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Nation

par Denis COLLIN, le 18 novembre 2019

Il y a toute une tra­di­tion de débats sur la « ques­tion natio­nale » dans le marxisme et le mou­ve­ment ouvrier et bien évidemment, nous ne pou­vons pas ici entrer dans ces polé­mi­ques pas­sion­nan­tes et qui rap­pel­lent un temps, aujourd’hui dis­paru, où le marxisme était quel­que chose de vivant. Il reste que nous avons affaire encore et tou­jours avec la ques­tion de la nation. La lec­ture la plus inté­res­sante sur cette ques­tion reste l’ouvrage d’Otto Bauer [1], La ques­tion des natio­na­li­tés et la social-démo­cra­tie, publié en 1907 à Vienne et tra­duit en fran­çais seu­le­ment en 1987 (EDI, 2 volu­mes). Otto Bauer com­mence par mon­trer qu’on ne peut abor­der la ques­tion natio­nale qu’à partir de l’étude du carac­tère natio­nal, sachant que ce carac­tère natio­nal n’a rien de figé, qu’il est un pro­duit his­to­ri­que sus­cep­ti­ble de varier et que d’autres carac­tè­res déter­mi­nent l’indi­vidu (par exem­ple le carac­tère de classe). Les uti­li­sa­tions abu­si­ves qui ont pu être faites de ce concept ne doi­vent pas conduire à le reje­ter. Ainsi Bauer en vient à cette pre­mière défi­ni­tion : « La nation est une com­mu­nauté rela­tive de carac­tère, c’est-à-dire une com­mu­nauté de carac­tère en ce sens que, dans la grande masse des mem­bres d’une nation à une époque donnée, on remar­que une série de traits qui concor­dent ». Il n’y a pas à cher­cher dans la nature l’ori­gine de cette com­mu­nauté de carac­tère qui n’est pas autre chose que le pro­duit d’une sédi­men­ta­tion his­to­ri­que. Ce qui conduit Otto Bauer à une deuxième défi­ni­tion : une nation est une « com­mu­nauté de vie et de destin ».

Loin de conduire à l’effa­ce­ment des nations, le déve­lop­pe­ment du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste en cons­ti­tue l’ali­ment. Bauer ana­lyse la montée des reven­di­ca­tions natio­na­les en Europe – sin­gu­liè­re­ment dans l’empire austro-hon­grois comme mani­fes­ta­tion que ces peu­ples sont entrés dans la danse infer­nale de l’accu­mu­la­tion du capi­tal. Toute l’his­toire du siècle passé confirme ces hypo­thè­ses de Bauer et la « déco­lo­ni­sa­tion » est une dimen­sion saillante de l’expan­sion mon­diale et de l’appro­fon­dis­se­ment de la domi­na­tion du capi­tal. Mais ce qui vaut pour les nations jadis sou­mi­ses à la domi­na­tion directe des puis­san­ces colo­nia­les, vaut aussi pour les vieilles nations domi­nan­tes, confron­tées au rou­leau com­pres­seur de la « mon­dia­li­sa­tion ».

Ce « carac­tère natio­nal » ren­voie à ce que les Grecs dési­gnaient par ethos. Dans une com­mu­nauté poli­ti­que, il y a un cer­tain nombre de dis­po­si­tions acqui­ses par l’éducation et qui per­met­tent la vie com­mune. Penser que l’on peut faire abs­trac­tion du « carac­tère natio­nal » au nom de cons­truc­tions juri­di­ques (le « patrio­tisme cons­ti­tu­tion­nel » d’Habermas par exem­ple), c’est se four­voyer com­plè­te­ment.

La nation joue un rôle poli­ti­que consi­dé­ra­ble en Europe aujourd’hui. Nous avons déjà eu l’occa­sion de nous expri­mer sur les ten­dan­ces nou­vel­les de la poli­ti­que ita­lienne, mais aussi sur la Pologne et la Hongrie. Quand on n’a rien ou pres­que rien et qu’on risque encore de des­cen­dre dans l’échelle sociale ou de dis­pa­raî­tre, quand on est menacé de n’être plus – les gens « qui ne sont rien » poin­tés par Macron – il ne reste plus comme seule pro­priété que ce « carac­tère natio­nal ». Je n’ai pas de loge­ment à moi, j’ai du mal à payer mon loyer, mais au moins en France « je suis chez moi ». Les petits bour­geois aisés, dro­gués au « poli­ti­que­ment cor­rect » et au cer­veau les­sivé par la mon­dia­li­sa­tion des réseaux et de la high tech dénon­ce­ront les « beaufs », les fas­cis­tes, les fran­chouillards, etc. Mais ces petits-bour­geois vont bien­tôt être pré­ci­pi­tés dans la pou­belle à pré­cai­res parce que leur uti­lité pour le capi­tal tend vers zéro et ils ne se main­tien­nent socia­le­ment que parce que la classe capi­ta­liste trans­na­tio­nale a besoin de clas­ses-tam­pons et tous les mana­gers, com­mer­ciaux, com­mu­ni­cants, etc. sont une classe pure­ment para­si­taire. Quant aux pro­fes­sions intel­lec­tuel­les « utiles », « l’intel­li­gence arti­fi­cielle » (ainsi dénom­mée parce qu’elle exprime à mer­veille la bêtise humaine) va les ren­voyer poin­ter chez Pôle Emploi.

La nation c’est le peuple cons­ti­tué, le peuple qui se sent peuple, le peuple poli­ti­que. Vouloir parler au peuple sans parler de la nation ? des calem­bre­dai­nes ! La « gauche » a dis­paru parce qu’elle a aban­donné la nation. La révo­lu­tion se fait au cri de « Vive la Nation ! » La Commune de Paris naît comme un mou­ve­ment natio­nal révo­lu­tion­naire, contre l’occu­pa­tion alle­mande et contre la couar­dise de la bour­geoi­sie fran­çaise qui pac­tise avec les « boches ». La plus grande avan­cée sociale de notre his­toire, le pro­gramme du CNR, c’est l’alliance de la nation et du mou­ve­ment ouvrier. Ayant troqué la nation pour le mon­dia­lisme, la gauche a aban­donné la défense des reven­di­ca­tions popu­lai­res au nom de la sou­mis­sion à la « gou­ver­nance » mon­diale. Partout elle a perdu la confiance popu­laire et contraint les citoyens à l’abs­ten­tion ou au vote pour les partis réac­tion­nai­res qui sem­blent les seuls à défen­dre la nation tout entière et non ses seules cou­ches pri­vi­lé­giées. Ainsi en Pologne le PIS ultra-catho­li­que et natio­na­liste est-il le der­nier parti à reven­di­quer une sorte « d’État-pro­vi­dence » contre une gauche euro­péiste et libé­rale. Ainsi en Italie, la Lega de Salvini est-elle le seul parti à pro­po­ser une renais­sance de la nation ita­lienne, plon­gée dans le marasme après avoir été le meilleur élève des règles de l’ordo-libé­ra­lisme des euroï­no­ma­nes. Et ainsi de suite.

La situa­tion pré­sente est chao­ti­que et si on ne sort pas du marasme, c’est tout sim­ple­ment parce que, l’extrême droite mise à part, per­sonne n’ose parler fran­che­ment. Pour ne pas parler de sou­ve­rai­neté natio­nale, on parle de sou­ve­rai­neté popu­laire. C’est la même chose, direz-vous. Eh bien, non ! La décla­ra­tion de 1789 sti­pule que la sou­ve­rai­neté réside essen­tiel­le­ment dans la nation. La nation a des limi­tes, des fron­tiè­res et des ins­ti­tu­tions. Le peuple, c’est beau­coup plus vague et cer­tains n’hési­tent pas à parler d’un peuple euro­péen. Pour repren­dre en la pré­ci­sant la for­mule de Rousseau, la nation, c’est le peuple qui s’est fait peuple, le pou­voir cons­ti­tuant enfin cons­ti­tué. La nation ainsi conçue est fondée sur la sépa­ra­tion entre ceux qui sont dedans, qui en sont les mem­bres et les étrangers. Le sans-fron­tié­risme est l’adver­saire farou­che de la nation et l’adver­saire non moins farou­che du peuple exis­tant réel­le­ment. « Le patriote est dur aux étrangers », disait Rousseau. Pourquoi ? « Ils ne sont qu’hommes, ils ne sont rien à ses yeux. Cet inconvé­nient est iné­vi­ta­ble, mais il est faible. L’essen­tiel est d’être bon aux gens avec qui l’on vit. […] Défiez-vous de ces cos­mo­po­li­tes qui vont cher­cher au loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédai­gnent de rem­plir autour d’eux. Tel phi­lo­so­phe aime les Tartares, pour être dis­pensé d’aimer ses voi­sins. » Quelle meilleure des­crip­tion de nos moder­nes cos­mo­po­li­tes pleins de com­pas­sion pour la terre entière mais indif­fé­rents à ce que pen­sent, disent et souf­frent les « peti­tes gens » qui sont leurs com­pa­trio­tes. En réa­lité les cos­mo­po­li­tes de gauche sont les frères jumeaux des cos­mo­po­li­tes de droite, ils ne sont que l’aile gauche de la classe capi­ta­liste trans­na­tio­nale (cf. l’excel­lent livre de Leslie Sklair, The trans­na­tio­nal capi­ta­list class, Oxford, 2001).

Le natio­na­lisme est la mala­die de la nation. Et ce n’est pas en cra­chant sur la nation qu’on chas­sera le natio­na­lisme, bien au contraire. La conso­li­da­tion et la pous­sée lepé­niste n’ont été pos­si­bles que parce que la gauche a délaissé la nation et le peuple avec elle. Il est temps de tirer de tout cela les consé­quen­ces qui s’impo­sent.


[1Otto Bauer a été un des principaux dirigeants du SPÖ, le parti socialiste autrichien et un des théoriciens de « l’austro-marxisme », une tendance du marxisme très souvent critiquée par Lénine et ses héritiers mais qui reste une des tendances intellectuelles les plus riches de celles qui se sont mises à l’école de Marx.