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Le socialisme est (à) venir - 1

par Denis COLLIN, le 23 octobre 2001

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Depuis plusieurs années déjà, Tony Andréani est engagé dans un travail méthodique pour essayer de repenser un socialisme pour notre époque. Son Discours sur l’égalité parmi les hommes (L’Harmattan, 1993, écrit en collaboration avec Marc Feray) et quelques publications (dans la revue Actuel Marx ou dans les papiers du GESD) nous avaient donné un avant-goût des modèles de socialisme à partir desquels on pourrait essayer de redéfinir une politique sérieuse de transformation sociale. Mais pour les modèles du socialisme, on devra attendre le deuxième tome de “ Le socialisme est (a) venir ”. Il s’agit ici de dresser l’inventaire.

Un inven­taire d’abord des impas­ses et des crises dans les­quel­les le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste enferme l’huma­nité. “ Le capi­ta­lisme, tel qu’il va ” : dans cette pre­mière partie, TA ne se contente pas de l’exposé marxiste tra­di­tion­nel de la crise ; sur ce plan il s’en tient à des cons­tats assez géné­ra­le­ment par­ta­gés par les cou­rants de la gauche “ non gou­ver­ne­men­tale ” et ne s’engage pas dans les polé­mi­ques spé­cia­li­sées, du genre de celle qui a opposé Michel Husson à François Chesnais sur la mon­dia­li­sa­tion finan­cière ou encore celles déclen­chées par les ana­ly­ses de Robert Brenner sur “ The Economics of Global Turbulence ”. Aussi inté­res­sants que ces débats puis­sent être, leur portée demeure limi­tée. L’inté­rêt de l’ana­lyse de TA tient en ce qu’il relie les consi­dé­ra­tions économiques et socia­les tra­di­tion­nel­les avec une ana­lyse anthro­po­lo­gi­que. La cri­ti­que renou­ve­lée du féti­chisme, et l’ana­lyse psy­cho­lo­gi­que de l’indi­vidu à la dérive sont pen­sées dans leur lien avec l’explo­sion des iné­ga­li­tés et la toute puis­sance des mar­chés finan­ciers. En réponse à Minc, TA dénonce “ la mon­dia­li­sa­tion mal­heu­reuse ” et démonte très péda­go­gi­que­ment les mira­ges du capi­ta­lisme popu­laire.

Le tra­vail de Tony Andréani ne s’arrête pas à la cri­ti­que de notre “ vallée de larmes ”. Au contraire d’une cer­taine opi­nion de gauche désa­bu­sée et culti­vant la misan­thro­pie, à la manière des mora­lis­tes bro­car­dés par Spinoza, TA atta­que le “ pes­si­misme anthro­po­lo­gi­que ” qui réduit l’homme au bour­geois égoïste et inter­dit de tracer toute pers­pec­tive émancipatrice. La deuxième partie de “ L’inven­taire ” est à la fois une défense des valeurs du socia­lisme et une cri­ti­que du com­mu­nisme uto­pi­que du siècle passé. Les valeurs du socia­lisme, elles sont assez sim­ples : liberté posi­tive, égalité sociale, fra­ter­nité, pro­grès humain. Mais ces valeurs ne for­ment pas néces­sai­re­ment un ensem­ble har­mo­nieux ; entre elles, il y a des contra­dic­tions qu’on doit pou­voir faire posi­ti­ve­ment mais qu’on ne sau­rait esqui­ver. En pro­cé­dant à partir des valeurs du socia­lisme, TA rap­pelle que la poli­ti­que est essen­tiel­le­ment nor­ma­tive et qu’elle ne sau­rait pro­cé­der de je ne sais quel déter­mi­nisme “ natu­rel ”. En fili­grane, les ana­ly­ses qui sous-ten­dent cet exposé des valeurs, autour de l’homme socia­ble et de l’homme dési­rant, esquis­sent ce qui pour­rait être une véri­ta­ble théo­rie des sen­ti­ments moraux.

Il s’agit à partir de là de tracer une pers­pec­tive his­to­ri­que. Alors que la tra­di­tion marxiste iden­ti­fiait le socia­lisme comme la pre­mière phase du com­mu­nisme, Tony Andréani dis­tin­gue soi­gneu­se­ment socia­lisme et com­mu­nisme. Il entre­prend une réfu­ta­tion en règle du “ com­mu­nisme uto­pi­que ” dont l’échec est patent dans l’expé­rience sovié­ti­que. Car ici, TA met le doigt là où ça fait mal. Sans cher­cher à excu­ser le sta­li­nisme, sans évacuer les fac­teurs pro­pre­ment poli­ti­ques, il montre que l’échec de l’Union Soviétique ne tient pas ou pas seu­le­ment à la “ tra­hi­son ” des idéaux com­mu­nis­tes mais au carac­tère uto­pi­que de cer­tains de ces idéaux. Ainsi il montre qu’il y a un lien entre la pla­ni­fi­ca­tion impé­ra­tive avec la volonté d’envoyer le marché au diable et le déve­lop­pe­ment des pro­ces­sus bureau­cra­ti­ques dans l’ex-URSS. À ceux qui affir­ment que l’échec de l’économie sovié­ti­que tient à la nature non démo­cra­ti­que de la pla­ni­fi­ca­tion - on aura reconnu les cri­ti­ques trots­kis­tes tra­di­tion­nel­les - TA répond de manière convain­cante que la pla­ni­fi­ca­tion la plus démo­cra­ti­que du monde n’y chan­ge­rait et que pour de nom­breu­ses rai­sons attes­tées par l’expé­rience his­to­ri­que la pla­ni­fi­ca­tion impé­ra­tive, le rejet de tous les méca­nis­mes concur­ren­tiels et de tout marché sont indé­si­ra­bles parce qu’anti­no­mi­ques avec l’idéal de la liberté des tra­vailleurs. Sur le plan poli­ti­que, TA met en garde contre une confiance exces­sive dans une démo­cra­tie “ plei­ne­ment déve­lop­pée ”. Il admet la valeur de la cri­ti­que libé­rale qui demande une cer­taine dis­per­sion des pou­voirs comme anti­dote au tota­li­ta­risme et conclut que si la démo­cra­tie est une chose excel­lente, il ne faut pas en abuser - l’homme ne vit pas que de poli­ti­que et aspire aussi à se repo­ser de la démo­cra­tie. Autrement dit on ne peut pas se passer d’ins­ti­tu­tions repré­sen­ta­ti­ves. Refusant l’idée que la révo­lu­tion sera mon­diale ou ne sera pas, TA défend l’idée du main­tien des nations. “ Une société mon­diale avec un pou­voir poli­ti­que mon­dial serait un véri­ta­ble cau­che­mar ”, affirme-t-il. Il démon­tre également quelle absur­dité il y a à vou­loir abolir la divi­sion du tra­vail ainsi que Marx semble le deman­der. Enfin contre les mythes de la société trans­pa­rente, TA affirme la péren­nité des contra­dic­tions entre les désirs indi­vi­duels et les néces­si­tés de l’inser­tion dans une com­mu­nauté.

Faut-il renon­cer au com­mu­nisme ? Tony Andréani ne pense pas. Il esquisse les gran­des lignes d’un com­mu­nisme non uto­pi­que qui pour­rait servir d’idéal régu­la­teur. Mais ce com­mu­nisme n’est pas à l’ordre du jour immé­diat. Le pro­blème précis qui se pose est celui d’une société de tran­si­tion qu’il nomme socia­lisme. Ce socia­lisme, égalitaire, “ auto­ges­tion­naire ”, fondé sur la démo­cra­tie “ labo­rale ” - ce que jadis nous appe­lions “ démo­cra­tie ouvrière ” - serait néan­moins une société connais­sant des conflits sociaux et la per­sis­tance de rap­ports de clas­ses, bien qu’elle soit glo­ba­le­ment débar­ras­sée de l’exploi­ta­tion capi­ta­liste. Ce serait également une société avec marché et cer­tai­nes formes de concur­rence. Alors que le com­mu­nisme est un idéal, le socia­lisme est, pour TA, une pers­pec­tive his­to­ri­que pos­si­ble mais qui pour­rait s’étendre sur des décen­nies et même sur des siè­cles. On retrouve curieu­se­ment ici les thèses que Michel Pablo, alors secré­taire de la IVe Internationale, défen­dait au début des années 50. Ceux qui connais­sent un peu l’his­toire du trots­kisme savent que c’est la dis­cus­sion de ces thèses sur les “ siè­cles de tran­si­tion ” qui, for­mel­le­ment, condui­sit à l’explo­sion de la petite orga­ni­sa­tion fondée par Trotski. Mais la défense renou­ve­lée qu’en fait TA est, au total, assez convain­cante et l’expé­rience his­to­ri­que peut faci­le­ment être appe­lée à la res­cousse.

La der­nière partie du livre nous oblige à nous poser des ques­tions désa­gréa­bles et ce n’est pas l’un de ses moin­dres méri­tes. Le socia­lisme, nous en avons déjà des exem­ples essen­tiel­le­ment dans les pays de l’Est, en URSS et en Chine ou encore dans le mou­ve­ment coo­pé­ra­tif et dans les formes de pro­priété publi­que ins­tau­rées dans les États capi­ta­lis­tes essen­tiel­le­ment au len­de­main de la Seconde Guerre Mondiale. Nous ne pou­vons pas dire “ cela ne nous concerne, nous n’y sommes pour rien ”. Le “ socia­lisme bureau­cra­ti­que ” sous gou­ver­ne­ment sta­li­nien ou maoïste était aussi por­teur des aspi­ra­tions égalitaires du mou­ve­ment ouvrier. Il s’agit donc d’en tirer les leçons. Et de ne pas jeter le bébé avec l’eau sale du bain. Particulièrement inté­res­sants sont les déve­lop­pe­ments que Tony Andréani consa­cre aux ten­ta­ti­ves de sortir du sys­tème de la pla­ni­fi­ca­tion impé­ra­tive et de redon­ner du jeu au marché et à l’ini­tia­tive des tra­vailleurs. Ainsi un bilan cri­ti­que est dressé du sys­tème auto­ges­tion­naire you­go­slave, de la peres­troïka russe, de la réforme hon­groise des années 70-80 ou encore de l’évolution de la Chine contem­po­raine. On pourra contes­ter le parti pris métho­do­lo­gi­que de Tony Andréani qui consiste à mettre entre paren­thè­ses le sys­tème poli­ti­que tota­li­taire pour ne s’inté­res­ser qu’au modèle du socia­lisme sur les plans économique et social. Peut-être lui repro­chera-t-on aussi une vision un peu trop opti­miste de l’évolution chi­noise - même s’il ne cache pas la puis­sance des ten­dan­ces à la res­tau­ra­tion du capi­ta­lisme. Mais les éléments d’ana­lyse qui nous sont four­nis per­met­tent d’ali­men­ter le débat en se gar­dant des sché­ma­tis­mes déses­pé­rants.

J’ai lu le livre de Tony Andréani immé­dia­te­ment après celui de Benjamin Barber, “ Djihad versus Mac World ” et sur ce point au moins quel­que chose les rap­pro­che. Analysant le trai­te­ment de choc qu’a subi la Russie après l’implo­sion de l’URSS, Barber se demande si on peut recons­truire une société viva­ble dans ce pays en fai­sant table rase de toute l’expé­rience du bol­che­visme et sa réponse est clai­re­ment néga­tive. Il fait remar­quer com­bien le peuple reste atta­ché à cer­tai­nes formes de pro­priété sociale, à une cer­taine concep­tion de l’égalité et à cer­tai­nes ins­ti­tu­tions tra­di­tion­nel­les comme le mir paysan ou le soviet. Barber est un libé­ral au sens amé­ri­cain, Tony Andréani un socia­liste marxiste cri­ti­que, mais la coïn­ci­dence des ques­tions qu’ils nous posent est assez inté­res­sante.