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Pouvons-nous encore nous dire communistes ?

par Denis COLLIN, le 5 juillet 2019

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Bien que le mot ait main­te­nant une très mau­vaise répu­ta­tion et ait été lar­ge­ment dis­cré­dité par le « com­mu­nisme his­to­ri­que du XXe siècle » (pour repren­dre l’expres­sion du regretté Costanzo Preve), il est dif­fi­cile de ne pas défi­nir notre objec­tif autre­ment que par le terme de « com­mu­nisme ». La répu­bli­que sociale, « la sociale », c’est la forme poli­ti­que du com­mu­nisme. Ni plus, ni moins. Précisons ce que cela veut dire pour nous, être com­mu­nis­tes.

Tout d’abord, le com­mu­nisme n’est pas un projet, pas une utopie à réa­li­ser sous la direc­tion de géniaux ingé­nieurs sociaux. Le com­mu­nisme, c’est le « mou­ve­ment réel » comme le disait Marx, le mou­ve­ment qui étend sans cesse la coo­pé­ra­tion entre les hommes et rend chaque jour un peu plus insup­por­ta­bles les car­cans de la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion.

Si le sala­riat est le sys­tème dans lequel les tra­vailleurs se font concur­rence pour vendre leur force de tra­vail, le mou­ve­ment réel qui s’oppose à cette concur­rence, qui impose des conven­tions col­lec­ti­ves et des droits sociaux, c’est le com­mu­nisme. Tout sim­ple­ment. Le dra­peau du com­mu­nisme, disait Marx, est celui sur lequel est écrit : « de chacun selon ses capa­ci­tés, à chacun ses besoins. La sécu­rité sociale, c’est exac­te­ment cela, tout comme la pro­tec­tion des plus fai­bles, le sou­tien aux han­di­ca­pés, et à tous ceux qui sont dans le besoin. En rap­pe­lant ces reven­di­ca­tions des plus dému­nis, les Gilets jaunes étaient sans le savoir de vrais com­mu­nis­tes.

Le com­mu­nisme, c’est l’idée que « la terre n’appar­tient qu’aux hommes » et que « l’oisif ira loger ailleurs » : les « ton­deurs de cou­pons », agio­teurs et spé­cu­la­teurs, toute cette racaille bour­geoise n’a rien à faire dans une société com­mu­niste. Tout le monde, dans la mesure de ses moyens par­ti­cipe au tra­vail commun. Le com­mu­nisme, c’est la préé­mi­nence du bien commun. Contre l’indi­vi­dua­lisme égoïste, contre ceux qui affir­ment qu’il n’y a pas de société (Mrs Thatcher), le com­mu­nisme défend l’idée que la com­mu­nauté poli­ti­que est le pre­mier des biens et le lieu de la vie heu­reuse. Et de cette com­mu­nauté dépend l’accès à tous les biens qui font des citoyens des égaux (santé, éducation, culture, sécu­rité).

Nous devons cepen­dant pré­ci­ser : pen­dant des décen­nies le com­mu­nisme figu­rait un ordre si nou­veau, une trans­for­ma­tion si radi­cale de la société qu’il pou­vait appa­raî­tre comme une véri­ta­ble utopie, et la com­pa­rai­son avec le « socia­lisme réel­le­ment exis­tant » des pays d’Europe de l’Est, de l’URSS ou de la Chine était par­ti­cu­liè­re­ment rava­geuse. Il faut réso­lu­ment et sans regret tour­ner le dos à toute utopie. Comme les contra­dic­tions socia­les ne dis­pa­raî­tront pas demain matin et comme les hommes conti­nue­ront d’être ce qu’ils sont, avec leurs vices et leurs vertus et comme nous n’avons aucune inten­tion de faire accou­cher au for­ceps d’un « homme nou­veau », il faudra main­te­nir l’État et avec lui un appa­reil bureau­cra­ti­que, des forces de répres­sion et quel­ques autres menus désa­gré­ments… Mais l’État com­mu­niste doit être le garant des liber­tés, l’orga­ni­sa­tion de la pro­tec­tion contre toute domi­na­tion. Ce devrait donc être une République au sens de la phi­lo­so­phie poli­ti­que du répu­bli­ca­nisme.

Si l’abon­dance pou­vait régner, alors chacun pour­rait jouir sans res­tric­tion des fruits de la terre et on n’aurait pas besoin d’une « théo­rie de la jus­tice ». Mais cette abon­dance, fondée sur le « déve­lop­pe­ment illi­mité des forces pro­duc­ti­ves » est une pure utopie, pro­duit de l’opti­misme bour­geois des siè­cles pré­cé­dents. Il faut au contraire admet­tre que nous vivons dura­ble­ment dans des socié­tés aux res­sour­ces et qu’il faudra donc les par­ta­ger jus­te­ment et en être économes. Républicain, le com­mu­nisme devra aussi être sou­cieux d’écologie, en tant qu’elle défi­nit les condi­tions qui per­met­tent de garder viva­ble notre écoumène.

Nous avons également perdu la confiance aveu­gle dans les béné­fi­ces de la tech­no­lo­gie, censée résou­dre tous les pro­blè­mes qui se pose­ront à l’huma­nité. Le déve­lop­pe­ment illi­mité de la tech­no­lo­gie est devenu aussi une menace ter­ri­fiante. « L’homme nou­veau » pour­rait d’incar­ner dans le post-humain qui n’est ni plus moins que l’exter­mi­na­tion de l’huma­nité ou du moins de cette « huma­nité sur­nu­mé­raire » aux yeux de ceux qui d’ores et déjà pen­sent comme des machi­nes.

Au total, nous n’avons pas moins de rai­sons, mais plus de rai­sons qu’à l’époque de Marx d’être com­mu­nis­tes, même si sur cer­tains points nous ne pou­vons plus l’être comme il l’était. Nous gar­dons cette ins­pi­ra­tion face à une situa­tion où l’alter­na­tive au com­mu­nisme est tout sim­ple­ment la bar­ba­rie, même si cette bar­ba­rie est pour l’heure la « bar­ba­rie douce » de la « high tech ».