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Contre le multiculturalisme

par Denis COLLIN, le 24 juin 2019

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La « mon­dia­li­sa­tion » semble rendre néces­saire l’adop­tion du mul­ti­cultu­ra­lisme dans les socié­tés capi­ta­lis­tes avan­cées. Les « migra­tions » tout à la fois iné­luc­ta­bles et néces­sai­res nous obli­ge­raient ainsi à revoir nos maniè­res de penser le « vivre ensem­ble » et met­traient défi­ni­ti­ve­ment aux ran­carts le vieil État-nation. Les pays anglo-saxons mon­trent la voie. Londres est une des capi­ta­les du mul­ti­cultu­ra­lisme et l’élection d’un maire musul­man modéré vien­drait cou­ron­ner ce « modèle bri­tan­ni­que » que nous devrions envier si l’on en croit même quelqu’un comme Philippe Marlière, long­temps proche du NPA et chan­tre du mul­ti­cultu­ra­lisme. Autre pays du mul­ti­cultu­ra­lisme triom­phant, le Canada avec ses « accom­mo­de­ments rai­son­na­bles » et son très moderne pre­mier minis­tre, le sémillant Justin Trudeau, un libé­ral que Macron peine à imiter. Enfin le mul­ti­cultu­ra­lisme chez lui, ce sont les États-Unis dont la presse démo­crate ne cesse de clouer au pilori les into­lé­rants « laï­cards » fran­çais si bien les chefs « indi­gé­nis­tes », isla­mis­tes ou chan­tres des « racia­li­sés » nous som­ment de deve­nir enfin amé­ri­cains. Je vou­drais ici mon­trer en pre­mier lieu que le mul­ti­cultu­ra­lisme n’a jamais existé nulle part et ne peut pas plus exis­ter aujourd’hui qu’hier, sauf à admet­tre que l’on renonce au prin­cipe d’égalité et qu’on cons­ti­tue des com­mu­nau­tés sou­mi­ses comme le dhimmi dans l’empire otto­man. En second lieu, je mon­tre­rai que le mul­ti­cultu­ra­lisme pré­sup­pose un véri­ta­ble nihi­lisme moral et intel­lec­tuel.

Le multiculturalisme dans le passé

On a connu, par le passé, des empi­res mul­ti­cultu­rels impo­sants. Ce fut lar­ge­ment le cas de l’empire romain qui accep­tait la coexis­tence de peu­ples très dif­fé­rents et jusqu’à l’édit de Théodose tolé­rait les reli­gions les plus diver­ses. À Rome on pou­vait adorer Zoroastre aussi bien que Jupiter. Mais la contre­par­tie était que les Romains consi­dé­raient les autres peu­ples comme des peu­ples conquis qui n’accé­daient pas à la dignité du citoyen romain. On invo­quera l’édit de Caracalla : cet édit accorde la citoyen­neté aux peu­ples assu­jet­tis, au moment où cette citoyen­neté n’a plus beau­coup de sens et où l’empire est déjà en voie de désa­gré­ga­tion. En pra­ti­que cepen­dant, l’Empire romain était une énorme machine bureau­cra­ti­que qui a lar­ge­ment nivelé tous les peu­ples qui lui étaient soumis. L’arché­type, ce sont les « Gaulois », com­plè­te­ment assi­mi­lés aux Romains assez rapi­de­ment et qui ont cons­truits et habi­tés de belles villes romai­nes.

Les autres exem­ples de mul­ti­cultu­ra­lisme que l’his­toire nous offre sont du même genre. L’Empire otto­man était « mul­ti­cultu­rel » si on accep­tait la domi­na­tion otto­mane sans rechi­gner. Même les Arabes ont fini par se révol­ter au XIXe siècle. Les mino­ri­tés reli­gieu­ses étaient inté­grées dans le sys­tème du dhimmi qui leur don­nait un sem­blant de sécu­rité pourvu qu’elles se conten­tent d’un statut com­plè­te­ment subor­donné. L’empire austro-hon­grois, héri­tier du Saint Empire romain ger­ma­ni­que était un empire ger­ma­ni­que et non un empire mul­ti­cultu­rel. Quand, à la suite des mou­ve­ments de 1848, il a admis les droits des Hongrois, c’était déjà le com­men­ce­ment de la fin.

Tous ces orga­nis­mes étatiques mul­ti­cultu­rels ont des traits com­muns : une « culture » (quel vilain mot ici) y est domi­nante. Le groupe natio­nal domi­nant impose aux grou­pes domi­nés se propre loi et fait de sa culture la culture par excel­lence. Les grou­pes domi­nés sur­vi­vent dans des « niches » qu’on bien voulu leur concé­der, mais tou­jours dans une situa­tion pré­caire : deman­dez aux Juifs d’Europe cen­trale et orien­tale ou de l’Empire otto­man ce qu’il en était…

Ce qui a his­to­ri­que­ment tué le mul­ti­cultu­ra­lisme, ce fut le « prin­temps des peu­ples » de 1848 qui a dura­ble­ment ins­tallé la ques­tion des natio­na­li­tés au pre­mier plan de la poli­ti­que euro­péenne. Pour les mêmes rai­sons, les peu­ples colo­ni­sés se sont sou­le­vés contre les colo­ni­sa­teurs au cours de XXe siècle. Les Algériens ni les Vietnamiens n’ont voulu cons­truire de nation mul­ti­cultu­relle, ils ont cons­truit ou cher­ché à cons­truire une nation algé­rienne ou viet­na­mienne sur le modèle des États-Nations euro­péens.

Impossibilité pratique du multiculturalisme

La vérité est que le mul­ti­cultu­ra­lisme n’a aucune réa­lité. Ce qui s’en rap­pro­che, c’est la coha­bi­ta­tion plus ou moins chao­ti­que de « com­mu­nau­tés » qui n’ont pres­que rien en commun. Historiquement, les Anglais n’ont jamais cru à l’égalité de tous les humains, les Anglais exis­tent mais pas les hommes, disaient déjà Edmund Burke l’auteur des fameu­ses consi­dé­ra­tions sur la révo­lu­tion fran­çaise. La coexis­tence des com­mu­nau­tés en Angleterre n’est d’ailleurs que la sur­vi­vance de l’Empire bri­tan­ni­que à tra­vers le Commonwealth – d’où l’impor­tance des com­mu­nau­tés indien­nes, pakis­ta­nai­ses ou jamaï­cai­nes outre-Manche. Cette coexis­tence n’est d’ailleurs pos­si­ble que parce que les lois bri­tan­ni­ques ne s’appli­quent que par­tiel­le­ment dans les com­mu­nau­tés musul­ma­nes qui béné­fi­cient de pri­vi­lè­ges par­ti­cu­liers en matière de droit civil. Pour toute une série de rai­sons d’ailleurs les clas­ses diri­gean­tes et les médias fer­ment les yeux ou regar­dent ailleurs quand le laxisme de la jus­tice et de la police abou­tit à de véri­ta­bles scan­da­les comme dans l’affaire des viols col­lec­tifs de Telford.

Quand les cultu­res sont trop éloignées, c’est-à-dire quand l’assi­mi­la­tion est impos­si­ble, le mul­ti­cultu­ra­lisme révèle très vite sa vacuité. Polonais, Italiens, Espagnols et Portugais ont déjà mis un cer­tain temps pour s’assi­mi­ler en France, alors qu’ils avaient en commun la reli­gion majo­ri­taire et le même goût du vin et des cou­si­na­ges his­to­ri­ques pres­que mil­lé­nai­res. On a cru, naï­ve­ment ou bête­ment, que l’immi­gra­tion magh­ré­bine allait suivre le même chemin. Il n’en a rien été. Une popu­la­tion musul­mane, si elle veut rester musul­mane ne peut ni par­ta­ger les repas, ni boire du vin, ni donner ses filles à marier à des Français non musul­mans – quelle que doit d’ailleurs la cou­leur de leur peau. Mais si on ne peut ni manger, ni boire, ni se marier, quelle vie com­mune est donc pos­si­ble ? Les musul­mans accep­tent éventuellement d’ouvrir leur table à des non-musul­mans à condi­tion que ceux-ci accep­tent les règles de table musul­ma­nes, mais l’inverse est devenu de plus en plus dif­fi­cile : il ne suffit plus de ne pas servir de porc, encore faut-il que le mouton ou le poulet soient garan­tis « hallal » et qu’aucune bou­teille de vin ne soit mise à table. Un musul­man peut épouser sans pro­blème une non-musul­mane puis­que les enfants issus de ce mariage seront répu­tés musul­mans, mais l’inverse est tou­jours un drame : la condi­tion pour épouser une fille musul­mane est de deve­nir musul­man. Les fameux maria­ges mixtes dont les pro­fes­sion­nels du mul­ti­cultu­ra­lisme à la fran­çaise (j’en ai fait partie en tant qu’ani­ma­teur de SOS Racisme) nous ont rabattu les oreilles sont soit des rares excep­tions dans des milieux intel­lec­tuels, soit des faux maria­ges mixtes (les deux époux sont musul­mans mais l’un est de natio­na­lité fran­çaise et l’autre non) soit des maria­ges qui se rom­pent vite.

Ce qui appa­raît net­te­ment aujourd’hui avec la montée de l’islam poli­ti­que en Europe c’est tout sim­ple­ment une vérité d’évidence que seuls peu­vent igno­rer les bavards « hors-sol » des médias et de la classe poli­ti­que : aucune com­mu­nauté n’est vrai­ment mul­ti­cultu­ra­liste. Si elle existe comme com­mu­nauté, c’est qu’elle estime que sa vie par­ti­cu­lière de com­mu­nauté vaut mieux que celle des com­mu­nau­tés avec les­quel­les il faut coha­bi­ter. De même que la bou­teille de vin sur une table offense la vue du « bon musul­man », de même la coexis­tence avec une société où les femmes mon­trent tout leur visage, leur décol­leté et leurs jambes appa­raît comme offense faite à sa foi. Seuls des euro­péens moder­nes qui ont perdu la foi ou pour qui la foi ne peut rési­der dans un mor­ceau de tissu et l’obser­va­tion d’une loi absurde peu­vent admet­tre le mul­ti­cultu­ra­lisme, mais pas ceux qui sont les objets de cette tolé­rance mul­ti­cultu­relle.

Ainsi la mul­ti­cultu­ra­lisme est-il soit le der­nier ves­tige de l’arro­gance du colo­ni­sa­teur camou­flé en paran­gon de la tolé­rance, soit le cheval de Troie de mino­ri­tés conqué­ran­tes qui espè­rent impo­ser leurs règles pro­pres à la pro­chaine étape, quand ils seront assez forts pour se débar­ras­ser des ori­peaux mul­ti­cultu­rels : c’est, par exem­ple, la stra­té­gie des Frères musul­mans qui au nom du « vivre ensem­ble » et du mul­ti­cultu­ra­lisme veu­lent impo­ser la tolé­rance du voile et l’ouver­ture des pis­ci­nes réser­vées aux femmes, en atten­dant le moment où ils pour­ront impo­ser le port du voile à toutes les femmes et la ségré­ga­tion géné­ra­li­sée dans l’espace public.

Le nihilisme moral

L’ABC du mul­ti­cultu­ra­lisme est l’affir­ma­tion que toutes les cultu­res se valent et que nous devons appren­dre à nous enri­chir de nos dif­fé­ren­ces… Et tout le monde de citer Montaigne (« nous nom­mons bar­bare ce qui n’est point dans nos usages »). Et les savants de rap­por­ter les cou­tu­mes les plus étranges pour sou­te­nir que tous les goûts sont dans la nature. Mais, à ma connais­sance, aucun défen­seur du mul­ti­cultu­ra­lisme n’est prêt à faire un festin de son meilleur ennemi. Le can­ni­ba­lisme, on se demande bien pour­quoi, conti­nue d’être tenu pour une pra­ti­que par­ti­cu­liè­re­ment dégoû­tante. Les cultu­res qui ont pro­hibé le can­ni­ba­lisme vau­draient donc mieux que les cultu­res qui l’admet­tent. Mais alors toutes les cultu­res ne se valent pas.

Écartons les extrê­mes et n’admet­tons point au ban­quet mul­ti­cultu­rel ceux admet­tent le can­ni­ba­lisme, les sacri­fi­ces humains et quel­ques autres hor­reurs de ce genre. On pour­rait dire qu’une société mul­ti­cultu­relle accepte toutes les cultu­res rai­son­na­bles. Mais d’une part on met ainsi la raison au-dessus de toutes croyan­ces et de toutes les cou­tu­mes, c’est-à-dire qu’on met au-dessus de tout l’idéal occi­den­tal des Lumières, ce qui contre­dit le rela­ti­visme pro­fessé par les mul­ti­cultu­ra­lis­tes. D’autre part, on est bien en peine de fixer une limite claire du rai­son­na­ble. Est-il rai­son­na­ble ou dérai­son­na­ble de consi­dé­rer que les hommes et les femmes sont iné­gaux natu­rel­le­ment ou par la volonté du Seigneur ? Demander à un musul­man d’admet­tre l’égalité de l’homme et de la femme, c’est aller clai­re­ment contre le texte cora­ni­que et contre toute la tra­di­tion inter­pré­ta­tive. On peut rêver d’un islam « réformé », com­pa­ti­ble avec les réqui­sits des socié­tés laï­ques et démo­cra­ti­ques, mais cela sup­pose qu’on aban­donne le mul­ti­cultu­ra­lisme au profit des « valeurs » de la « moder­nité ».

Il est assez curieux de voir parmi les défen­seurs paten­tés du mul­ti­cultu­ra­lisme des gens qui ne sup­por­tent pas le carac­tère « sexiste » de la langue, récla­ment l’impo­si­tion de la pré­ten­due « écriture inclu­sive » mais pro­po­sent d’accep­ter la coexis­tence avec des cultu­res qui prô­nent la poly­ga­mie, pen­sent que la femme vaut la moitié d’homme et sont prêtes à marier des fillet­tes de neuf ans – c’est-à-dire à les vendre à un vieux barbon qui pourra les violer. Et que dire de ces mili­tants LGBT prêts à pren­dre la défense de « tra­di­tions cultu­rel­les » où l’on trouve normal de pendre les homo­sexuels. De deux choses l’une : soit les droits démo­cra­ti­ques et égalitaires qui carac­té­ri­sent du moins en paro­les les socié­tés démo­cra­ti­ques laï­ques moder­nes ont une valeur éminente et doi­vent être défen­dus et alors on ne peut pas être mul­ti­cultu­ra­liste. Soit on est mul­ti­cultu­ra­liste et alors on admet que le machisme est une posi­tion accep­ta­ble, que la femme peut être sou­mise à l’homme et alors il faut cesser tous les bavar­da­ges « gen­ris­tes ».

La théorie des « minorités opprimées »

L’argu­ment le plus cou­rant pour défen­dre une posi­tion mul­ti­cultu­ra­liste « de gauche » est celui qui consiste à assi­mi­ler les cultu­res exo­gè­nes à celle des oppri­més. Les musul­mans le seraient parce que l’islam serait la reli­gion des oppri­més. Nous, Européens démo­cra­tes, nous devrions donc nous conten­ter de dénon­cer nos gou­ver­ne­ments qui ont pro­duit la misère sur laquelle l’islam poli­ti­que pros­père et nous devrions mener un tra­vail d’éducation en direc­tion de ces popu­la­tions pour les détour­ner de leurs habi­tu­des et de leurs mœurs anti-femmes, anti-homo­sexuels, etc. En dépit de ses bonnes inten­tions, cette posi­tion est dou­ble­ment fausse. D’abord parce qu’elle reconduit la posi­tion du colo­ni­sa­teur chargé de l’éducation de ces arrié­rés et qui doit tolé­rer leur arrié­ra­tion comme on apprend à tolé­rer – jusqu’à un cer­tain point – les bêti­ses de ses enfants. Ensuite parce que les reven­di­ca­tions cultu­rel­les des musul­mans (ou des autres mino­ri­tés comme les sikhs dans le monde anglo­saxon) n’expri­ment nul­le­ment la misère des oppri­més mais la volonté de puis­sance d’une classe moyenne en pleine ascen­sion. Il est tout à fait révé­la­teur que le res­pon­sa­ble du CCIF soit un ancien trader !

Nous devons pren­dre au sérieux l’islam et trai­ter ses défen­seurs comme des gens sérieux, comme des adver­sai­res et comme des enne­mis et non avec la com­mi­sé­ra­tion bien-pen­sante des colons repen­tis. Et balayer une bonne fois pour toutes les bille­ve­sées mul­ti­cultu­ra­lis­tes. Le mul­ti­cultu­ra­lisme est non pas l’ennemi du capi­tal mais son allié pri­vi­lé­gié, non seu­le­ment parce qu’il redonne toute sa place au vieil opium du peuple qu’est la reli­gion, comme ultime baume à étaler sur les plaies pro­dui­tes par la concur­rence libre et non faus­sée, mais aussi parce qu’il dis­lo­que toute com­mu­nauté poli­ti­que et nour­rit l’indi­vi­dua­lisme exa­cerbé propre à un mode de pro­duc­tion qui dis­sout toute véri­ta­ble com­mu­nauté humaine.