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Tirage au sort pour le climat, le crépuscule de la raison

par André BELLON, le 21 octobre 2019

Un texte pro­posé par André Bellon, ancien député, ani­ma­teur de l’Association pour une Constituante

Sommaire :

Le monde est fou, la planète brule

Le monde est fou, la pla­nète brule. Et, comme tou­jours devant les dan­gers et les peurs, se dres­sent des pro­phè­tes, chacun por­teur de la solu­tion mira­cle. Apparemment, rien ne nou­veau sous le soleil. Tous les appren­tis dic­ta­teurs ont tou­jours expli­qué qu’ils deman­daient le pou­voir absolu pour résou­dre des dan­gers aux­quels le peuple ne sait pas faire face.

La nou­veauté vient en fait de la méthode. Car les nou­veaux sau­veurs suprê­mes pré­ten­dent, par des biais bizar­res, incar­ner le vraie démo­cra­tie. Le détour uti­lisé pour réa­li­ser ce tour de force est l’idéa­li­sa­tion du tirage au sort, censé rem­pla­cer une démo­cra­tie en trompe l’œil par la seule vraie.

Le Dieu hasard contre la raison

L’his­toire com­mence il y a déjà quel­ques décen­nies par une pro­pa­gande magni­fiant le sys­tème grec qui, aux dires d’his­to­riens du diman­che et de phi­lo­so­phes d’opé­ret­tes, choi­sis­sait les res­pon­sa­bles par le tirage au sort. Remarquons sim­ple­ment que ce sys­tème, d’ailleurs pra­ti­qué entre les seuls citoyens les plus aisés, excluant les femmes et les escla­ves, ne tirait au sort que les res­pon­sa­bles de postes secondai­res, sou­vent tem­po­rai­res, alors que les res­pon­sa­bles mili­tai­res et finan­ciers étaient, pour leur part, élus. L’objec­tif de cette réé­cri­ture de l’Histoire est sur­tout de déconsi­dé­rer le suf­frage uni­ver­sel, tra­duc­tion poli­ti­que de la pensée huma­niste.

On ne sau­rait, cela étant, se conten­ter de se moquer de ce stra­ta­gème car il reflète la pro­fonde crise de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Les dépu­tés ne repré­sen­tent plus les citoyens. De plus en plus enser­rés dans les partis aux­quels ils doi­vent sou­vent leur car­rière et même leurs reve­nus, ne ren­dant de comp­tes qu’aux mem­bres de l’exé­cu­tif, tout par­ti­cu­liè­re­ment au Président de la République qui dési­gne la plu­part d’entre eux, ils ne sont soumis à une sanc­tion popu­laire que tous les 5 ans, à l’occa­sion de leur renou­vel­le­ment. L’idée de sélec­tion­ner n’importe qui par le hasard appa­rait alors comme un moin­dre mal à tous ceux qui ne veu­lent pas se battre pour recons­truire une vraie démo­cra­tie. Ainsi, une cer­taine classe diri­geante joue-t-elle sur deux tableaux. D’abord, elle déconsi­dère le prin­cipe de la sou­ve­rai­neté popu­laire, ensuite, elle se pro­pose de remet­tre elle-même la démo­crate sur pieds dans son propre inté­rêt.

La chose est légi­ti­mée et ampli­fiée par des rhé­to­ri­ciens offi­ciels qui, se pré­sen­tant comme garants de ce qu’ils appel­lent le « bien commun », pas­sent leur temps, avec l’aide de médias com­plai­sants, à cri­ti­quer le suf­frage uni­ver­sel. On peut mul­ti­plier les exem­ples : pre­nons celui de Thierry Pech car celui-ci, après avoir été, en tant que direc­teur géné­ral de Terra Nova, une des coque­lu­ches d’un PS en per­pé­tuelle tra­hi­son, semble être en odeur de sain­teté dans les lam­bris du nou­veau pou­voir. Sur France Culture, le 5 novem­bre 2018, il avait déclaré que « les popu­lis­mes à l’œuvre repo­sent sur une abso­lu­ti­sa­tion du suf­frage. Ni Bolsonaro, ni Orban, ni Poutine, ne sont le pro­duit d’autre chose que des élections. Mais, en dehors de ça, ils n’ont pas de légi­ti­mité, ni à la presse, ni aux corps inter­mé­diai­res, ni à la jus­tice ». Un posi­tion­ne­ment char­mant, à mi-chemin entre la naï­veté et le tota­li­ta­risme ; une manière désar­mante de confon­dre les effets et les causes au profit d’un tota­li­ta­risme tran­quille. Notons l’énormité du propos : la légi­ti­mité ne vient pas des urnes, elle vient des médias ou des corps inter­mé­diai­res.

Pas si naïf que cela fina­le­ment lorsqu’on décou­vre que le fameux Thierry Pech est, avec Laurence Tubiana, un des deux copré­si­dent du « comité de gou­ver­nance » de la Convention citoyenne pour le climat lancée début octo­bre. A bas la sou­ve­rai­neté popu­laire, vive les nou­veaux conseillers des prin­ces !

Un zoo humain de la démocratie

Instructive ini­tia­tive que cette conven­tion ! Née de la volonté suprême d’Emmanuel Macron à l’issue du « grand débat », elle a com­mencé ses tra­vaux. 150 per­son­nes tirés au sort a partir des annuai­res électroniques (pour­quoi pas les listes électorales ?) sont ras­sem­blés au palais d’Iéna où ils tra­vaille­ront pen­dant 6 week-end. Ils doi­vent pro­duire des textes de loi visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Nous pas­se­rons sur les sur­pri­ses heu­reu­ses du sort : il sem­ble­rait que le doigt de la chance se soit posé sur Cohn Bendit, mais qu’il aurait refusé.

Nous note­rons au pas­sage que 30% seu­le­ment des tirés au sort ont accepté ce don du ciel, du moins dans un pre­mier temps. Peut-être fau­drait-il s’inté­res­ser aux rai­sons du refus des autres ! Mais la ques­tion prin­ci­pale n’est pas là. Elle est de savoir en quoi 150 citoyens tirés au sort sont en capa­cité de repré­sen­ter plus de 60 mil­lions de citoyens. Les res­pon­sa­bles de l’opé­ra­tion nous pré­ci­sent qu’on a choisi ces porte-flam­beaux en tenant compte de l’âge, du sexe, des caté­go­ries socio­pro­fes­sion­nel­les, … Remarquons que ce dis­cours signi­fie, contre maints exem­ples contrai­res, que les posi­tions socia­les déter­mi­nent les options poli­ti­ques. N’y a-t-il pas des ouvriers réac­tion­nai­res et des ouvriers pro­gres­sis­tes ?

Mais sur­tout, en quoi un tel machin est-il plus per­ti­nent qu’un pro­ces­sus basé sur la confron­ta­tion géné­rale des idées et la sélec­tion électorale des porte-paro­les ? En quoi est-il plus juste, plus adapté aux défis du moment, que l’élection au suf­frage uni­ver­sel d’une Constituante par­tant des com­mu­nes avec débat local de tous les citoyens et cahiers de doléan­ces ? Pensera-t-on, sui­vant en cela l’ori­gi­na­lité de Thierry Pech, que ce panel permet un rap­port direct à la presse ou aux corps inter­mé­diai­res et devient, du ce fait, plus démo­cra­ti­que ? On ne s’étonnera donc pas de voir les jour­na­lis­tes mettre en avant, parmi les tirés au sort, quel­ques per­son­na­ges hauts en cou­leur et dont la verve permet une légi­ti­ma­tion média­ti­que. Sur le fond, ça ne mange pas de pain. Les pla­teaux télé ont mis en valeur l’effet anes­thé­siant des « bons clients » qui s’expri­ment façon micro-trot­toir.

Car, fina­le­ment, ce sont les médias qui maxi­mi­sent les effets de cette nou­velle mar­tin­gale. En obser­vant ses mem­bres comme s’ils s’agis­sait d’un zoo humain, ils en font un récit édifiant au ser­vice de la pensée domi­nante.

Le miracle de l’expert

Encore plus fort dans le tour de passe-passe ! Non seu­le­ment les sélec­tion­nés sont super­vi­sés par deux copré­si­dents dont per­sonne ne son­ge­raient à penser qu’ils n’ont qu’un rôle d’obser­va­tion, mais enca­drés par douze « pilo­tes » dont on ignore les cri­tè­res de sélec­tion. Et ce n’est pas tout : Pour aider à leur tra­vail, les tirés au sort béné­fi­cie­ront de « fact-che­ckers », d’« experts » du climat, de la société civile et des acteurs poli­ti­ques pour « décrire la situa­tion, les enjeux et les obs­ta­cles à la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­ti­que ». Un comité d’experts juri­di­ques aura de plus pour tâche de « tra­duire leur volonté en termes juri­di­ques ». Bigre ! C’est vrai que les citoyens sont mieux enca­drés que lors des élections où, si l’on en croit nos spé­cia­lis­tes de la « démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive », ils sont tentés par les « déri­ves popu­lis­tes ». On voit d’ailleurs mal en quoi cette débau­che d’inter­ve­nants n’aurait pas son mot à dire dans le cadre d’un pro­ces­sus électoral quel­conque si le débat public est res­pecté.

Mais reve­nons à la ques­tion de savoir pour­quoi ils sont ainsi ras­sem­blés. Eh bien, ils doi­vent répon­dre à la ques­tion « Comment réduire d’au moins 40 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, dans une logi­que de jus­tice sociale » ? Et pour aider à leur réflexion, ils se ver­ront dres­ser un « état des lieux pro­blé­ma­tisé de l’action en France » et seront éclairés sur les « leviers et points de blo­cage ».

Pourquoi diable une telle usine à gaz ? L’artiste Cyril Dion, un de nos nou­veaux pro­phè­tes, nous apporte la réponse dans We demain le 12 août 2019 : « Se pose aussi le pro­blème de l’opi­nion… Les poli­ti­ques se réfu­gient tou­jours der­rière cet argu­ment, qui est une réa­lité poli­ti­que : ils ont besoin de conten­ter la majo­rité pour être réélus. C’est le pro­blème de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive : c’est un modèle qui ne convient pas à l’urgence. C’est pour­quoi il faut per­met­tre aux gens de déli­bé­rer, en leur don­nant tous les tenants et les abou­tis­sants des pro­blè­mes ». Cette stu­pé­fiante décla­ra­tion peut se résu­mer ainsi : arrê­tons de deman­der aux citoyens leur avis, nous (tra­dui­sez par « lui-même ») savons mieux qu’eux quel­les sont les bonnes ques­tions. Le peuple est igno­rant et mes­quin et, entrainé par de petits inté­rêts, il ne sau­rait faire face aux défis du moment. Pourquoi, direz-vous, créer alors, par tirage au sort, une sorte d’Assemblée en réduc­tion ? Parce que l’irrup­tion du monde média­tico-artis­ti­que comme guide du peuple a besoin d’être légi­timé par une assem­blée Potemkine, non pas exempte des « petits inté­rêts », mais évidemment plus facile à contrô­ler.

La chose n’est pas limi­tée à la ques­tion cli­ma­ti­que en France. Les moines guer­riers du tirage au sort expli­quent a tire­la­ri­got que les expé­rien­ces posi­ti­ves font florès et que l’exem­ple de l’Irlande, à partir de 2009, est par­ti­cu­liè­re­ment sym­bo­li­que. Or, s’il est vrai qu’une telle assem­blé citoyenne a existé en Irlande, elle a essen­tiel­le­ment mis en avant deux ques­tions, le droit à l’avor­te­ment et le mariage homo­sexuel. Remarquons que l’appa­ri­tion de ces sujets n’est pas vrai­ment une ori­gi­na­lité et que leur léga­li­sa­tion a été obte­nue par réfé­ren­dum, c’est-à-dire par le suf­frage uni­ver­sel. En fait, le tirage au sort est un sub­ter­fuge pour légi­ti­mer la remise en cause de la volonté popu­laire, tout par­ti­cu­liè­re­ment par la sélec­tion préa­la­ble des ques­tions accep­ta­bles par le sys­tème économique domi­nant. Là encore, au lieu de ce biais bizarre, il aurait été plus simple d’accep­ter de poser la ques­tion de la légi­ti­mité de la repré­sen­ta­tion natio­nale et, éventuellement, d’un réfé­ren­dum d’ini­tia­tive popu­laire, toutes choses qui deman­dent de remet­tre en cause les ins­ti­tu­tions dans un souci réel­le­ment démo­cra­ti­que fondé sur le suf­frage uni­ver­sel. Cet objec­tif demande l’appel au peuple tout entier et non à un panel contrôlé par des per­son­na­li­tés mira­cles.

La fatuité de l’inculture

Mais nos nou­veaux apô­tres ne veu­lent pas de ce recours car, comme l’expli­que Cyril Dion, « si on dit aux gens qu’il faut réduire le nombre de véhi­cu­les de 50 %, arrê­ter de consom­mer, arrê­ter de pren­dre l’avion sur les lignes inté­rieu­res, arrê­ter de manger de la viande… Ils ne vont pas être d’accord ». A sa suite, le cli­ma­to­lo­gue François-Marie Bréon clame, dans Libération du 29 juillet 2018, que « Les mesu­res qu’il fau­drait pren­dre seront dif­fi­ci­le­ment accep­tées. On peut dire que la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­ti­que est contraire aux liber­tés indi­vi­duel­les et donc sans doute avec la démo­cra­tie. » quand, de son côté, l’astro­phy­si­cien Aurélien Barreau, tout en admet­tant que, face aux ques­tions cli­ma­ti­ques, il ne pré­tend pas « avoir les solu­tions car il y a des experts bien plus com­pé­tents pour ça », expli­que dans l’express du 10 octo­bre 2018 qu’il faudra pren­dre des « mesu­res coer­ci­ti­ves, impo­pu­lai­res, s’oppo­sant à nos liber­tés indi­vi­duel­les ». L’irrup­tion sou­daine de Greta Grumberg est alors par­ti­cu­liè­re­ment oppor­tune pour sup­pri­mer nos prin­ci­pes démo­cra­ti­ques et nos valeurs huma­nis­tes. On dira que, de tous temps, sont appa­rus des pro­phè­tes face aux gran­des crises. Mais Bernadette Soubirou n’était pas invi­tée à l’Assemblée natio­nale. Ceci expli­que-t-il la rela­tive com­plai­sance des pou­voirs publics face aux blo­ca­ges d’Extinction Rébellion qui ne peu­vent qu’étonner com­pa­rés à la répres­sion vio­lente menée contre les gilets jaunes. Mais sans doute un Cyril Dion expli­quera-t-il qu’il y a d’un côté le bien et d’un autre le mal.

Rien ne prouve, et sur­tout pas les gilets jaunes, que les gens sont hos­ti­les par prin­cipe aux contrain­tes écologiques. Ils veu­lent en revan­che qu’elle soit juste. S’exer­cera-t-elle, par exem­ple, sur les gou­rous du tou­risme de masse ou sur les grands indus­triels ? Ne doit-on pas voir tout sim­ple­ment, dans la volonté anti­dé­mo­cra­ti­que des nou­veaux tri­buns, un appui silen­cieux, peut-être incons­cient, à l’émergence d’un capi­ta­lisme vert ? Celui-ci est d‘autant plus tota­li­taire et hos­tile à tout contrat social qu’il est porté par la bonne cons­cience et par une marche vers la ser­vi­tude volon­taire.

Le monde tra­verse une crise pro­fonde, cli­ma­ti­que certes, mais aussi phi­lo­so­phi­que, sociale et géo­po­li­ti­que. La solu­tion n’est évidemment pas simple. Vouloir la régler par la coer­ci­tion n’est pas un choix d’effi­ca­cité, mais un choix phi­lo­so­phi­que. La ques­tion légi­time de savoir quel est l’avenir de la pla­nète ne sau­rait en aucune façon nier celle de l’avenir de l’Humanité.

Les plai­san­tins qui se réfè­rent tou­jours à Rousseau devaient rap­pe­ler qu’avant tout, celui-ci se réfère à la volonté géné­rale, c’est-à-dire à la sou­ve­rai­neté popu­laire. L’inté­rêt géné­ral n’est pas l’apa­nage de quel­ques-uns, mais situé au-delà de tout inté­rêt par­ti­cu­lier.

L’indi­vidu doit être un indi­vidu res­pon­sa­ble, libre et cons­cient. Il ne s’agit pas de lais­ser l’humain sur­vi­vre sous un gou­ver­ne­ment mon­dial sans contrôle des citoyens. Faute de quoi, nous aurons réussi la pro­phé­tie de George Orwell lorsqu’il fai­sait dire à Big Brother : Tant que votre but sera de rester vivants, non de rester humains, rien ne chan­gera. Mais, à la qua­lité d’êtres humains, vous avez pré­féré celle d’êtres vivants, vous confi­nant ainsi dans un éternel pré­sent et vous assu­rant que je serai tou­jours là. Ne vous en plai­gnez pas ».