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Pourquoi la "muraille rouge" travailliste s’est effondrée

par Denis COLLIN, le 9 janvier 2020

Voici un témoignage fondamental pour comprendre la situation non seulement en Grande-Bretagne mais aussi dans tous les pays d’Europe. Publié sur le site « Fullbrexit », ce témoignage a largement circulé.

« Je viens de Redcar, une vieille ville indus­trielle de Teesside. Nous n’avons jamais eu de député conser­va­teur, mais même si les conser­va­teurs ont décimé notre indus­trie sidé­rur­gi­que, fermé notre four à coke et le plus grand et le plus vieux haut four­neau d’Europe, Redcar a quand même voté conser­va­teur cette semaine, avec un énorme écart de 15,5 % par rap­port aux tra­vaillis­tes. J’ai été membre du Parti tra­vailliste. J’ai flirté avec Militant quand j’avais 18 ans. J’ai fait partie de trois syn­di­cats. Toute ma famille est ouvrière, issue de l’immi­gra­tion irlan­daise et par­ti­sane du Parti tra­vailliste depuis des décen­nies. On ne nous a pas fait un lavage de cer­veau, mais nous avons tous voté conser­va­teur.

Pourquoi ? Parce que nous nous atten­dons à être igno­rés par les conser­va­teurs, mais nous ne nous atten­dons pas à être igno­rés par notre propre parti et c’est ce qui s’est passé. Le Parti tra­vailliste est dominé et contrôlé par des libé­raux pro­gres­sis­tes de la classe moyenne qui ne pen­sent pas comme nous, ne par­lent pas comme nous, n’agis­sent pas comme nous, qui n’ont pas souf­fert comme nous. Ils nous regar­dent de haut comme s’ils avaient marché dans quel­que chose. Ils nous mépri­sent. Ils se sou­cient de nous aussi peu que les conser­va­teurs, mais nous nous atten­dons à cela de la part des conser­va­teurs. Nous ne l’atten­dons pas de notre parti, le parti créé pour nous défen­dre, pas pour nous railler et penser que nous sommes épais et racis­tes parce que nous avons voté pour quit­ter le club des hommes méga riches connu sous le nom d’Union euro­péenne.

Les gens de la classe ouvrière ne sont pas into­lé­rants. Peu importe la race, la cou­leur, la croyance, la reli­gion, le sexe ou la sexua­lité. Mais les libé­raux pro­gres­sis­tes sont convain­cus que nous sommes tous des traî­nards. Depuis l’élection, ils sont venus sur Facebook et ont traité les gens de la classe ouvrière d’igno­rants, de stu­pi­des et de racis­tes, disant que nous avons empiré notre propre vie. Une femme m’a repro­ché d’avoir ruiné l’éducation de sa fille. Une autre a dit que nous avions ruiné le ser­vice de santé, que nous avions empiré notre situa­tion. Une autre a même dit que la classe ouvrière serait éliminée en pre­mier. Les mani­fes­tants dans les rues de Londres et de Leeds, criant sur le résul­tat d’une élection démo­cra­ti­que, chan­tent « oh, Jeremy Corbyn ». Mais Jeremy Corbyn déteste l’UE autant que nous. Vous êtes peut-être pro-UE, mais pas lui. Il a été forcé à la pointe du cou­teau de sou­te­nir Remain.

Les ouvriers ont tou­jours eu la vie dure. Nous n’avons pas d’aumône de maman et papa, nous n’avons pas d’allo­ca­tion pour aller faire une année sab­ba­ti­que dans le monde entier. Quand le Sud était pros­père, nos com­mu­nau­tés étaient déci­mées. Nos mines étaient en train de fermer. Nos acié­ries étaient fer­mées. Nous avons tou­jours connu l’adver­sité ici et, oui, nous nous pré­pa­rons main­te­nant à en connaî­tre d’autres. Lorsque les ser­vi­ces d’éducation et de santé publics décli­ne­ront, ce sont nos enfants qui en souf­fri­ront. Mais nous avons pris tout cela en consi­dé­ra­tion et, MALGRÉ TOUT, LA VALEUR DE NOTRE VOTE, LA DÉMOCRATIE DANS CE PAYS, SIGNIFIAIT PLUS. PARCE QUE SI NOUS PERDONS CELA, NOUS N’AVONS PLUS RIEN.

J’ai parlé avec mon oncle de 72 ans, un plom­bier à la retraite. Un homme dur à son époque, un homme fier, un homme qui n’a jamais voté conser­va­teur jusqu’à main­te­nant, et il a dit que son père se retour­ne­rait dans sa tombe s’il savait qu’il l’avait fait. Il a voté conser­va­teur parce que, comme moi, il n’avait pas le choix. Nous avons voté pour le Parti du congé, et les libé­raux pro­gres­sis­tes de la classe moyenne qui domi­nent le Parti tra­vailliste ont fait de nous un parti du Reste. Mon oncle a dit : "Comment puis-je voter pour un député qui a ignoré ses pro­pres électeurs ?" Et la réponse était, nous ne pou­vions pas. Elle ne méri­tait pas d’être réélue juste parce qu’elle por­tait une rosette rouge.

Le parti tra­vailliste ne repré­sente plus les ouvriers du nord-est. Il ne nous parle plus. Il ne pense pas comme nous. Ce n’est plus nous. Nous n’avons pas de voix. Et donc, on a voté pour le seul parti qui offrait de res­pec­ter ce pour quoi on avait voté en 2016. Hier, on a voté à Redcar pour la démo­cra­tie et la valeur de notre vote. Si nous avions perdu cela à cause d’une meute de libé­raux pro­gres­sis­tes de classe moyenne qui se sont fait élire et qui ont orga­nisé un second réfé­ren­dum, nous aurions tout perdu. Ils nous ont tout pris ici, même notre parti. Notre vote, notre seule pro­tec­tion contre eux, ne pou­vait pas nous être enlevé aussi.

La rela­tion entre les tra­vailleurs du Nord et les tra­vaillis­tes est comme une rela­tion de vio­lence, où vous êtes avec une per­sonne hor­ri­ble qui vous mal­traite, ils conti­nuent à vous mentir dans votre dos avec d’autres per­son­nes. Mais parce que vous l’aimez, vous conti­nuez à la repren­dre encore et encore, parce que c’est tout ce que vous savez, parce que vous avez peur de la quit­ter, parce que vous vous êtes fait avoir en pen­sant que vous ne pouvez pas vivre sans elle et que vous avez besoin d’elle. Puis, tout d’un coup, un matin, vous vous réveillez et vous pensez : je n’ai plus besoin de pren­dre ça. Je n’ai pas besoin que quelqu’un me regarde de haut. Je vais te quit­ter. Et sou­dain, tu y mets fin, et tu vas trou­ver quelqu’un d’autre. Ils pour­raient être meilleurs, ils pour­raient être pires - qui sait ? Quand tu mets fin à une rela­tion de vio­lence, la per­sonne qui t’a mal­trai­tée revient, elle essaie de te cajo­ler, de se remet­tre avec toi, et quand tu ne lui donnes pas ce que tu veux, elle devient méchante et com­mence à te mal­trai­ter. C’est exac­te­ment comme ça que se sont pas­sées les rela­tions entre les gens du Nord, de la classe ouvrière, et le Parti tra­vailliste. Ils nous ont pris pour acquis, ils nous ont trai­tés comme de la merde, ils nous regar­dent de haut, ils cour­ti­sent les libé­raux pro­gres­sis­tes de la classe moyenne, et nous en avons assez. Nous méri­tons mieux que d’être main­te­nus à terre et d’être atten­dus tout le temps.

On nous dit cons­tam­ment qu’il ne faut pas faire de dis­cri­mi­na­tion sur la base de la sexua­lité, du sexe, de la race et de la reli­gion. Mais il y a une dis­cri­mi­na­tion cons­tante contre la classe ouvrière - blan­che, noire, musul­mane, chré­tienne. Chaque ins­ti­tu­tion et pro­fes­sion de la société est domi­née par la classe moyenne libé­rale, qui nous jette cons­tam­ment des inju­res, puis se connecte et nous sou­haite la mort parce que nous en avons assez d’un parti tra­vailliste qui ne nous repré­sente plus et que nous n’avons pas eu d’autre choix que de voter pour le seul parti qui main­tien­drait la déci­sion que nous avons prise en 2016. Plus nous sommes vic­ti­mes d’abus, plus je me sens jus­ti­fié d’avoir voté conser­va­teur. »


Voir en ligne : Full Brexit : why Labour’s "red wall" finally crumbled

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