Accueil > Actualité > France Telecom : le boomerang…

France Telecom : le boomerang…

par Elisabeth DES, le 6 juin 2019

Enregistrer au format PDF

Procès his­to­ri­que, procès colos­sal, procès-fleuve , procès sym­bo­li­que , procès inédit le procès qui a débuté le 6 mai der­nier au tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Paris parait méri­ter tous ces qua­li­fi­ca­tifs.

Une pre­mière juri­di­que en effet incontes­ta­ble­ment alors que la per­sonne morale France Telecom et sept hauts diri­geants et cadres de l’entre­prise sont jugés pour har­cè­le­ment moral et com­pli­cité durant 45 jours d’audience, 9 semai­nes durant par la 31ème cham­bre cor­rec­tion­nelle du Tribunal de Grande Instance de Paris.

Alors que soixante sala­riés de France Telecom ont mis fin à leurs jours entre 2007 et 2009, 39 pro­fes­sion­nels sont reconnus comme vic­ti­mes dont 19 ont mis fin à leurs jours entre 2007 et 2010, 12 ont tenté de se sui­ci­der et 8 ont pré­senté des dépres­sions pro­fon­des.

Face aux avo­cats de la défense, un ténor du bar­reau, réfé­rence abso­lue en droit du tra­vail, Maître Jean-Paul Teyssonniere et son asso­ciée maître Sylvie Topaloff pour le Syndicat Sud, l’asso­cia­tion ASD-Pro et cent par­ties civi­les… Maître Teyssonniere a en charge les dos­siers des vic­ti­mes de l’amiante, maître Topaloff a déjà affronté Thales Alenia Space c’est dire …

C’est grâce au dépôt de la plainte de Patrick Ackermann, syn­di­ca­liste Sud Ptt et au rap­port de l’Inspectrice du Travail Sylvie Catala que la machine juri­di­que s’est ébranlée puis a effec­tué impla­ca­ble­ment son tra­vail face à la machine à broyer les êtres humains au nom du profit …

Dès les pre­miers jours du procès témoins et acteurs essen­tiels, experts reconnus du monde du tra­vail sont appe­lés à la barre don­nant aux audien­ces toute leur dimen­sion de santé publi­que.

Le 10 mai le psy­chia­tre et psy­cha­na­lyste Christophe Dejours, les socio­lo­gues Christian Baudelot et Michel Gollac vien­nent tous trois témoi­gner des rava­ges de la déstruc­tu­ra­tion des col­lec­tifs, de l’aggra­va­tion du malaise social par le déni de l’entre­prise ayant pour­tant orga­nisé le har­cè­le­ment moral à grande échelle. Christophe Dejours assène qu’un seul sui­cide sur­venu sur le lieu de tra­vail aurait dû déclen­cher les moyens adé­quats pour mettre fin à ces ris­ques.

Le 20 mai le doc­teur Fraysse-Guiglini, méde­cin du tra­vail actuel­le­ment retrai­tée ayant exercé dès 1994 à Grenoble, est restée à son poste par fidé­lité aux sala­riés témoi­gne du carac­tère inhu­main des réor­ga­ni­sa­tions condui­sant 19 °/° des sala­riés de l’entre­prise vers son bureau. Elle a refusé de se prêter aux répon­ses au numéro vert pro­posé par res­pect du secret médi­cal. Ses aler­tes à la DRH sont res­tées tota­le­ment vaines.

Le 28 mai Sébastien Crozier à l’ori­gine de la créa­tion de l’Observatoire du Stress et des Mobilités Forcées dès 2007, encore éprouvé par les années noires par­vient à évoquer la tra­gi­que jour­née du 11 sep­tem­bre 2009 où il a été confronté à la défe­nes­tra­tion de Stéphanie, âgée de 32 ans, puis à la révol­tante indif­fé­rence des diri­geants. Face à ce témoi­gnage le déni des hauts diri­geants qui jouent sur les mots , la défense de Didier Lombard pré­ten­dant comme Eichmann qu’un autre que lui aurait effec­tué le même tra­vail parais­sent bien légers…

Par ailleurs deux plai­gnants pour­raient qua­si­ment faire pren­dre cons­cience à eux seuls de la vio­lence des métho­des uti­li­sées par l’entre­prise du CAC 40 pour obte­nir 20000 départs et 10000 chan­ge­ments de postes.

Raphaël, aîné des quatre enfants de Rémy Louvradoux évoque une authen­ti­que cri­mi­no­lo­gie d’entre­prise chez France Telecom .Son père qui y tra­vaillait depuis 1979 a mis fin à ses jours le 26 avril 2011 en s’immo­lant par le feu sur le par­king d’une agence de Merignac où il avait tra­vaillé sept ans… Il avait subi de nom­breux chan­ge­ments de postes et ne dis­po­sait même pas d’un télé­phone lors de sa der­nière affec­ta­tion à un poste de pré­ven­teur sécu­rité, hygiène et envi­ron­ne­ment… Dans le cha­pi­tre ‘’Souffrance et sui­ci­des ‘’ de son ouvrage ‘’Un CDD sinon rien ‘’Jacques Cotta évoque ce pro­fes­sion­nel reconnu pour son atta­che­ment au col­lec­tif, son dévoue­ment, sa ser­via­bi­lité, sa gen­tillesse .Il avait donné l’alerte dès 2009… La reconnais­sance d’un acte impu­ta­ble au ser­vice a d’ores et déjà été obte­nue. Le témoi­gnage de Vincent Talaouit, ingé­nieur tren­te­naire brillant et pas­sion­né­ment investi chez France Telecom co-écrit avec le jour­na­liste Bernard Nicolas ne peut plus lais­ser planer le moin­dre doute sur les mani­pu­la­tions machia­vé­li­ques aux­quel­les a eu recours l’entre­prise, s’ins­pi­rant de la ‘’courbe du deuil’’ adap­tée aux patients en fin de vie anti­ci­pant les phases de refus, résis­tance, dépres­sion et… rési­gna­tion. Six mois durant cet ingé­nieur résis­tera à des séan­ces de dés­ta­bi­li­sa­tion heb­do­ma­dai­res de deux heures de la DRH d’Orange Perspective visant à le faire douter de sa per­cep­tion de la réa­lité. Mais le ‘’refor­ma­tage du disque dur’’ se heurte à sa pas­sion pour le tra­vail qu’il effec­tue au centre d’inno­va­tion alors même qu’il n’avait soi-disant plus de tra­vail depuis 2004. Délibérément oublié lors du démé­na­ge­ment de son ser­vice il résis­tera de sep­tem­bre à décem­bre 2007 au deuxième étage d’un immeu­ble désert. Vincent Talaouit évoque lui aussi un crime.

Alors que débute la cin­quième semaine de ce procès d’un gigan­tes­que acci­dent du tra­vail, exem­ple tra­gi­que du dom­mage col­lec­tif déli­bé­ré­ment déclen­ché par un mana­ge­ment toxi­que se pose la ques­tion de ses pos­si­bles réper­cus­sions sur les autres uni­vers pro­fes­sion­nels d’un pays confronté à la guerre économique. Le pro­chain ver­dict contri­buera-t-il à ampli­fier la prise de cons­cience, les résis­tan­ces à ces tor­tu­res abjec­tes que sont les mani­pu­la­tions machia­vé­li­ques, kaf­kaîen­nes de pro­fes­sion­nels dont le passé labo­rieux indis­pen­sa­ble à la col­lec­ti­vité est mons­trueu­se­ment effacé ?

Suscitera-t-il l’extra­po­la­tion à l’hôpi­tal public fran­çais, tant la simi­li­tude des scé­na­rios des­ti­nés à casser ses sala­riés à bas coût est impres­sion­nante comme le mou­ve­ment actuel de 70 ser­vi­ces d’urgen­ces unis en col­lec­tif dans tout le pays semble le pré­sa­ger ? Cet hôpi­tal où les soi­gnants peu­vent être réqui­si­tion­nés en pleine nuit par la police, où ils sont mas­si­ve­ment, incontes­ta­ble­ment pous­sés au sui­cide. Vers la SNCF où les sui­ci­des de che­mi­nots se mul­ti­plient, la Poste et tant d’autres entre­pri­ses ?

Par son seul dérou­le­ment ce procès his­to­ri­que de France Telecom permet en tout cas de garder l’espoir d’éveiller davan­tage de cons­cien­ces, d’ampli­fier la résis­tance au cœur de la popu­la­tion à un sys­tème ne pou­vant fonc­tion­ner sans le zèle de tous mais loin d’être à l’abri de la panne … pour un XXIème siècle plus heu­reux.