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Libéralisme, fascisme et autres catégories floues

par Denis COLLIN, le 15 décembre 2019

On tient cou­ram­ment comme évidente l’oppo­si­tion entre le libé­ra­lisme et le fas­cisme (sous ses dif­fé­ren­tes formes). Dans « libé­ra­lisme », il y a liberté et le fas­cisme est d’abord carac­té­risé par la sup­pres­sion de la liberté dans toutes ses accep­tions. Si l’on spé­ci­fie ce que l’on entend par libé­ra­lisme, les choses devien­nent plus com­pli­quées. Le libé­ra­lisme peut être le libé­ra­lisme poli­ti­que clas­si­que, celui de Locke, Montesquieu, Tocqueville, Stuart Mill ou John Rawls. C’est une doc­trine qui conci­lie la liberté du com­merce et de l’entre­prise avec l’exis­tence de liber­tés égales pour tous et des dis­po­si­tions qui enrayent la ten­dance « natu­relle » du pou­voir à abuser du pou­voir. Ce libé­ra­lisme modéré est com­pa­ti­ble avec le répu­bli­ca­nisme et même avec cer­tai­nes formes modé­rées de socia­lisme. Mais il existe un autre sens du terme « libé­ra­lisme » : le libé­ra­lisme qui consi­dère qu’aucune entrave ou du moins les entra­ves les plus rédui­tes à la libre entre­prise et aux pos­si­bi­li­tés que chacun a d’exploi­ter tous ses atouts. Ce libé­ra­lisme est anti­féo­dal. Il s’oppose à aussi bien aux vieilles cor­po­ra­tions qu’aux syn­di­cats ou aux mutuel­les. C’est le libé­ra­lisme de la loi Le Chapelier (1791) ou celui de Sieyès deuxième ver­sion, celui du Directoire. Ce libé­ra­lisme qui croit aux vertus du marché tout-puis­sant pour­rait encore s’appe­ler « libé­risme » à la mode ita­lienne ; on l’appelle aussi « néo­li­bé­ra­lisme », terme dou­teux parce que ce néo­li­bé­ra­lisme n’est pas très nou­veau et même aussi vieux que le libé­ra­lisme lui-même. En tout cas, c’est ce libé­ra­lisme-là dont je parle par la suite, lais­sant de côté le sym­pa­thi­que « libé­ra­lisme poli­ti­que » qui, hélas n’existe plus guère.

Les libé­raux (libé­ris­tes) sont rare­ment égalitaristes. Ils sont plutôt favo­ra­bles à la domi­na­tion de la « race des sei­gneurs ». La Controstoria del libe­ra­lismo de Domenico Losurdo don­nait à ce sujet des indi­ca­tions impor­tan­tes [1]. Losurdo rap­pelle com­ment les plus libé­raux des poli­ti­ciens amé­ri­cains du XIXe siècle ont sou­vent été des défen­seurs intran­si­geants de l’escla­vage. Les libé­raux sont des par­ti­sans du « dar­wi­nisme social », c’est-à-dire de l’idée que la meilleure société est celle qui n’entrave pas la loi natu­relle de la « sélec­tion des plus aptes » et consi­dè­rent que tous les obs­ta­cles doi­vent être levés qui empê­che­raient que la force des forts puisse se déployer plei­ne­ment.

Il y a, ici, un fond commun avec les bases idéo­lo­gi­ques du fas­cisme et du nazisme. Évidemment fas­cis­tes et libé­raux ne peu­vent être confon­dus et par­fois ils ont été des enne­mis achar­nés. Quand Mussolini pro­cla­mait la préé­mi­nence abso­lue de l’État dans tous les domai­nes, il ne pou­vait obte­nir l’assen­ti­ment des libé­raux. Mais les libé­raux peu­vent par­fai­te­ment être racis­tes : Ford et Lindbergh étaient de bons nazis et Steve Bannon est un supré­ma­tiste blanc. Bolsonaro donne un exem­ple de ce mixte d’idéo­lo­gie fas­ci­sante et d’ultra-libé­ra­lisme économique. Macron en est un autre exem­ple : le ver­ti­ca­lisme, la supé­rio­rité affir­mée des experts sur le suf­frage popu­laire et les corps repré­sen­ta­tifs de la société civile sont des traits com­muns aux libé­raux (du genre Macron) et aux fas­cis­tes. La racine com­mune est facile à devi­ner : la com­pé­ti­tion (« que le meilleur gagne »), tel est le seul moyen d’orga­ni­ser la sélec­tion natu­relle des élites. Quand le direc­teur du CNRS (qui s’appelle main­te­nant « pré­si­dent-direc­teur-géné­ral ») pré­sente comme iné­ga­li­taire et dar­wi­nienne la réforme qu’il pro­pose pour son orga­nisme, on est en plein dans cette idéo­lo­gie libé­rale auto­ri­taire qui per­fuse un peu par­tout à partir des som­mets du capi­tal finan­cier. L’idée que la lutte de chacun contre chacun est un moyen natu­rel pour amé­lio­rer l’homme et lui per­met­tre de s’affir­mer, est une vieille idée… éternellement remise au goût du jour selon des moda­li­tés dif­fé­ren­tes mais qui ren­voient toute à un sub­strat bio­lo­gi­que ou bio­lo­gi­sant.

En effet, ce qui permet de rap­pro­cher libé­ra­lisme et fas­cisme, c’est l’impor­tance donnée à la bio­lo­gie et à la tech­nos­cience comme moyen de façon­ner l’homme autant que l’orga­ni­sa­tion sociale. Cette confiance dans la science et la tech­ni­que (dans la tech­nos­cience) entre en réson­nance avec la dyna­mi­que propre au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. La tech­nos­cience est un fac­teur majeur dans l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­ti­vité du tra­vail et l’ado­ra­tion des machi­nes est une des figu­res obli­gées de la pro­pa­gande fas­ciste, libé­rale ou sta­li­nienne. Loin de libé­rer l’homme, la machine doit contri­buer à la ratio­na­li­sa­tion de l’orga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion en fai­sant des humains des pro­lon­ge­ments de la machi­nes. Cette vision de la tech­nos­cience cor­res­pond com­plè­te­ment au « ver­ti­ca­lisme » propre aux idéo­lo­gies moder­nes. Elle accom­pa­gne toutes les recher­ches visant à l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­ti­vité du corps humain – géné­ra­le­ment tes­tées sur le ter­rain du sport.

De ce point de vue, les spé­cia­lis­tes du pos­thu­ma­nisme, de l’homme aug­menté, les mania­ques de la PMA, de la GPA s’ins­cri­vent eux aussi dans cette mou­vance qui vise à défaire la société (« il n’y a pas de société », disait Mrs Thatcher) et à ins­tau­rer la « lutte pour la vie » entre les hommes. La « concep­tion bou­chère » de l’huma­nité, dénon­cée par Pierre Legendre, triom­phe. [2]

Retenons que, si on ne peut ni ne doit confon­dre libé­ra­lisme et fas­cisme et encore moins uti­li­ser le qua­li­fi­ca­tif de « fas­ciste » à toutes les sauces, les glis­se­ments de l’un à l’autre sont assez nom­breux et peu­vent per­met­tre de com­pren­dre un cer­tain nombre d’évolutions du der­nier siècle. Nous man­quons cer­tai­ne­ment d’une ana­lyse com­plète des formes nou­vel­les de domi­na­tion et d’oppres­sion. Le nazisme et le fas­cisme à l’ancienne étaient, pour le grand capi­tal, des moyens coû­teux face au danger à court du com­mu­nisme. Aujourd’hui, le com­mu­nisme ne semble plus très mena­çant. Mais l’évolution même du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste exige cepen­dant un ren­for­ce­ment de la domi­na­tion, des moyens de contrôle et de pro­cé­du­res visant à l’obéis­sance totale. La société indus­trielle tech­ni­cienne, ana­ly­sée par Marcuse dans L’homme uni­di­men­sion­nel, est poten­tiel­le­ment une société tota­li­taire, bien que sous des formes plus « douces » que les socié­tés tota­li­tai­res du XXe siècle. Il est pos­si­ble que les caté­go­ries poli­ti­ques héri­tées du XXe siècle soient par là-même deve­nues tota­le­ment inap­pli­ca­bles à notre pré­sent. Voilà un champ de réflexion phi­lo­so­phi­que et poli­ti­que qui est ouvert et qui attend qu’on y veuille bien tra­vailler.


[1Domenico Losurdo : Controstoria del liberalismo. Laterza, Biblioteca Universale Laterza, 2005. 384 pages, Voir présentation par l’auteur sur Philosophie et politique : https://denis-collin.blogspot.com/2006/01/pour-une-contre-histoire-du-liberalisme.html

[2Voir aussi La transmutation posthumaniste, ouvrage collectif publié aux éditions QS ? (2019)