duc­teurs les plus équipés et les moins équipés, il y a une dif­fé­rence de pro­duc­ti­vité. Les pre­miers économisent du tra­vail vivant, et, comme la valeur de la mar­chan­dise s’établit à la valeur moyenne (ce que Marx appelle la « quan­tité de tra­vail socia­le­ment néces­saire »), ils réa­li­sent un sur­pro­fit (ils obtien­nent à la vente plus de profit rela­ti­ve­ment au tra­vail qu’ils ont engagé), tandis que les autres en obtien­nent moins, et d’autres encore font faillite (ils ne cou­vrent pas leurs coûts).

Les choses se com­pli­quent encore quand il y a plu­sieurs bran­ches, cer­tai­nes employant plus de tra­vail et les autres moins. Mais ici inter­vient, via le marché, une péréqua­tion des taux de profit entre ces bran­ches. C’est la trans­for­ma­tion, chez Marx, des « valeurs socia­le­ment néces­sai­res » en « prix de pro­duc­tion ». Un méca­nisme cri­ti­qué par les adver­sai­res de la théo­rie marxiste, dont ce sera d’ailleurs le prin­ci­pal argu­ment, consi­déré par eux comme diri­mant. Mais cette dif­fi­culté théo­ri­que a connu toute une série de répon­ses, dans les­quel­les nous n’entre­rons pas ici.

Dernière com­pli­ca­tion : la masse de la plus-value pro­duite à l’échelle d’un pays ou à l’échelle inter­na­tio­nale est en partie détour­née, via des méca­nis­mes de marché com­plexes, vers des acti­vi­tés spé­cu­la­ti­ves, finan­ciè­res ou autres (par exem­ple vers le marché de l’art). On négli­gera ici cette com­pli­ca­tion, qui tient à l’usage fait par les pro­prié­tai­res de leurs pro­fits, pour en rester au niveau de l’entre­prise.

Revenons main­te­nant au pro­prié­taire du capi­tal.

Quel est le rôle du pro­prié­taire ?

L’entre­prise est tra­di­tion­nel­le­ment défi­nie comme une « société de capi­taux » (sous des formes diver­ses, la prin­ci­pale étant la société par actions), c’est-à-dire une société qui appar­tient à ceux qui ont avancé de l’argent pour ache­ter du tra­vail, des « consom­ma­tions inter­mé­diai­res » et des outils et machi­nes pour réa­li­ser un pro­duit-mar­chan­dise. L’impor­tant serait ici le « capi­tal pro­duc­tif », celui qui permet de trans­for­mer les consom­ma­tions inter­mé­diai­res en un nou­veau pro­duit. Mais qu’est-ce qui jus­ti­fie qu’ils s’empa­rent de la partie de la valeur ajou­tée qui cor­res­pon­drait, selon la comp­ta­bi­lité tra­di­tion­nelle, au capi­tal pro­duc­tif ?

Généralement, on invo­que leur prise de risque. C’est vrai, ils peu­vent gagner plus ou moins d’argent ou boire le bouillon. Ce n’est guère le cas des gros pro­prié­tai­res d’argent, qui peu­vent diver­si­fier leurs ris­ques, en le pla­çant dans plu­sieurs entre­pri­ses, voire dans diver­ses bran­ches, géné­ra­le­ment via des inter­mé­diai­res, comme des fonds d’inves­tis­se­ment. Mais peu importe ici. La prise de risque est en réa­lité le métier d’un ban­quier, dans la banque de dépôt, qui ouvre des cré­dits (par oppo­si­tion à la banque « de marché », qui opère sur des titres, actions, obli­ga­tions et pro­duits déri­vés). On admet­tra que ce tra­vail de ban­quier est indis­pen­sa­ble à l’économie, puisqu’il faut sou­vent des avan­ces pour faire des inves­tis­se­ments, quand la tré­so­re­rie de l’entre­prise n’y suffit pas (ce qu’on appelle « l’auto­fi­nan­ce­ment »), et parce que le coût du crédit contraint ses uti­li­sa­teurs à sélec­tion­ner parmi leurs inves­tis­se­ments. Mais alors le capi­ta­liste ne devrait per­ce­voir que de l’inté­rêt pour ses avan­ces en capi­tal, comme une sorte de prê­teur interne à l’entre­prise. Mieux : il pour­rait dis­pa­raî­tre si les tra­vailleurs s’asso­ciaient pour s’adres­ser direc­te­ment à des ban­quiers, leur payer des inté­rêts et leur rem­bour­ser leurs emprunts à terme échu. Le profit d’entre­prise alors dis­pa­rai­trait. On sor­ti­rait du capi­ta­lisme. On va quand même y appor­ter plus loin un cor­rec­tif en trai­tant de la fonc­tion d’entre­pre­neur. Mais, aupa­ra­vant, exa­mi­nons le cas des coo­pé­ra­ti­ves de pro­duc­tion, sou­vent invo­quées comme l’alter­na­tive au capi­ta­lisme.

Les coopératives de production, alternative à la propriété capitaliste ?

Ce sont cette fois les tra­vailleurs eux-mêmes qui sont pro­prié­tai­res, au moins majo­ri­tai­re­ment, du capi­tal. Ce qui va d’ailleurs leur créer de gran­des dif­fi­cultés de finan­ce­ment, puisqu’ils ne peu­vent comp­ter, pour l’essen­tiel, que sur leurs pro­pres res­sour­ces finan­ciè­res. On ne détaillera pas ici la ques­tion, qui a été lar­ge­ment étudiée, et qui expli­que sans doute en grande partie pour­quoi le nombre, la taille et le déve­lop­pe­ment des coo­pé­ra­ti­ves sont rela­ti­ve­ment fai­bles par rap­port à ceux des entre­pri­ses capi­ta­lis­tes [1].

La pre­mière spé­ci­fi­cité des coo­pé­ra­ti­ves est que, au niveau de leurs assem­blées géné­ra­les ou s’agis­sant de la dési­gna­tion de leurs ins­tan­ces de ges­tion, elles sont com­man­dées par le prin­cipe égalitaire « un homme/une voix », et non par le prin­cipe cen­si­taire « une action/une voix ». La deuxième (du moins selon la loi fran­çaise) est que les béné­fi­ces sont dis­tri­bués en trois parts : une part tra­vail (en quel­que sorte des sup­plé­ments de salaire), une part capi­tal, consis­tant en divi­den­des, et une part en « réser­ves impar­ta­gea­bles », qui vient ren­for­cer les fonds pro­pres de l’entre­prise. Il reste donc un double aspect capi­ta­liste dans les coo­pé­ra­ti­ves : la dis­tri­bu­tion de divi­den­des en fonc­tion des apports des socié­tai­res [2] et la mise en réser­ves d’une part des béné­fi­ces, deve­nue pro­priété de tous les asso­ciés. Ces der­niers sont pro­prié­tai­res du capi­tal, soit indi­vi­duel­le­ment soit col­lec­ti­ve­ment, et, en tant que tels, ils peu­vent déci­der du mon­tant de la part capi­tal et de la part réser­ves, dans cer­tai­nes limi­tes fixées par la loi.

Nous sommes donc ici entre le sys­tème capi­ta­liste et un sys­tème de pure asso­cia­tion, où le capi­tal apporté ne serait pas rému­néré et per­drait ainsi tout inté­rêt à être apporté, à moins d’un fort esprit col­lec­ti­viste. Et, de fait, on voit les coo­pé­ra­teurs très atta­chés à leur statut de petits pro­prié­tai­res et de pro­prié­tai­res col­lec­tifs (des réser­ves), oppo­sés à toutes formes de dépen­dance et même réti­cents à deve­nir trop nom­breux. Ils sont bien pre­neurs de ris­ques comme les capi­ta­lis­tes, comme s’ils étaient leurs pro­pres ban­quiers, mais répu­gnent à en pren­dre, étant peu for­tu­nés et rece­vant peu de divi­den­des, ce qui expli­que qu’ils ne soient guère enclins à tout déve­lop­pe­ment par trop risqué. Quand, enfin, ils emprun­tent aux ban­quiers, ils sont le plus sou­vent consi­dé­rés par eux avec sus­pi­cion, non seu­le­ment parce que l’entre­prise est aty­pi­que, mais encore parce que ces der­niers ont du mal à évaluer dans quelle mesure l’entre­prise sera béné­fi­ciaire.

On n’en dira pas plus ici, mais il appa­rait que nous ne sommes pas com­plè­te­ment sortis du capi­ta­lisme, tout en per­dant de son dyna­misme. D’où l’idée qu’il vau­drait mieux réfor­mer le capi­ta­lisme lui-même, en don­nant plus de place et de pou­voir aux sala­riés.

La réforme d’esprit social-démo­crate du capi­ta­lisme

La prin­ci­pale voie de réforme pro­po­sée consiste à accroî­tre le pou­voir des sala­riés, au-delà de leur droit à l’infor­ma­tion et à être consul­tés, obtenu depuis la cons­ti­tu­tion des Comités d’entre­prise. Un droit qui ne s’étend jamais jusqu’au droit de veto sur les gran­des déci­sions.

C’est le modèle alle­mand, qui existe seu­le­ment dans les gran­des entre­pri­ses, et le modèle nor­di­que, étendu en Suède à toutes les entre­pri­ses, qui ser­vent ici de réfé­ren­ces. Dans cette co-ges­tion entre capi­ta­lis­tes et sala­riés, les pre­miers détien­nent tou­jours au moins une voix de plus dans les conseils d’admi­nis­tra­tion ou de sur­veillance. Sinon on se rap­pro­che­rait des coo­pé­ra­ti­ves, où les appor­teurs de capi­taux exté­rieurs étant mino­ri­tai­res (maxi­mum 49 % du capi­tal et 35 % des droits de vote selon la loi fran­çaise) per­dent la haute main sur la ges­tion de l’entre­prise. Et ce serait encore plus patent si ces coo­pé­ra­ti­ves étaient des coo­pé­ra­ti­ves par actions, comme il en existe dans cer­tains pays.

C’est certes mieux que le capi­ta­lisme abso­lu­tiste ou « féodal », puis­que cela permet des négo­cia­tions entre les deux par­ties, mais qui ne vont que jusqu’à un cer­tain point. Rien n’est changé, bien sûr, au prin­cipe de la maxi­mi­sa­tion du taux de profit, sauf que, avec la maxi­mi­sa­tion de la « valeur action­na­riale » [3], le modèle est quel­que peu mis à mal, les action­nai­res récla­mant tou­jours plus et les salai­res des diri­geants s’envo­lant.

C’est pour­tant ce modèle que Thomas Piketty pro­pose de repren­dre en l’amé­lio­rant [4]. Il pour­rait même se trans­for­mer en finis­sant par donner le pou­voir aux syn­di­cats si les sala­riés, deve­nant aussi action­nai­res, fai­saient bas­cu­ler le nombre de repré­sen­tants au conseil d’admi­nis­tra­tion ou de sur­veillance en leur faveur [5]. On peine à croire que la dis­tri­bu­tion d’actions aux sala­riés par les pos­ses­seurs de capi­taux irait jusqu’à per­met­tre ce bas­cu­le­ment. Mais Piketty a une autre pro­po­si­tion, de nature fis­cale : une plus forte taxa­tion (annuelle) sur la pro­priété, sur les suc­ces­sions et sur les reve­nus du capi­tal per­met­trait à l’État de dis­tri­buer aux sala­riés en géné­ral, sous forme d’une dota­tion, un petit patri­moine, et, avec celui-ci, ils pour­raient l’inves­tir en actions. On peut for­te­ment en douter, car, avec un si petit patri­moine (Piketty donne, à titre d’exem­ple, le chif­fre de 12 000 euros), les sala­riés ne vont certes par se rouler les pouces (c’est l’objec­tion idiote qu’on lui a oppo­sée), mais ne seront pas plus dis­po­sés à pren­dre des ris­ques que les coo­pé­ra­teurs avec leurs apports. En outre, bien sûr, la classe capi­ta­liste sera vent debout contre cette refor­mu­la­tion du projet social-démo­crate que Piketty appelle un « socia­lisme par­ti­ci­pa­tif » et où il voit un « dépas­se­ment du capi­ta­lisme ».

Il existe d’autres pro­po­si­tions qui vont dans le sens d’une co-ges­tion, telle celle consis­tant à réé­qui­li­brer le pou­voir dans l’entre­prise entre les déten­teurs du capi­tal, les sala­riés (« le capi­tal humain ») et même le « capi­tal natu­rel » (repré­senté par des scien­ti­fi­ques, des ONG, des rive­rains) [6], mais ces pro­po­si­tions sont moins pré­ci­ses.

Les pro­po­si­tions de trans­for­ma­tion plus pro­fonde du capi­ta­lisme

Elles sont plus dis­crè­tes, mais vont plus loin. Il s’agit, dans tous les cas, de rendre, par la loi, les sala­riés non plus seu­le­ment par­te­nai­res dans la ges­tion de l’entre­prise capi­ta­liste, mais aussi ins­ti­tu­tion­nel­le­ment action­nai­res. Elles rap­pel­lent ce qui fut un projet du puis­sant syn­di­cat sué­dois LO, en 1976, qui consis­tait à pré­le­ver 20 % des béné­fi­ces des entre­pri­ses pour ali­men­ter des « fonds sala­riaux » des­ti­nés à per­met­tre aux syn­di­cats d’ache­ter des actions. Proposition évidemment com­bat­tue par le patro­nat, reprise par le Parti social-démo­crate, mais sous une forme très atté­nuée, avant d’être aban­don­née par lui (cet aspect du « modèle sué­dois » n’a pas résisté au glis­se­ment de ce parti vers la « troi­sième voie » d’ins­pi­ra­tion blai­riste et dans un contexte de libé­ra­lisme de plus en plus triom­phant).

Parmi les pro­po­si­tions récen­tes, on retien­dra d’abord celle consis­tant à attri­buer un tiers des béné­fi­ces des entre­pri­ses aux sala­riés sous forme d’actions col­lec­ti­ves, d’actions indi­vi­duel­les (pour ceux qui veu­lent quit­ter l’entre­prise) et de salai­res varia­bles [7]. Ce tiers ne devait cepen­dant pas leur per­met­tre d’exer­cer une mino­rité de blo­cage. Mais il ne serait qu’un mini­mum légal, la trans­for­ma­tion pou­vant aller jusqu’à 100 %, auquel cas l’entre­prise devien­drait une coo­pé­ra­tive. Une autre pro­po­si­tion [8] consiste à faire évoluer la pro­priété des entre­pri­ses jusqu’à ce que la part reve­nant aux sala­riés, cal­cu­lée à partir des frais de per­son­nel, leur per­mette de conqué­rir la majo­rité à l’assem­blée géné­rale et au conseil d’admi­nis­tra­tion. Comme cette part serait cons­ti­tuée d’actions non indi­vi­duel­les et inces­si­bles, cela revient en quel­que sorte à gref­fer une coo­pé­ra­tive dans l’entre­prise capi­ta­liste, jusqu’à ce que, avec le temps, elle domine la struc­ture. Ce qui se ferait sans dif­fi­culté tant que l’entre­prise, en s’auto­fi­nan­çant, ne ferait pas appel à des capi­taux exté­rieurs, mais serait plus lent si elle était contrainte de le faire.

On ne va pas ici se livrer à une étude détaillée de ces pro­po­si­tions, qui vont d’ailleurs au-delà de l’entre­prise, en abor­dant le sys­tème économique et social dans son ensem­ble pour remé­dier aux tra­vers de l’économie capi­ta­liste (les iné­ga­li­tés sala­ria­les entre les entre­pri­ses, le chô­mage, etc.) [9]. On ne va pas non plus inter­ro­ger leurs dif­fi­cultés de fai­sa­bi­lité poli­ti­que, bien plus gran­des que dans les pro­po­si­tions de co-ges­tion pré­cé­dem­ment évoquées. Mais il est clair que, dans tous les cas, on ne sort pas vrai­ment du capi­ta­lisme, puis­que les coo­pé­ra­ti­ves elles-mêmes ne s’en émancipent que par­tiel­le­ment. Car reve­nons à notre ques­tion de départ : qui crée la valeur nou­velle ? Il est tou­jours pré­sup­posé dans ces pro­po­si­tions que ce sont à la fois les tra­vailleurs et le capi­tal pro­duc­tif, « la com­bi­nai­son pro­duc­tive du tra­vail et du capi­tal ». Rien là de post-capi­ta­liste, et encore moins de socia­liste. Néanmoins, ces pro­po­si­tions sou­lè­vent un point impor­tant, qu’il nous faut abor­der main­te­nant.

Le rôle de l’entre­pre­neur

C’est l’autre grande jus­ti­fi­ca­tion du capi­ta­liste — puisqu’on a vu que, en tant que pre­neur de ris­ques, il pour­rait être rem­placé par le ban­quier. L’une des pro­po­si­tions pré­cé­den­tes met, par exem­ple, l’accent sur le rôle du créa­teur d’entre­prise, sur­tout s’il a une grande com­pé­tence pro­fes­sion­nelle. Il a lancé une entre­prise et y a mis de l’argent. Cette pro­po­si­tion va alors jusqu’à créer un col­lège spé­cial dans les orga­nes de ges­tion, le « col­lège des créa­teurs ». Dans le cas où le créa­teur aurait créé une coo­pé­ra­tive, il devrait de même y exer­cer une fonc­tion plus éminente que celle des autres asso­ciés, et rece­voir une rému­né­ra­tion plus élevée pour son apport en capi­tal. L’argu­ment peut être élargi. Même si le créa­teur n’a pas de com­pé­tence par­ti­cu­lière, y com­pris en matière tech­nico-com­mer­ciale, même s’il n’a pas mis de son argent, il a eu l’idée, il a flairé l’oppor­tu­nité, il a « entre­pris », il est un inno­va­teur. C’est, pour­rait-on dire, l’esprit « start-up ». S’il ne trouve pas l’oreille du ban­quier, il aura su se retour­ner vers un fonds de capi­tal-risque, allé­ché par des pro­fits futurs. Que faut-il en penser ?

L’argu­ment est rece­va­ble dans le sys­tème actuel. Avec pour­tant un grand bémol. Une fois l’entre­prise lancée, avec le capi­tal du créa­teur ou celui de capi­ta­lis­tes inté­res­sés, le rôle de l’entre­pre­neur s’estompe rapi­de­ment puis­que ce sont des sala­riés, des bureaux d’étude aux tech­ni­ciens et ouvriers, qui vont mettre en œuvre le projet [10]. Dans l’entre­prise capi­ta­liste, il n’y aucune raison théo­ri­que pour que l’ini­tia­teur, un Jeff Bezos par exem­ple, s’attri­bue une part énorme des béné­fi­ces sous forme de divi­den­des et de rému­né­ra­tions exor­bi­tan­tes, de toutes sortes. Dans une coo­pé­ra­tive non plus : le divi­dende devrait rejoin­dre rapi­de­ment le divi­dende ordi­naire et la rému­né­ra­tion s’abais­ser dans le meilleur des cas au niveau de la plus élevée dans l’échelle établie par les asso­ciés. Reste pour­tant un pro­blème : com­ment favo­ri­ser l’entre­pre­neu­riat sans ces inci­ta­tions ? Eh bien, en sor­tant du capi­ta­lisme, sous toutes ses formes. On se conten­tera ici de quel­ques indi­ca­tions sur cette rup­ture déci­sive.

En finir avec la pro­priété du capi­tal

C’est le sens d’une pro­po­si­tion qui refait sur­face, que l’on évoquera ici que très briè­ve­ment. Les nou­vel­les entre­pri­ses, non seu­le­ment seront auto­gé­rées, au sens étroit du terme (déci­sions prises par les tra­vailleurs asso­ciés), mais n’auront plus de capi­taux pro­pres (essen­tiel­le­ment les « capi­taux sociaux » et les « réser­ves »). Elles se finan­ce­ront avec de l’argent emprunté, sous forme de cré­dits à long terme (l’équivalent des capi­taux pro­pres) et de quel­ques cré­dits à court terme d’exploi­ta­tion. Elles ne pour­ront s’auto­fi­nan­cer. Tous les béné­fi­ces iront au tra­vail, sous forme de sup­plé­ments de salaire, une fois payés les inté­rêts, effec­tués les rem­bour­se­ments des cré­dits aux dif­fé­rents termes, et acquit­tés les impôts et les coti­sa­tions socia­les. Le prin­cipe n’est plus la maxi­mi­sa­tion du profit, mais la maxi­mi­sa­tion des reve­nus du tra­vail. Ici toute la valeur ajou­tée revient aux tra­vailleurs, comme il se doit. L’inté­rêt cor­res­pond seu­le­ment au ser­vice payé au ban­quier.

Cela sup­pose que les ban­ques ne soient plus des ban­ques capi­ta­lis­tes (même dites « mutua­lis­tes »), mais des ban­ques socia­li­sées, fonc­tion­nant comme les entre­pri­ses du sec­teur pro­duc­tif, elles aussi sans capi­taux pro­pres (rem­pla­cés par des cré­dits à long terme four­nis par un Fonds social d’inves­tis­se­ment [11]). Cela veut dire aussi une ges­tion dif­fé­rente des ris­ques par ces ban­ques [12]. Et c’est ici que nous retrou­vons la ques­tion de l’entre­pre­neu­riat. Les ban­ques doi­vent le sou­te­nir, en se dotant des moyens d’exper­tise les plus larges, aidées d’autres acteurs [13]. Alors le ou les entre­pre­neurs pour­ront jouer plei­ne­ment leur rôle, sans être mus par l’appât d’argent, quitte à ce que les tra­vailleurs asso­ciés les récom­pen­sent d’une manière ou d’une autre pour leur avoir mis les pieds à l’étrier. L’autre avan­tage de cette manière de repen­ser l’entre­prise est que les iné­ga­li­tés de dota­tion en capi­taux, qui font que les entre­pri­ses capi­ta­lis­tes iné­vi­ta­ble­ment vont vers la cen­tra­li­sa­tion et la concen­tra­tion du capi­tal, ana­ly­sées déjà par Marx, donc vers des struc­tu­res mono­po­lis­tes, dis­pa­rais­sent : on peut créer une entre­prise sans un sou, si on a des pro­jets via­bles, et la concur­rence devient loyale entre les entre­pri­ses de ce nou­veau type.

Il fau­drait aller beau­coup plus loin dans l’archi­tec­ture de ce nou­veau mode de pro­duc­tion, notam­ment expli­quer en quoi il ren­drait effi­cace une pla­ni­fi­ca­tion inci­ta­tive, mais venons-en à de brèves conclu­sions.

Conclusion

Sortir du capi­ta­lisme, cela veut dire en finir avec l’exploi­ta­tion capi­ta­liste, avec le fait de s’acca­pa­rer une grande partie de la valeur ajou­tée, la plus-value, parce que l’on est pro­prié­taire des moyens de pro­duc­tion. C’est donc finir avec la pro­priété des capi­ta­lis­tes. C’est refaire de l’entre­prise une com­mu­nauté de pro­duc­tion, en lieu et place de la « société de capi­taux » [14]. C’est maxi­mi­ser la valeur ajou­tée, cri­tère qui rem­place le profit, et la res­ti­tuer aux tra­vailleurs. Mais cela impli­que également de leur pro­cu­rer les moyens de finan­ce­ment dont ils ont besoin, sans les limi­tes que connais­sent les coo­pé­ra­ti­ves, contrain­tes de s’auto­fi­nan­cer pour ne pas dépen­dre d’action­nai­res exté­rieurs récla­mant tous leurs droits, ni des apports d’asso­ciés répu­gnant à pren­dre trop de ris­ques, donc leur donner tous les moyens de se déve­lop­per.

Évidemment la nou­velle entre­prise n’a guère de sens si elle est trop petite. On voit mal un coif­feur qui vou­drait lancer son salon de coif­fure, même s’il trouve un ban­quier pour lui avan­cer de l’argent, cons­ti­tuer une struc­ture coo­pé­ra­tive avec des asso­ciés qui pour­raient partir du jour au len­de­main. L’arti­sa­nat serait main­tenu, ainsi que le statut, qui ne pour­rait être que pro­vi­soire, des autoen­tre­pre­neurs, s’ils en sont vrai­ment, et non des sala­riés dégui­sés, comme les tra­vailleurs ubé­ri­sés.

La nou­velle entre­prise n’aurait pas lieu d’être dans les ser­vi­ces publics, ceux-ci rele­vant de la res­pon­sa­bi­lité de l’État et ne pou­vant être axés ni sur la recher­che de la ren­ta­bi­lité capi­ta­liste, auquel cas on aurait affaire à un capi­ta­lisme d’État, ni sur la maxi­mi­sa­tion des reve­nus de leurs tra­vailleurs, quoiqu’ils doi­vent être asso­ciés à leur ges­tion de diver­ses maniè­res — sujet que nous n’abor­de­rons pas ici.

Mais sortir du capi­ta­lisme, un mode de pro­duc­tion vieux de plu­sieurs siè­cles et qui a pris une ampleur pla­né­taire, peut paraî­tre un défi insensé, tant il a mis une mul­ti­tude d’ins­ti­tu­tions à son ser­vice. Il s’est pour­tant for­te­ment décré­di­bi­lisé, voire dis­cré­dité : selon un son­dage récent 64 % des Français en ont une mau­vaise image [15], et, selon un autre [16], effec­tué dans 28 pays auprès de 34 000 sala­riés, 56 % d’entre eux esti­ment que « le capi­ta­lisme apporte plus de mal que de bien ». Mais le sys­tème a déjà montré qu’il s’était doté de tous les moyens d’influence pos­si­bles et qu’il était prêt à tout pour se main­te­nir. Et d’abord à réduire à l’invi­si­bi­lité ou à la clan­des­ti­nité toutes les alter­na­ti­ves pro­po­sées.

Tout porte à croire qu’il faudra donc com­po­ser avec le capi­ta­lisme pen­dant long­temps. Dans cette opti­que les pro­po­si­tions de co-ges­tion sont sans doute celles qui sont le plus à portée de la main, mais tout en sachant qu’elles ne sont qu’un remède et ne tou­che­ront pas à la source du mal. Les exem­ples exis­tants mon­trent qu’elles sont enchâs­sées dans la recher­che de la com­pé­ti­ti­vité et dans « l’égoïsme d’entre­prise », alors qu’une pla­ni­fi­ca­tion est seule à même de répon­dre aux impé­ra­tifs, notam­ment d’ordre écologique, de l’époque. Même dans cette opti­que il est néces­saire de revoir en pro­fon­deur le fonc­tion­ne­ment du sys­tème, de reve­nir sur le rôle que doit y jouer l’État, par exem­ple avec sa poli­ti­que bud­gé­taire, moné­taire et fis­cale. Les pro­po­si­tions de co-pro­priété des entre­pri­ses sont sans doute pra­ti­ca­bles à petite échelle, dans le sillage des coo­pé­ra­ti­ves. Mais c’est bien un tout autre sys­tème qu’il fau­drait com­men­cer à expé­ri­men­ter par un pou­voir poli­ti­que résolu à pren­dre la situa­tion d’un pays à bras de corps et à faire école. Selon nous il devrait cons­ti­tuer rapi­de­ment un tiers sec­teur, qui, fort de ses atouts, concur­ren­ce­rait effi­ca­ce­ment le sec­teur capi­ta­liste, entraî­ne­rait une forte adhé­sion sociale, et fini­rait par envoyer le sys­tème capi­ta­liste aux pou­bel­les de l’his­toire, pen­dant qu’il en est encore temps.


[1Les coopérateurs répugnent aussi à risquer leurs faibles économies, au surplus dans une seule entreprise, la leur. Pour des raisons spécifiques, ils sont également réticents à l’autofinancement. D’où une tendance au sous-investissement.

[2Ils doivent posséder au moins une action pour être sociétaires.

[3Il ne s’agit plus de maximiser la valeur pour tous les apporteurs de fonds (actionnaires et créanciers), mais seulement pour les actionnaires, sous forme de dividendes et de valorisation des actions sur le marché financier..

[4Cf. Thomas Piketty, Capîtal et idéologie, Editions du Seuil, 2019, 4° Partie.

[5Piketty propose en outre un plafonnement des droits de vote pour les actionnaires les plus importants.

[6Cf. le modèle Care de comptabilité in Daniel Bachet, Reconstruire l’entreprise pour émanciper le travail, Editions UPPR, 2019.

[7Proposition de Claude Escarguel dans son ouvrage Partager, sinon (Autochton Editions).

[8Cf. Charles Hongrave, Pierre Nicolas et Guillaume Etievanr, dans un texte intitulé « Pour une co-propriété des entreprises », disponible sur le site du Parti de gauche.

[9Cf. la présentation que j’en ai faite dans l’article de mon blog « Notes sur l’entreprise “équitable”, l’entreprise “en co-propriété” et l’entreprise socialiste ».

[10Inutile d’invoquer le fait que le PDG, grâce à son génie particulier, prendra ensuite de grandes décisions « stratégiques » pour l’avenir de l’entreprise, telles que le chois d’une nouvelle technologie ou l’absorption d’une autre entreprise via une offre publique d’achat. De telles décisions ont du être préparées par d’autres (le directeur technique, le directeur financier, etc.), Et les faits montrent qu’elles sont plus souvent des échecs que si elles ont été prises collectivement, au moins par le staff.

[11C’est le modèle que j’avais proposé, en m’inspirant de plusieurs économistes du courant dit « autogestiionnaire », dans mon livre Le socialisme est (a) venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, 2004, chapitre 3, « Le financement », avec spécialement la variante 4 de ce financement (p. 110-111). Le Fonds d’investissement y est alimenté par une partie des intérêts versés par les entreprises (l’autre partie rémunérant les services fournis par la banque) et par des bons émis auprès des ménages. Il a été repris sous une forme légèrement différente par Benoît Borrits dans son livre Au-delà de la propriété. Pour une économie des communs, Editions La Découverte, 2018. Les banques ne font plus transiter vers le Fonds une partie des intérêts que leur versent les entreprises, mais lui versent simplement des intérêts pour leurs emprunts à long terme, et les ménages ne sont pas rémunérés par le Fonds, leurs dépôts suffisant, si l’on comprend bien (ce qui supprime un marché du capital de prêt). C’est plus simple, mais encore faut-il qu’ils y fassent des dépôts. Pour le reste, dans les deux cas, le Fonds d’investissement joue un rôle décisif dans la planification : les crédits à long terme peuvent être fléchés et bonifiés (ou réduits).

Le lecteur pourra trouver l’ensemble de mon modèle dans le dernier chapitre « Créer un secteur socialisé » de mon livre précité et dans une Note de la Fondation Gabriel Péri Entre public et privé. Vers un nouveau secteur socialisé, 2011, 60 p., où je traite aussi des chemins d’une transition.

[12La socialisation des risques est importante à la fois pour les entreprises et pour les banques. C’est la raison pour laquelle, selon moi, le Fonds social d’investissement doit être un établissement public, veillant à la solidité des banques socialisées et leur apportant la garantie de l’État. Cf. la Note précitée, p. 15-16.

[13Dans des comités de crédit, comme on en trouve dans le financement solidaire. Cf la Note précitée, p. 27-28.

[14Pour cette distinction fondamentale entre la « société de capitaux » et l’entreprise comme « structure productive » et entité juridique, cf. Danisl Bachet, op. cit., chapitre 4.

[15Sondage Odoxa effectué au mois de décembre 2019.

[16Enquête effectuée en octobre-novembre 2019 par le Baromètre Edelman 2020, et reprise par le Huffington Post.