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LFI contre la démocratie

par Denis COLLIN, le 5 juillet 2019

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Les départs se sui­vent à la France insou­mise. Certains font du bruit comme celui de Djordje Kuzmanovic ou celui de François Cocq, d’autres un peu moins, comme celui de Charlotte Girard. Et beau­coup d’autres, moins connus. Le mou­ve­ment « gazeux » fuite. Le départ d’Olivier Tonneau qui publie à l’occa­sion un étonnant arti­cle dans Mediapart mérite d’être dis­cuté. « Comment partir sans trahir ? » se demande l’ancien can­di­dat de la FI pour les Français de l’étranger. Après un éloge vibrant de Jean-Luc Mélenchon, il sou­tient que son « auto­ri­ta­risme » est néces­sité par la situa­tion poli­ti­que dans laquelle nous sommes, qui exclut la pos­si­bi­lité de cons­truire contre le pou­voir un mou­ve­ment démo­cra­ti­que. Pour sa part Tonneau, qui aime sa liberté, quitte donc LFI mais sou­haite bon cou­rage à ceux qui res­tent. Ce texte lamen­ta­ble à tous égards et d’abord sur le plan moral (« la liberté pour moi, pour les autres, je crois qu’elle doit être mise entre paren­thè­ses ») laisse le lec­teur pan­tois. Le pire, c’est de voir quel­ques mili­tants de LFI et parmi eux des mili­tants que j’estime qui volent au secours de Tonneau. La démo­cra­tie dans LFI n’est pas pos­si­ble, sou­tien­nent-ils, compte-tenu des condi­tions actuel­les du combat poli­ti­que.

Cette argu­men­ta­tion d’Olivier Tonneau et de pas mal d’autres mili­tants FI est la reprise du dis­cours tenu par Mélenchon lui-même. Pas de démo­cra­tie dans LFI, dit-il à qui veut l’enten­dre, car la démo­cra­tie ce sont les débats d’orien­ta­tion et les conflits de per­sonne et tout cela débou­che sur le fonc­tion­ne­ment du PS et la mort du « mou­ve­ment ». De toutes façons, il ne s’agit pas de créer une pensée com­mune, mais une action com­mune, quelle qu’elle soit, et tout le reste s’appelle « bla­bla­bla ». On est un peu étonné que quelqu’un qui condamne la Ve République comme anti-démo­cra­ti­que consi­dère que la démo­cra­tie, c’est du « bla­bla­bla ». La déli­bé­ra­tion publi­que fondée sur le recours à l’argu­men­ta­tion est dis­cré­di­tée et reje­tée par « l’Insoumis » qui appelle donc ses sui­vants à la sou­mis­sion au chef. D’ailleurs pour lui, le seul parti pos­si­ble, c’est le mou­ve­ment autour d’un chef cha­ris­ma­ti­que dont les modè­les lui ont été fourni en Amérique Latine : Peron (via Laclau), Castro, Chavez, etc. Mélenchon pié­tine donc allé­gre­ment toutes les meilleu­res tra­di­tions du mou­ve­ment ouvrier qui fai­sait de la démo­cra­tie interne l’appren­tis­sage de l’exer­cice du pou­voir. Par contre, il res­sus­cite une vieille idée qui a un nom : sta­li­nisme.

C’est en effet le sta­li­nisme qui a imposé cette idée que le combat contre le capi­tal sup­po­sait qu’on mette en veilleuse la démo­cra­tie, vis-à-vis des autres partis et à l’inté­rieur du parti. Dans le parti de Lénine, pour­tant soumis à des condi­tions de lutte bien plus dif­fi­ci­les que LFI, la liberté de la dis­cus­sion a été totale et des diri­geants bol­ché­viks pou­vaient même expo­ser publi­que­ment leurs diver­gen­ces dans les cir­cons­tan­ces dra­ma­ti­ques des semai­nes qui pré­cè­dent la révo­lu­tion d’octo­bre. Mais c’est impos­si­ble aujourd’hui ! Mélenchon, c’est le retour de Staline… mais la deuxième fois c’est une farce. LFI est une farce de sta­li­nisme. Voilà ce qui appa­raît main­te­nant au grand jour.

Faisant partie de ceux qui ont sou­tenu la can­di­da­ture pré­si­den­tielle de Mélenchon, nous avions cru en une dyna­mi­que qui ren­ver­rait aux pou­bel­les de l’his­toire les côtés bona­par­tis­tes et nar­cis­si­ques du per­son­nage. C’était une erreur. Tenant enfin son hochet, Mélenchon fait tout pour ne pas le perdre – car LFI c’est Mélenchon, répète-t-il aussi. Il veut être à tout prix le pre­mier dans son petit vil­lage gau­lois quoi qu’il en coûte. D’où un fonc­tion­ne­ment qui reprend le pire de feu le « cen­tra­lisme démo­cra­ti­que », non dans sa ver­sion ori­gi­nale mais dans sa ver­sion sta­li­nienne impo­sée par les « bol­ché­vi­sa­teurs » des années 20. Les res­pon­sa­bles ne sont pas élus mais nommés et par­fois « dé-nommés » sui­vant les désirs du chef suprême. Ainsi pour avoir cri­ti­qué le plus cinglé des dépu­tés LFI, l’ani­ma­liste Bastien Lachaud, le res­pon­sa­ble de la com­mis­sion des affai­res agri­co­les a-t-il subi cette « dé-nomi­na­tion ». Un tel fonc­tion­ne­ment est celui d’une secte et l’échec des euro­péen­nes (échec que Mélenchon refuse pres­que de reconnaî­tre) est le résul­tat de ce fonc­tion­ne­ment sec­taire.

Il peut sem­bler curieux de voir d’anciens trots­kys­tes (comme Mélenchon, Coquerel, Corbière, etc.) repren­dre des argu­ments qu’ils ont com­bat­tus, leur jeu­nesse durant. Ce n’est pas tout à fait étonnant. Le sys­tème Mélenchon est une sorte de poupée russe dont le modèle est l’ex-OCI : le chef, le groupe des pro­ches du chef, le parti de l’inté­rieur et le mou­ve­ment large, sachant que le der­nier mot revient tou­jours au chef. La dif­fé­rence entre le groupe Lambert et le groupe Mélenchon réside en ceci qu’au moins les lam­ber­tis­tes avaient une vraie colonne ver­té­brale théo­ri­que et ne sont jamais tombés dans l’adu­la­tion de quel­que mili­taire rebap­tisé « socia­liste boli­va­rien ». Le groupe Mélenchon, c’est donc le groupe Lambert avec tous ses défauts, mais aucun de ses avan­ta­ges.

Il y a aussi une autre ques­tion qui expli­que ce retour des métho­des sta­li­nien­nes – on pour­rait aussi dire « trum­pien­nes » puis­que quel­ques res­pon­sa­bles et non des moin­dres se sont vu noti­fier leur exclu­sion par voie de tweet. LFI est un conglo­mé­rat sans la moin­dre consis­tance poli­ti­que. Des sociaux-démo­cra­tes à l’ancienne, des répu­bli­cains et des francs-maçons y côtoient des indi­gé­nis­tes, des « mul­ti­cultu­ra­lis­tes », des amis de l’isla­misme, des francs cin­glés comme les « végans » et autres L214 et toutes les varié­tés de LGBTQ+. Et rien de tout cela ne peut cons­ti­tuer un quel­conque parti puis­que sur des ques­tions essen­tiel­les, ces divers grou­pes s’oppo­sent radi­ca­le­ment. Mélenchon qui vient d’une tra­di­tion laïque, répu­bli­caine et socia­liste n’a évidemment que mépris pour les bille­ve­sées du marais gau­chiste décom­posé, mais « Paris vaut bien une messe » et il donne sys­té­ma­ti­que­ment raison aux pires (et au PIR) contre les laïcs comme on l’a vu lors de la dis­so­lu­tion du groupe Hébert et l’expul­sion des plus laïcs comme Cocq. En vérité, Mélenchon, comme son maître Mitterrand qu’il conti­nue de révé­rer, ne conçoit les idées que comme moyens de s’assu­rer du pou­voir et non pour leur valeur intrin­sè­que. Cultivant son image d’intel­lec­tuel et de pen­seur, il méprise roya­le­ment l’intel­lect et la pensée.

Au total, le sta­li­nisme de LFI est la clé expli­ca­tive de cet immense gâchis orga­nisé par celui-là même qui avait fait lever l’espoir. Moralité : se sou­ve­nir qu’il n’est pas de sau­veur suprême, ni Dieu, ni César, ni tribun ! Revenir aussi à ses cours élémentaires de phi­lo­so­phie et la cri­ti­que des rhé­teurs, men­teurs et mani­pu­la­teurs que conduit avec cons­tance Platon.

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