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Quelques mots sur Trotski et le destin du trotskisme

et sur la fidélité à quelques principes essentiels qui traversent le temps

par LA SOCIALE, le 6 juillet 2019

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Il est assez curieux de voir comment ceux qui veulent nous attaquer réutilisent vite l’étiquette de « trotskiste ». Avoir été trotskiste reste pour beaucoup une faute inexpiable. On se demande bien pourquoi ce « traitement de faveur » réservé au trotskisme et aux anciens trotskistes. Comme les deux principaux animateurs de ce site ont longuement milité dans les rangs de partis trotskistes, il nous a semblé judicieux de revenir sur ces vieilles questions. Il y a trois questions distinctes que nous voudrions aborder succinctement ici :

  • L’action et le destin de Léon Trotski lui-même ;
  • L’histoire du mouvement trotskiste ;
  • Ce qui peut rester vivant du trotskisme, selon nous.

Tout d’abord le destin excep­tion­nel de Trotski, un homme que l’on essaie régu­liè­re­ment de salir et que quel­ques misé­ra­bles his­trions com­pa­rent à Staline. Au fond Trotski aurait été aussi cri­mi­nel que Staline. Des gens qui admi­rent les exploits mili­tai­res et célè­brent les « hommes à poigne », calom­nient l’orga­ni­sa­teur de l’Armée Rouge et le sau­veur de la révo­lu­tion d’Octobre. Il est le plus grand chef mili­taire juif depuis Josué ! C’est peut-être cela qu’on lui repro­che… Trotski reste la figure du com­plot judéo-bol­che­vik et der­rière les atta­ques contre lui on retrouve sans peine, dès qu’on gratte un peu, le vieil anti­sé­mi­tisme, d’autant plus viru­lent qu’il s’atta­que indi­rec­te­ment à la pre­mière ten­ta­tive de révo­lu­tion com­mu­niste à l’échelle d’un pays vaste comme 20 fois la France. La haine de Trotski a aussi un deuxième « avan­tage » : elle permet de dis­culper Staline. Le fos­soyeur de la révo­lu­tion, le plus grand tueur de com­mu­nis­tes de tous les temps, se trouve lavé par un « Trotski ne valait pas mieux » ou, si on fait remar­quer l’ina­nité de ce juge­ment, un « il aurait fait la même chose s’il avait été au pou­voir ». Mais pré­ci­sé­ment il n’était pas au pou­voir ! et ce n’était pas par hasard ou par mal­chance. On peut juger qu’en cer­tai­nes occa­sions Trotski a commis des erreurs, la pire ayant sans doute été de dif­fé­rer trop long­temps le combat contre la montée de Staline. Il fut aussi un « pro­phète désarmé » pour repren­dre l’expres­sion de Deutscher, elle-même emprun­tée à Machiavel par­lant de Savonarole. L’orga­ni­sa­teur de l’Armée Rouge avait le cou­rage du lion, mais peut-être pas tou­jours la ruse du renard. Et sur­tout « pas d’armes à soi ».

Il reste qu’il fut l’un des pre­miers à com­pren­dre la véri­ta­ble nature du fas­cisme, l’un des pre­miers à com­pren­dre le conflit cen­tral pour les décen­nies à venir entre l’Europe et l’Amérique, l’un des plus cons­tants pour­fen­deurs des crimes de Staline au moment où la presse du patro­nat fran­çais ne cachait pas sa sym­pa­thie pour le pro­cu­reur des procès de Moscou, Vychinski, qui fai­sait condam­ner à mort les com­pa­gnons de Lénine. Il fut aussi de ceux qui ten­tè­rent d’ana­ly­ser sans conces­sion la véri­ta­ble contre-révo­lu­tion menée par la bureau­cra­tie sta­li­nienne.

En second lieu, quand on s’inté­resse au mou­ve­ment trots­kiste lui-même, il faut non seu­le­ment entrer dans les méan­dres de l’his­toire, d’une his­toire tra­gi­que où les morts sont nom­breux, assas­si­nés par les sbires de la bour­geoi­sie ou ceux de Staline. Léon Sedov, le fils de Trotski et l’orga­ni­sa­teur du mou­ve­ment en France et en Europe est assas­siné par des agents sta­li­niens et cer­tains diri­geants du PCF sont direc­te­ment impli­qués. Il y a aussi, ce qui arrive tou­jours dans des petits mou­ve­ments de ce genre, les diver­gen­ces qui se trans­for­ment en scis­sions à répé­ti­tion. Et puis il y a la méchan­ceté humaine, les petits tyrans de vil­lage, les appren­tis bureau­cra­tes, les arri­vis­tes. Pas plus qu’ailleurs mais, hélas, pas beau­coup moins. Rappelons seu­le­ment un fait : dans les années 70, avant que la mode de l’anti­to­ta­li­ta­risme n’ait com­mencé à sévir, les seuls à se préoc­cu­per des dis­si­dents sovié­ti­ques, tché­co­slo­va­ques ou polo­nais étaient trots­kis­tes. À droite, on ne vou­lait pas frois­ser Brejnev et on res­pec­tait le par­tage du monde et « à gauche » on ne vou­lait pas « faire le jeu de la droite » et on était sommé de choi­sir son camp.

Un jour, nous repar­le­rons de toute cette his­toire du trots­kisme qui est un concen­tré de la crise et de la décom­po­si­tion du mou­ve­ment ouvrier et, à ce titre, mérite tout autre chose que les quo­li­bets et les inju­res de ceux qui n’ont pas d’autre argu­ment.

Enfin, il fau­drait faire l’inven­taire du trots­kisme, déter­mi­ner ce qui peut encore nous animer et ce qui est à lais­ser comme révolu, inexo­ra­ble­ment. Nous avons déjà eu l’occa­sion d’en parler sur ce site, la théo­rie de la révo­lu­tion per­ma­nente appli­quée aux pays capi­ta­lis­tes à déve­lop­pe­ment retar­da­taire a été lar­ge­ment inva­li­dée bien que le schéma théo­ri­que du déve­lop­pe­ment inégal et com­biné du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste soit plutôt fer­tile. La doc­trine léni­niste du parti d’avant-garde a encore moins bien résisté à l’épreuve du temps. Et sans doute l’ana­lyse de l’URSS comme « État ouvrier dégé­néré » aurait à tout le moins mérité d’être révi­sée après la guerre, si les trots­kis­tes avaient suivi les indi­ca­tions de Trotski.

Sous bien des rap­ports, le trots­kisme n’existe plus, ou seu­le­ment à l’état rési­duel. Les prin­ci­paux grou­pes trots­kis­tes ont aban­donné le trots­kisme (c’est le cas du NPA) ou se sont rési­gné à ne plus appa­raî­tre dra­peau déployé se réfu­giant dans des partis non trots­kis­tes comme le POI. Il reste des mili­tants trots­kis­tes dont on peut appré­cier diver­se­ment l’action. En quel sens pou­vons-nous encore nous dire trots­kis­tes ? Au sens de la fidé­lité à une cer­taine his­toire, de la fidé­lité aux immen­ses espoirs nés de la révo­lu­tion d’Octobre et des mou­ve­ments révo­lu­tion­nai­res qui ont marqué le XXe siècle. Au sens aussi, du refus du sta­li­nisme sous toutes ses formes, de la défense de la libre dis­cus­sion des appré­cia­tions et des orien­ta­tions poli­ti­ques. Un état d’esprit donc, plus qu’une doc­trine et encore moins un dogme à répé­ter et à suivre en toutes cir­cons­tan­ces. Un état d’esprit qui repré­sente l’essen­tiel.