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Catherine Kintzler et la question laïque - première partie

vendredi 14 février 2025, par Michel PAROLINI

Nous poursuivons notre partenariat avec Lieux Communs/Heretiques.fr avec cette interview de Catherine Kintzler sur la question laïque. Catherine Kintzler est philosophe. Au début des années 80, en réaction aux mauvais coups portés par la gauche à l’école, elle s’intéresse à la philosophie politique. Elle consacre un travail important à Condorcet et à la naissance de l’instruction publique. Puis, en 1989, à l’occasion de « l’affaire de Creil », elle rentre directement dans l’arène politique pour défendre la laïcité. Elle en devient une spécialiste reconnue avec des ouvrages qui font maintenant autorité sur la question. Catherine Kintzler anime le site Mezetulle.fr.

Présentation

Le concept de laïcité est-il français ? Souvent, les débats qui agitent notre société à propos de la laïcité provoquent l’étonnement et l’incompréhension de nos voisins, proches ou éloignés. Dans de nombreux pays européens est dispensée une éducation religieuse au sein de l’école publique. Le Royaume-Uni se satisfait très bien du communautarisme religieux. Le président des USA prête serment sur la Bible. Pour ne rien dire des pays du Proche et du Moyen-Orient où non seulement l’islam est religion d’Etat, mais où toute autre religion est interdite.
Tout se passe comme si une communauté humaine ne pouvait se constituer en association politique sans faire référence à une autorité extérieure, transcendante, révélée. Tout se passe comme si l’autonomie véritable du corps politique qui se déploie sur le strict plan de l’immanence était impossible, logiquement et pratiquement.
C’est l’originalité de la France que d’avoir relégué cette conception au rang des préjugés. Non seulement il est possible, dans les faits, de fonder l’association politique sur la libre délibération, sans référence à une quelconque appartenance ou croyance de quelque ordre que ce soit, mais il est nécessaire, en droit, de le faire, pour garantir ainsi la liberté des citoyens. « C’est parce que chacun fait l’effort de mettre à l’écart, de suspendre ses appartenances immédiates, non réfléchies que l’association politique est possible » nous avertit Catherine Kintzler. « Cela ne veut pas dire qu’ils vont rompre avec leurs appartenances ... il y a tout un domaine de la vie à la fois publique et privée qui n’est pas concernée par le champ laïque ... » Défendre la laïcité, ce n’est donc pas, en fin de compte, vouloir imposer l’athéisme — c’était le projet de plusieurs régimes totalitaires — c’est défendre un droit, le droit de non appartenance religieuse ou philosophique. Le dispositif laïque est un dispositif minimaliste. Mais qui exige beaucoup. Car chacun est convoqué à exercer sa raison et son esprit critique, puisque l’autorité, qu’elle soit d’origine religieuse ou philosophique est mise d’emblée hors circuit dans l’élaboration de la loi. Point de charia.
La question de la laïcité croise donc immanquablement la question de l’instruction publique. Un peuple ignorant est un peuple menacé par la tyrannie. Seul un peuple instruit peut recouvrer sa liberté.

L’instruction publique, justement. La question de la laïcité, que l’on croyait réglée depuis 1905, et définitivement depuis 1945 - époque où l’Eglise catholique a enterré la hache de guerre et a entamé des rapports apaisés avec la République - a resurgi en France à l’occasion de « l’affaire du voile » à Creil en 1989. Elle n’a guère quitté le débat politique depuis. On a vu, chose incroyable, une bonne partie de la gauche française, soit par imbécillité, soit en raison de calculs électoralistes misérables, reculer sur cette question et renier ses principes fondamentaux. Le peuple venant à manquer, on a cru voir dans le musulman, en remplacement du prolétaire, le Sujet de l’histoire en marche vers un avenir radieux. D’anciens marxistes ont fait leur le langage de l’adversaire, manipulant des concepts aussi douteux que celui d’islamophobie, ou de laïcité ouverte. On a vu un philosophe estimable, Henri Peña-Ruiz, se faire huer et bousculer par la secte de Jean-Luc Mélenchon parce qu’il avait osé dire qu’il était islamophobe, au sens où il se réservait la possibilité de critiquer l’islam comme religion, comme dispositif propre à aliéner les masses. Oubliées les leçons de Spinoza sur le rôle de la superstition pour subjuguer et dominer le peuple, oubliées les analyses de Freud sur la religion comme désir infantile et névrose collective, oublié l’avertissement de Marx selon qui toute critique sérieuse de l’ordre social débute par une critique de la religion.

Défendre la laïcité, ce n’est pas poser et prétendre résoudre le problème de l’existence ou de l’inexistence de Dieu, qui relève de la foi, et qu’il appartient à chacun, en privé, dans son for intérieur, de trancher.

La question laïque est avant tout une question politique dont l’enjeu est tout simplement la liberté des hommes.

L’échange avec Catherine Kintzler

Pour faciliter l’écoute, nous proposons les repères temporels suivants :

00’00’’-> 01’18’’ Générique et présentation

01’19’’-> 03’10’’ Surgissement de la question de la laïcité. L’affaire du voile de Creil en 1989.

03’11’’-> 06’06’’ 1984 : Désaccord sur la question de l’école. Ecriture de "Condorcet". Rencontre des Badinter. 1989 : L’appel des cinq.

06’07’’-> 07’34’’ De la question de l’école à la question laïque. "La question de la laïcité a été soulevée par son aspect le plus difficile, la laïcité scolaire".

07’34’’-> 10’53’’ Retour historique sur l’émergence de la question de la laïcité. Le principe : une association politique est auto-constituante. Elle n’a pas besoin d’une référence transcendante ou extérieure pour se légitimer. Ce principe est antérieur aux Lumières. On le trouve énoncé dans la République des Lettres. Il n’y a pas d’autre autorité que celle du libre examen raisonné.

10’53’’-> 14’33’’ De la libre critique à son entrée sur la scène politique : John Locke. Locke ne développe pas le concept de laïcité. Mais il délimite le champ qui permet l’émergence de ce concept. Car si d’une part, il décline sur de nombreux plans la séparation entre l’autorité civile et l’autorité religieuse, il demeure, pour Locke, qu’intégrer l’association politique suppose de croire à quelque chose. Délié de toute croyance, le serment des athées ne peut pas avoir de valeur. L’association politique a besoin d’un fondement extérieur, d’une foi qui puisse la sceller. Il n’y a pas d’autonomie qui ne se fonde sur une hétéronomie préalable. Locke nous rend cet immense service d’avoir repéré ce noeud où s’articule hétéronomie et autonomie. On peut à partir du problème tel qu’il le pose définir la laïcité comme l’affirmation, pour une association politique, de pouvoir se constituer en l’absence de toute foi, de tout fondement qui lui est extérieur. Et donc d’accueillir tout le monde : croyants, athées, agnostiques... Une foi préalable demeure possible. Elle n’est plus nécessaire.

14’33’’->16’44’’ Cette idée d’une association politique qui s’auto-institue est totalement nouvelle. Certes P. Bayle le constate : les athées peuvent intégrer l’association politique ; ils le peuvent puisque dans les faits ... ils le font ! Et ils ne sont pas plus mauvais citoyens que les autres. Mais ce qui n’est encore au XVIIème siècle qu’une réponse par les faits (quid facti) appelle une réponse par le droit (quid juris), et ce sera l’oeuvre de la révolution française.

16’44’’-> 18’26’’ Cette généalogie du principe de laïcité permet d’en dégager son importance au-delà de la seule loi de 1905. C’est un dispositif conceptuel dont on peut repérer les effets bien avant 1905, dans l’histoire du droit positif bien sûr, mais aussi dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : "le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation" (article 3) La république française n’a pas de fondement religieux.

18’26’’-> 20’07’’ L’exemple du mariage civil. Le projet de l’instruction publique qui écarte tout enseignement religieux. L’idée de laïcité a donc une "charge" politique intense. Elle soustrait les citoyens à toute autorité qui leur serait extérieure et suppose leur autonomie. En revanche elle exige des citoyens éclairés et instruits qui puissent faire usage de leur raison.

20’07’’-> 26’15’’ Laïcité et formes de gouvernement. Le problème de la démocratie directe. Critique de la démocratie directe. Débat. La démocratie directe n’est pas le "groupe en fusion" permanent, mais la mise en place de procédures qui permettent une plus grande proximité entre le peuple et les décideurs politiques, et donc un meilleur contrôle de ceux-ci.

26’15’’-> 27’18’’ Condorcet : un peuple ignorant devient son propre tyran.

27’18’’-> 30’05’’ Institutions laïques qui précèdent la loi de 1905 : le mariage civil, l’instruction publique, la fondation des grandes écoles par Lakanal. La IIIème République a construit l’essentiel du corpus législatif dont beaucoup d’éléments précèdent la loi de 1905. Loi sur les funérailles (1881) Loi Goblet : le personnel des écoles publiques doit être laïque. Ce serait une erreur de réduire la laïcité à la seule loi de 1905. Du mariage civil au mariage pour tous. Par ailleurs, les "non droits" des femmes ont souvent été justifiés par des motifs religieux. En conséquence, les avancées des droits des femmes peuvent aussi être retenues comme relevant des effets du dispositif laïque.

30’05’’-> 33’58’’ Importance et longévité de la loi de 1905. Effet "cliquet" de la loi. Les gens qui veulent "toiletter" la loi de 1905 veulent remettre en cause un dispositif laïque fondamental. Le problème du voile. Loi de 2004 et islam.

33’58’’-> 34’29’’ Autres progrès résultants du dispositif laïque : la recherche médicale, la question de la fin de vie... Le champ d’application de la laïcité n’est pas figé.

34’29’’-> 44’00’’ Le caractère fondamental de la laïcité comme fondant l’association politique : c’est un minimalisme. Il n’est pas nécessaire pour l’association politique de se référer à autre chose qu’à elle-même. Il n’y a pas de présence massive du moment religieux, du moment fiduciaire, qui vient peser sur l’association politique. Minalisme ou maximalisme, étant donné les efforts qu’il faut déployer pour assurer le dispositif laïque ? La non appartenance communautaire est le cas minimal absolu. Le droit fondamental, c’est le droit de non appartenance. Débat sur l’appartenance communautaire. La citoyenneté n’est pas une "appartenance" au sens d’une appartenance communautaire, mais un "consentement rationnel renouvelé". "C’est parce que chacun fait l’effort de mettre à l’écart, de suspendre ses appartenances immédiates, non réfléchies que l’association politique est possible ... Cela ne veut pas dire qu’ils vont rompre avec leurs appartenances ... il y a tout un domaine de la vie à la fois publique et privée qui n’est pas concernée par le champ laïque ... La loi n’a pas tous les droits, ce n’est pas un totalitarisme ni une uniformisation" Le dispositif laïque est un dispositif fonctionnel. Un peu à la manière du code de la route.

44’00’’ Faire société à l’ère de l’individu. Le problème de la liberté. Un être libre n’est ni un être isolé, ni un être pris dans une logique d’appartenance communautaire et religieuse. La laïcité fait partie des conditions de possibilité de la liberté.


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